photo cc Mbzt
Accueil | Par Bernard Marx | 24 septembre 2015

Le président, le banquier-gouverneur et les économistes

La désignation par François Hollande de François Villeroy de Galhau, récent dirigeant de la plus grande banque privée française, comme gouverneur de la Banque de France fait des vagues parmi les économistes. Mais quelles seraient les qualités requises ?

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

La désignation par le président de la République de François Villeroy de Galhau pour succéder à Christian Noyer ne passe pas comme une lettre à la poste. Avant même l’audition du désigné par les parlementaires qui devront avaliser le choix présidentiel le 29 septembre, cent cinquante économistes l’ont publiquement dénoncé. Il est aussi notable que, dans une profession qui ne brille pas par la parité, l’initiative de la pétition a été prise par Jezabel Couppey-Soubeyran, Laurence Scialom et Anne-Laure Delatte, toutes trois spécialistes d’économie monétaire et auteures de nombreux ouvrages et rapports.

Risque majeur de conflit d’intérêts

La raison de l’opposition des pétitionnaires à la nomination de François Villeroy de Galhau est simple. Le désigné, ancien haut fonctionnaire passé par l’ENA, l’inspection des finances et les cabinets des ministres Pierre Bérégovoy, Dominique Strauss-Kahn et Christian Sautter, a été douze ans durant, de 2003 à cette année, un des dirigeants de la première banque privée française, BNP Paribas. Il était le directeur général délégué du groupe depuis le 1er décembre 2011. Ruse rusée, pour ne pas passer directement de ce fauteuil à celui de gouverneur, il en a été exfiltré en mai 2015 et chargé par le gouvernement d’une énième mission sur le financement des investissements. Comme si cela changeait quoique ce soit au problème.

La Banque de France n’est pas une institution subalterne de la République. Certes, elle n’a plus la responsabilité de définir et de conduire la politique monétaire nationale. Les responsabilités de surveillance des banques françaises ont été transférées à la Banque centrale européenne dans le cadre de l’Union bancaire européenne. Mais la Banque de France a la responsabilité de la mise en œuvre en France de la politique monétaire de la BCE. Elle conserve d’importantes fonctions de contrôle et de surveillance du système monétaire et financier et de protection du consommateur (notamment en ce qui concerne les incidents de paiements, la lutte contre la fraude, contre l’exclusion bancaire et le surendettement).

Le gouverneur de la Banque de France est également le président de l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) qui est chargée notamment de décider quels organismes des secteurs de la banque et de l’assurance ont le droit d’opérer en France et de mettre en œuvre les mesures de prévention et de résolution des crises bancaires. Il siège au Haut conseil de stabilité financière (HCSF), chargé de veiller à la stabilité financière en France et de définir la politique macro-prudentielle permettant d’en limiter les risques. Le gouverneur de la Banque de France est également le représentant de la France dans les instances internationales de régulation bancaire. Enfin, et ce n’est évidemment pas le moins important, il siège au Conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne qui en est le principal organe de décision. Le poste n’est donc pas une sinécure.

Question de principe

Pour les pétitionnaires, il ne s’agit en rien d’un problème de personne. François Villeroy de Galhau, disent-ils, a toutes les compétences requises. Mais c’est un problème de principe. Les responsabilités qu’il a exercées jusqu’à très récemment à la tête d’une banque privée l’exposent à un grave problème de conflits d’intérêts. Elles mettent à mal son indépendance « dans un secteur d’activité (la monnaie et la banque) particulièrement propices à ceux-ci ». Dans ces conditions, expliquent-ils, « il est totalement illusoire, d’affirmer qu’on peut avoir servi l’industrie bancaire puis, quelques mois plus tard, en avoir en assurer le contrôle avec impartialité et en toute indépendance ». L’argument est en béton.

François Villeroy de Galhau s’est lui-même défendu en arguant que « le goût du service public ne l’a jamais quitté », sauf qu’on ne l’a jamais entendu faire part de sa frustration durant toutes ces années à diriger une banque dont on sait depuis longtemps que les critères de gestion n’ont rien à voir avec le service public. D’autres ont dit son sens de l’éthique et son gout de l’investissement socialement responsable, sauf qu’ils pèsent bien peu quand ils sont archi dominés par la rentabilité financière. L’ancien directeur de BNPParibas a également énoncé une longue liste d’engagements afin de prévenir, dit-il, tout risque de conflit d’intérêts. Il s’engage notamment à ne percevoir aucune rémunération différée de BNP Paribas et à « ne participer à aucune décision individuelle concernant BNP Paribas ou une de ses filiales dans les deux ans suivant (son) départ de ce groupe ».

Devant une telle liste de pénitences on se dit que les péchés ne sont pas véniels. Mais surtout la "muraille de Chine" que le futur gouverneur de la Banque de France prétend ainsi construire entre l’exercice de ses responsabilités nouvelles et les intérêts de son ancienne entreprise a tout du trompe-l’œil. Si le gouverneur de la Banque de France devait s’abstenir de participer à une décision ayant un impact sur BNP Paribas, dont le bilan pèse plus que le PIB de la France, il lui resterait bien peu de choses à faire. Car, évidemment, toutes les décisions de politique monétaire de la BCE ont un impact sur BNP Paribas, tout comme celles concernant le système monétaire, la politique macro prudentielle, la réglementation décidée par le comité de Bâle, ou la protection du consommateur de services bancaires et d’assurances.

Pas d’effet "Vidocq"

Un autre argument avancé pour défendre la désignation de François Villeroy de Galhau est celui de la compétence. Pour réguler et contrôler les banques, un long passage par une banque privée serait un avantage plutôt qu’un inconvénient. Il permettrait de savoir ce qui se passe vraiment dans le secteur bancaire et dans les canaux de transmission de la politique monétaire. Les exemples de banquiers centraux issus de la banque privée abondent – à commencer par Mario Draghi, passé par Goldman Sachs Europe avant de devenir président de la BCI puis de la BCE. C’est en quelque sorte l’argument "Vidocq". Pour faire un bon chef de la police, rien de tel que d’avoir été voyou et bagnard. Mais le problème est de savoir à quoi servira l’expérience acquise comme banquier privé ? À défendre les intérêts de banques ou à combattre les débordements de la finance et la financiarisation de l’économie ? De ce point de vue, côté François Villeroy de Galhau, les nouvelles sont franchement mauvaises.

Il est, dit la presse, l’un des "Gracques", ce groupe de réflexion social-libéral d’anciens hauts fonctionnaires socialistes anonymes. La chose peut être tenue pour acquise puisque l’intéressé ne l’a jamais démentie. On peut donc le considérer comme l’un des signataires de la tribune des Gracques sur la crise grecque publiée dans Les Échos en juin dernier. Une tribune dans laquelle Alexis Tsipras est traité de « braqueur de banques », la responsabilité de la crise grecque étant entièrement attribuée aux emprunteurs grecs et aucunement à l’irresponsabilité des banquiers prêteurs. Une tribune qui exprime un déni du fait que les aides à la Grèce ont bénéficié avant tout aux banques prêteuses et qui refuse absolument que la zone euro puisse être une union de transferts, ce qui serait pourtant indispensable.

Défenseur du plan A

Au-delà de la crise grecque, la zone euro ne connait pas la reprise économique maintes fois annoncée et maintes fois démentie, cependant que les difficultés s’accumulent notamment en Chine et dans les pays émergents. L’investissement ne repart pas. Sans les facteurs provisoirement favorables du bas prix des produits pétroliers et de la dépréciation de l’euro, la croissance serait nulle. La politique monétaire extrêmement expansionniste de la Banque centrale européenne est dans l’impasse. L’assouplissement monétaire et le taux d’intérêt quasi nul de la banque centrale pour les refinancements des banques n’arrivent pas à bonne destination. Ils n’entraînent ni les investissements productifs, ni ceux nécessaires à la lutte contre le réchauffement climatique. Mais ils nourrissent par contre le développement d’un nouveau cycle de financiarisation qui a toutes les chances de très mal finir.

Face à cette situation, la responsabilité des "banquiers centraux" est considérable. Le plan A, c’est le maintien du cap de cette politique monétaire, de l’austérité budgétaire et des réformes de structures néolibérales dans l’espoir que la baisse des couts salariaux et les privatisations finiront par redresser la rentabilité des investissements et par les relancer. Vain espoir car elle aggrave, entre autres, l’insuffisance de la demande. « Le fléchissement de l’investissement productif est dû pour 80% au fléchissement de la demande et pour le reste à des contraintes de crédit subies par des PME dans certains pays », rappelle Michel Aglietta. Le plan A va finir par envoyer la zone euro dans le mur.

L’alternative serait que les réformes s’attaquent aux vrais blocages systémiques comme la domination des marchés financiers dans l’allocation des ressources, celle des actionnaires dans la gestion des entreprises et qu’elles favorisent l’émergence de nouvelles solidarités financières et productives. Dans ce cadre, la politique monétaire et le rôle des banques centrales devraient évoluer d’urgence pour organiser une sélectivité beaucoup plus forte de la politique d’assouplissement monétaire et pour renforcer la solidité d’un système bancaire dominé par des mastodontes. Cette alternative n’est pas l’option de François Villeroy de Galhau, défenseur acharné des réformes néolibérales. Tout cela fait donc, effectivement, beaucoup de bonnes raisons pour s’opposer à la nomination de François Villeroy de Galhau comme gouverneur de la Banque de France.

Les voies multiples de la collusion

Cependant, ne pas être personnellement exposé à des risques de conflit d’intérêts ne garantit pas que l’on fasse un gouverneur insensible aux pressions des intérêts de la banque et de la finance. L’actuel gouverneur, Christian Noyer, ancien du Trésor et de nombreux cabinets ministériels, n’était pas passé par la banque privée. Cela n’empêche pas qu’il a été, au nom de la défense des intérêts bancaires français, un opposant acharné des réformes sur des questions aussi importantes que la séparation bancaire ou la taxation des transactions financières. « Le gouverneur de la Banque de France, Christian Noyer agit totalement main dans la main avec les lobbies financiers français, la Fédération bancaire française ou Paris Europlace », accusait ici même Dominique Plihon.

Benoit Coeuré, ancien du Trésor, économiste réputé, actuel membre du directoire de la BCE, présenté comme le candidat concurrent de François Villeroy de Galhau, n’est pas en situation de conflit d’intérêts vis-à-vis de la banque. Cela ne l’a pas empêché d’être directement à la manœuvre dans la participation de la BCE au coup d’État financier européen contre la Grèce. Le soutien qu’il reçoit de la part des économistes pétitionnaires me laisse donc pour le moins perplexe. Le problème du choix d’un bon gouverneur de la Banque de France est en fait plus large et plus profond que celui d’avoir à éviter toute situation évidente de risque majeur de conflits d’intérêts avec la banque et la finance. Les voies de la "capture" du régulateur par les régulés sont multiples, passant notamment par l’entre-soi des milieux sociaux et des formations, l’appartenance aux mêmes corps d’élite à commencer par celui de l’inspection des finances, et la même conformité idéologique.

Un bon gouverneur serait non seulement une personne compétente et indépendante de la banque, mais aussi une personne convaincue qu’il faut remettre les banques et la finance au service de la société et que ce chantier reste entier. Qui plus est, une personne courageuse, prête à affronter la puissance des lobbies bancaires. Si le président avait voulu la chercher, il l’aurait sans doute trouvée.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions