Accueil > Economie | Par Bernard Marx | 15 janvier 2015

Les économistes de Syriza

Quelle politique économique mènerait le parti de la gauche radicale s’il parvenait au pouvoir en Grèce ? Europe, Dette publique, fiscalité, réformes structurelles, urgences humanitaires… éléments de réponse avec trois de ses économistes.

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Le Financial Times a présenté le 7 janvier les économistes de Syriza les plus en vue. Alexis Tsipras, dit le journal, a constitué une équipe d’économistes de haut vol, issus pour l’essentiel des milieux universitaires. Le journal cite les noms de Georgios Stathakis, de John Milios, de Yannis Dragasakis, d’Euclid Tsakalotos, de Costas Lapavitsas et de Yanis Varoufakis.

Faire connaissance avec le travail de ces économistes alors que l’on ne parle, ni ne lit le grec, n’est pas simple. Heureusement, ils écrivent souvent en anglais et parfois en français. Et ils répondent à la presse européenne qui les interroge sur le programme économique de Syriza et sur ce qu’ils feraient s’ils accédaient à des responsabilités gouvernementales.

En majorité marxistes

Universitaires marxistes pour une majorité d’entre eux, les économistes de Syriza enseignent dans des universités grecques, anglaises et même américaines de renom où ils ont parfois été eux-mêmes formés. Ils portent aujourd’hui le fer sur les enjeux essentiels de la Grèce et de l’Europe : la financiarisation et la mécanique de la crise financière ; la faillite des politiques des mémorandums appliquées à la Grèce, le caractère insoutenable de la dette publique grecque, l’urgence d’une politique "humanitaire", la nécessité de réformes structurelles, mais à l’opposé de celles de la Troïka. La grande majorité d’entre eux ne veulent pas de la sortie de la Grèce de l’euro, mais quelques-uns (dont Costas Lapavitsas) s’inscrivent dans cette perspective.

John Milios : « Sur la dette, l’Allemagne doit renvoyer l’ascenseur »


John Milios, responsable du secteur de politique économique de Syriza est professeur d’économie politique et d’histoire économique à l’université d’Athènes. Il se revendique de la tradition marxiste plutôt française et non soviétique. Une partie de ses travaux de recherche porte sur la lecture Althussérienne de Marx. Dans ses interviews récentes dans la presse européenne, Il insiste particulièrement sur l’urgence d’une politique humanitaire en Grèce et sur le traitement de la question de la dette publique.

« Nous ne voulons pas que l’on puisse travailler en Grèce dans des conditions qui ressemblent à du travail d’esclave comme l’a créé la politique d’austérité. Dans de nombreux secteurs de l’économie, de jeunes Grecs travaillent pour deux à trois euros de l’heure », a-t-il déclaré au journal The Guardian en décembre 2014. Les mesures humanitaires d’urgence devraient être l’électricité gratuite pour les Grecs dont le courant a été coupé, des tickets alimentaires distribués dans les écoles, l’accès aux, soins pour tous, la couverture des loyers pour les sans-abri, la restauration du salaire minimum à un niveau de 750 euros par mois, et un moratoire sur les remboursements des dettes des particuliers aux banques au-delà de 30% du revenu disponible. Le coût estimé, 1,3 milliards d’euros pourrait être couvert par un redéploiement des dépenses publiques et par une lutte réelle contre la fraude et l’évasion fiscale.

Mais souligne John Milios, « Cela constitue la moitié de l’équation ». L’autre moitié consiste à s’attaquer au problème de la dette. « Il est impossible de résoudre la question en imposant durablement à la Grèce un énorme excédent budgétaire, comme le prétendent les créanciers. » Selon lui, « plus de 50 % de la dette grecque doivent être annulés, une annulation de dette comparable à celle qui a été faite pour l’Allemagne à la conférence de Londres en 1953 ». Une demande qu’il a réitérée il y a quelque jours dans une interview au journal allemand Der Spiegel : « L’Allemagne, complètement ruinée par la guerre, a bénéficié d’un large effacement de sa dette grâce à la conférence de Londres de 1953. La Grèce a fait partie des pays qui ont accepté de donner à l’Allemagne la respiration dont elle avait besoin pour construire une économie solide. Il est temps que les Allemands nous renvoient l’ascenseur. »

Du reste, la question du caractère insoutenable de la dette publique ne concerne pas seulement la Grèce. John Milios et deux autres économistes grecs Dimitris Sotiropoulos et Spyros Lapatsioras expliquent comment s’y attaquer dans une étude publiée en novembre. Ils préconisent que la Banque centrale européenne acquière une partie significative de la dette souveraine des pays de la zone euro et la convertisse en obligations à long terme à taux zéro. Il n’y aurait pas de transfert de dettes entre États et les contribuables d’un pays ne paieraient pas pour une restructuration de dette d’un autre pays. La dette ne serait pas annulée. Les États individuels devraient racheter leur dette à la BCE lorsque le ratio de celle-ci par rapport au PIB aura diminué à 20%. Pour John Milios et ses co- auteurs, « Une telle politique monétaire non conventionnelle constituerait la base nécessaire pour inverser les priorités politiques actuelles et pour remplacer l’ordre du jour néolibéral, par un programme de reconstruction sociale et économique ».

Giorgios Stathakis : « Briser le pouvoir des oligarques »


George Stathakis est souvent présenté comme un futur ministre de l’Économie dans un gouvernement Syriza. Député sortant et professeur d’économie à l’Université de Crète, il a fait ses études d’économie à l’université de Newcastle. Il a aussi enseigné à Harvard et au Queens collège. Il est co-auteur d’un livre d’essais sur Marx, et d’un livre consacré au plan Marshall et à l’histoire de l’aide américaine en Grèce publié en 2004.

En novembre dernier, George Stathakis était à la tête d’une délégation de Syriza qui a rencontré à Londres des représentants des banques d’affaires et de fonds d’investissement. La rencontre a donné lieu à quelques "fuites" sur les inquiétudes des milieux financiers, l’un de ces financiers ayant même qualifié le programme de Syriza de « pire que le communisme ». En réalité, George Stathakis a montré la faillite des mémorandums appliqués par la Troïka et le gouvernement grec, et donc la nécessité et le réalisme d’une politique qui soit en profonde rupture, ce qui inclut l’exigence d’un moratoire et d’une restructuration de la dette et celle d’une réforme bancaire et d’une restructuration de la dette privée.

L’économiste vient de le réaffirmer : « La première question que nous soulevons est que la dette grecque n’est pas soutenable. La Grèce est plongée dans le piège d’une dette permanente, qui bloque toute possibilité d’un retour à la croissance, indispensable pour sortir de la crise. La deuxième question que nous soulevons est celle du remplacement du mémorandum, qui a été un échec retentissant par un programme orienté vers le retour de l’économie à la croissance. Et le troisième point est un programme de réformes, qui concerne notamment l’administration publique et le système fiscal que nous voulons plus juste et plus efficace. »

George Stathikis a précisé l’orientation de ces réformes dans une interview au Financial Times parue le 6 janvier : « S’attaquer à l’emprise des oligarques sur l’économie du pays est une priorité. » De telles réformes structurelles devraient être bien accueillies non seulement par les citoyens grecs, mais même par les préteurs internationaux du pays et donc par la Troïka, admet le journal de la City, qui reconnait lui-même que le système de clientélisme, de corruption et de prédation, liant les magnats grecs et la classe politique grecque au pouvoir, a été pratiquement maintenu en l’état.

George Stathakis pointe en particulier trois secteurs : les médias nationaux, les marchés de l’État et l’immobilier. « La Grèce, explique-t-il, n’a jamais mis en vente de licence de télévision commerciale nationale. Les chaines de télévision commerciales fonctionnent sans aucune base juridique et l’Etat a perdu des recettes très importantes. » Le programme de privatisation devrait également être suspendu et les ventes litigieuses réexaminées. Il évoque notamment la vente de terrains en bordure de côte de l’ancien aéroport international d’Athènes pour 950 millions d’euros à des investisseurs grecs, chinois et du Golfe, et une concession de l’exploitation de 14 aéroports grecs régionaux, attribuée à un consortium gréco-allemande pour 1,2 milliards d’euros.

Yanis Varoufakis : « Le meilleur espoir de l’Europe »


Yanis Varoufakis fait partie des économistes qui ont "annoncé" la crise de 2007/2008. Conseiller de Georges Papandreou de 2000 à 2006, il a fortement critiqué les "plans de sauvetage" de la Grèce de 2010 et 2011 : « Il aurait mieux valu que la Grèce fasse faillite. » À la suite de pressions et de menaces, il a quitté l’université d’Athènes où il était professeur pour enseigner à l’université d’Austin au Texas.

Yanis Varoufakis se revendique d’un marxisme erratique, perspective à partir de laquelle il a par exemple proposé une analyse critique du livre de Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle. Son livre Le Minotaure planétaire : L’ogre américain, la désunion européenne et le chaos mondial est paru en décembre 2014 en français (Éditions du Cercle). Il sera candidat sur la liste de Syriza aux élections de janvier 2015.

Il vient d’en donner les raisons sur son blog :

« Il n’avait jamais été mon intention d’entrer dans le jeu électoral. Lorsque la crise a commencé, je nourrissais l’espoir de maintenir un dialogue ouvert avec les hommes politiques raisonnables de différents partis politiques. Hélas, les "plans de sauvetage" ont rendu cela impossible. La crise inévitable de la zone euro a été traitée par un transfert cynique des pertes bancaires sur les épaules des contribuables les plus faibles. Les responsables politiques et les commentateurs qui ont accroché leurs bannières au mât de ces soi-disant plans de sauvetage ont fait ainsi précisément la démonstration qu’ils ne voulaient pas d’un débat rationnel. Au lieu de discuter, dans les espaces de débats publics de l’Union européenne, de la nature de notre crise systémique, les dirigeants politiques ont appliqué à des nations entières une véritable torture par l’eau, les laissant reprendre brièvement leur respiration avant de les replonger dans les eaux de l’illiquidité...

L’Europe a commencé à perdre son intégrité et son âme, se transformant en une cage de fer, une prison pour dette, une espèce de maison de correction victorienne... La Grèce est l’endroit où tout cela a commencé. Ce doit être le lieu où un renversement de la fragmentation de l’Europe va aussi commencer. C’est la raison pour laquelle lorsque Alexis Tsipras m’a honoré de l’offre de concourir pour un siège parlementaire à Athènes, en vue de jouer un rôle dans la négociation de la Grèce avec Berlin, Francfort et Bruxelles, je ne pouvais que l’accepter ».

Il y défendra en particulier les trois propositions « modestes », c’est-à-dire possibles sans changement des traités, qu’il a formulé avec ses collègues Stuart Holland et James Galbraith (Modeste proposition pour résoudre la crise de la zone euro) et qui ont trait à la mutualisation des dettes, à l’union bancaire et à une relance massive des investissements sociaux et productifs. L’enjeu est, en effet, qu’une rupture de la politique économique de la Grèce, qui devra être négocié avec les créanciers de la Grèce et les dirigeants européens à commencer par les dirigeants allemands, soit en même temps un changement de cap de l’Europe.

« La majeure partie de la dette (80%) est maintenant détenue par le secteur "officiel" (BCE, Banques centrales etc). Cela signifie que, s’il y a la volonté politique, la dette peut être restructurée "en un long après-midi". La position de l’Allemagne sera cruciale. Pour minimiser les conflits et maximiser les chances d’un accord mutuellement bénéfique, nous devrons faire trois choses. Premièrement, nous devons nous assurer que les modifications apportées au programme grec sont assez substantielles pour rendre la Grèce "durable". Deuxièmement, nous devons offrir à Mme Merkel une manière de présenter le nouvel accord pour qu’elle puisse le vendre à ses parlementaires. Troisièmement, nous devons veiller à ce que tous les changements thérapeutiques sur le "programme grec", ne se limitent pas à la Grèce mais fasse partie, au contraire d’un ensemble large qui aide l’Europe à sortir de sa crise sans fin » (lire ici).

Selon Yanis Varoufakis, l’atout de la Grèce, pour changer l’état d’esprit de Berlin tient au « fait brut » que les dispositions actuelles sont inapplicables. « La vie a rendu caducs les plans de Berlin pour la stabilisation, non seulement de la Grèce, mais aussi du reste de la périphérie européenne, y compris la France. » Il n’y aura en tout cas, dans cette négociation, aucune utilisation par la Grèce de la carte d’une sortie volontaire de l’euro. « S’ils veulent nous mettre dehors, ils devront le faire sans notre aide. Mais ce faisant, ajoute-t-il, ils casseront aussi leurs propres maisons. »

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