Accueil | Par Bernard Marx | 3 novembre 2015

Prix mondial du carbone : le sirop typhon des économistes

À l’approche de la COP21, une proposition centrale des économistes libéraux consiste à mettre en place un prix mondial unique du carbone fixé par le marché. Mauvaise réponse à une vraie question.

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« Buvons buvons buvons le sirop typhon typhon typhon
L’universelle panacée
À la cuillère ou bien dans un verre
Rien ne pourra nous résister »

Richard Anthony (juin 1968)

Donner un prix au carbone…

« Pour que les marchés, les entreprises et les consommateurs soient incités à agir en faveur d’une économie bas carbone, il faut intégrer dans les prix des biens et services le coût de l’externalité négative [1] qu’est le changement climatique. Cela passe par le fait de donner un prix au carbone. Ce qui peut se traduire concrètement par un marché, une taxe, une contribution, une norme d’émissions ou l’utilisation d’une valeur tutélaire du carbone... », exposent Patrick Canfin et Alain Grandjean dans leur rapport pour le président de la République, "Mobiliser les financements pour le climat". « Le fait de donner un prix au carbone, ajoutent-ils, fait largement consensus dans la littérature académique et bénéficie du soutien de nombreuses institutions, les Nations Unies, la Banque mondiale, le FMI. De plus en plus d’entreprises y sont favorables, comme le montre la déclaration du Business and Climate Summit signée par six millions d’entreprises ou, encore très récemment, la demande des grands majors pétroliers pour instaurer un prix du carbone ».

Et là, on se dit : « trop, c’est trop ». Fixer un prix du carbone est-ce vraiment la panacée universelle, le sirop typhon de la lutte contre le réchauffement climatique ? Y-a-t-il vraiment consensus la dessus ? Et toutes les méthodes institutionnelles se valent-t-elles, entre le marché, la taxation, les normes ou la fixation d’une valeur économique et sociale au carbone permettant d’établir une sélectivité bas-carbone des crédits et de la création monétaire ? Voyons de plus près.

... en privilégiant l’outil du marché

En fait, l’idée centrale est la mise en place progressive d’un prix du carbone unique et suffisamment élevé sur le long terme, en privilégiant le marché. La Banque mondiale a lancé un appel en ce sens en juin 2014. Notre prix Nobel, Jean Tirole a relancé l’affaire en juin 2015 avec Christian Gollier, relayés par ses collègues Christian de Perthuis et Pierre-André Jouvet. Des économistes orthodoxes de renom ont également pétitionné en ce sens. L’argumentaire général, selon la Banque mondiale, est le suivant : « Donner un prix au carbone contribue à faire peser le poids des dommages sur ceux qui en sont responsables et qui sont donc aussi en mesure de les faire diminuer. Au lieu d’imposer qui doit réduire ses émissions, où et comment, le prix permet de transmettre un signal économique clair. Les gros pollueurs décident ensuite d’eux-mêmes de réduire leurs émissions, de diminuer leur activité polluante, voire de l’abandonner, ou bien de continuer à polluer mais en en payant le prix. De cette manière, l’objectif environnemental global est atteint de la manière la plus souple et la moins coûteuse pour la collectivité. De plus, le prix du carbone stimule continuellement l’innovation technologique et commerciale, faisant ainsi naître de nouveaux moteurs de croissance économique sobres en carbone. »

Bref, c’est tout bon. On donne les bonnes incitations et la rationalité de l’homo œconomicus et la libre concurrence font le reste, y compris les innovations adéquates. Quant à savoir pourquoi il faut un prix unique, c’est aussi simple que le reste : c’est pour éviter que certains bénéficient des efforts des autres sans en faire eux-mêmes, au risque que les réductions globales de carbone soient insuffisantes.

Pourquoi enfin passer par le marché plutôt que par une taxe ? Là encore c’est le b-a-ba. Une taxe mise en place dans chaque pays avec des transferts pour les pays du sud, ce serait le top dit Jean Tirole. Mais c’est politiquement irréaliste. Tandis que la faisabilité d’un « système de marché de permis d’émission, dans lequel une organisation multilatérale attribuerait aux pays participants, ou leur vendrait aux enchères, des permis échangeables » serait attestée par les expérimentations déjà réalisées comme dans l’Union européenne.

Reprenons dans l’ordre et osons la critique.

« Ce système peut devenir un expédient »

• Un prix mondial unique du carbone n’est pas plus réaliste politiquement par le marché que par la taxe. Comme l’a expliqué l’économiste Dominique Finon, « Le fondement de toute architecture climatique qui en appelle à un prix du carbone révélé par le marché demeure un système d’engagements contraignants. Or, il n’y a plus un seul pays qui imagine adopter à Paris une position de négociation aussi irréaliste ».

• Les expériences de marché carbone et notamment celle de l’Union européenne n’ont pas apporté la preuve de la faisabilité du système :« Les quotas d’émission ont été sur alloués pour ne pas déplaire aux lobbies industriels et énergétiques pleurant sur leur « compétitivité », expliquent Jean Gadrey et Aurore Lalucq (Faut-il donner un prix à la nature ? Les Petits Matins, 2015). Sans compter, disent-ils, les innombrables fraudes et fuites. Résultat : le prix du carbone s’est effondré. La tonne de CO2 européen du carbone est passée de 30 euros à 5 euros entre 2005 et 2014. Les montants du prix restent très faibles, ce qui conduit les investisseurs à négliger l’externalité climat dans leurs calculs d’investissements.

En fait, selon les deux économistes, les marchés, s’ils sont sérieusement régulés et encadrés pourraient s’avérer plus efficaces, « le seront toujours moins que les outils réglementaires ». Leur mise en place relève non pas d’un choix d’efficacité économique, mais « d’un jugement politique intégrant l’impuissance des dirigeants à faire mieux ou encore leur relative faiblesse face aux lobbies ». Comme cette faiblesse conduit elle-même à la mauvaise régulation des marchés, on reste dans une impasse, vertement dénoncée par le pape François [2] : « La stratégie d’achat et de vente de "crédits de carbone" peut donner lieu à une nouvelle forme de spéculation, et cela ne servirait pas à réduire l’émission globale de gaz polluants. Ce système semble être une solution rapide et facile, sous l’apparence d’un certain engagement pour l’environnement, mais qui n’implique, en aucune manière, de changement radical à la hauteur des circonstances. Au contraire, il peut devenir un expédient qui permet de soutenir la surconsommation de certains pays et secteurs ».

• Des expériences de taxe carbone ont au contraire montré leur potentiel. L’exemple le plus connu est celui de la Suède. La taxe carbone décidée en 1991 rapporte 10% des recettes de l’État. Pour Jean Gadrey et Aurore Lalucq les raisons du succès sont à rechercher dans le fait que la taxe s’est en fait « intégrée dans tout un ensemble de dispositifs le plus souvent non monétaires ».

• Un prix mondial unique du carbone ne répond pas aux exigences de justice mondiale pourtant indispensable pour légitimer un système d’actions internationales communes. Un prix mondial unique du carbone devrait être calé sur l’émission moyenne de gaz à effet de serre par habitant de la planète. « La condition pour qu’un prix mondial maximise le bien être mondial est l’effacement
complet des inégalités économiques de développement »
, souligne l’économiste Olivier Godard. On a bien compris qu’il s’agit là d’une condition préalable et le prix unique mondial du carbone n’y conduirait nullement, sauf à organiser parallèlement un immense système de transferts de revenus, bien supérieur au fonds vert de 100 milliards de dollars que la COP 21 aura bien du mal à financer.

• Le prix du carbone ne peut être le seul moyen de réorienter les systèmes de production et de consommation. « Quel prix serait incitatif et praticable à la fois par l’aérien, la chimie, l’agriculture, les ménages, a fortiori à l’échelle du globe ?, interroge Dominique Dron, ancienne Commissaire générale au développement durable. Utiliser des prix de marché comme outil est encore plus douteux pour les écosystèmes, sources de régulations vitales pour nous. Les rôles vitaux de la mer ne seront jamais remplis par des piscines et des aquacultures ». En fait, explique-t-elle : « L’imminence de la finitude est une véritable révolution mentale : des prix ne pourront pas déclencher la réorientation des économies et sociétés vers le ménagement de la terre, ils pourront dans certains cas l’accompagner ou la renforcer. Un univers cohérent de signaux et de moyens convergents, de différentes natures, doit être instauré. Il y a besoin de prix, certes, mais sûrement pas pour tout, et quand des tarifications sont décidées, c’est que d’autres éléments ont auparavant progressé au sein des sociétés, et les ont rendus possibles. (…) Le sens de l’histoire demande un suivi physique, non monétaire, des impacts des activités humaines et les outils de comptabilité, de spécification et de régulation correspondants ».

Laisser les fossiles dans le sol

Prenons l’enjeu crucial de la production de l’énergie. Il est bien exposé par Maxime Combes dans le livre manifeste Sortons de l’âge des fossiles ! qu’il vient de publier (Collection Antropocène Seuil). Selon le dernier rapport du GIEC en 2014, pour limiter l’augmentation de température moyenne de la planète à 2°C par rapport à l’époque préindustrielle, il ne faut pas dépasser 1.000 milliards de tonnes d’émissions de CO2 cumulées, soit environ 25 ans à leur rythme actuel. Or les réserves prouvées d’énergie fossiles (pétrole, gaz, charbon) correspondent à 4.000 milliards de tonnes d’émissions de CO2. Et ce sans même compter les réserves d’hydrocarbures de roche mère. La conclusion est simple. Il est absolument indispensable de laisser la plus grande partie des ressources d’énergie fossile dans le sol. Des chercheurs britanniques (Christophe Mac Glade et Paul Enkins), cités par Maxime Combes, ont évalué cette part à un tiers des réserves pétrolières, la moitié des réserves de gaz et 80% des réserves de charbon.

La fixation d’un prix mondial de la tonne de carbone saurait d’autant moins permettre de relever un tel défi, que son impact éventuel est en quelque sorte contrebalancé par la baisse du prix du baril de pétrole, plus ou moins lié à l’exploitation de nouvelles sources d’énergies fossiles.

Des décisions de moratoires d’exploration et d’exploitation, des réorientations des subventions encore massivement ciblées vers les énergies fossiles et des campagnes de désinvestissements de l’épargne des multinationales de l’énergie fossile seraient certainement beaucoup plus rapides et efficaces

Signal valeur

Faut-il alors renoncer à la mise en place de "signaux prix" et de mécanismes de monétarisation dans la lutte contre le réchauffement climatique ? Certainement pas, mais en visant une cohérence nouvelle.

Une initiative a ainsi été prise par 200 experts dont 72 auteurs du groupe III du GIEC). À l’approche de la COP 21, ils demandent que l’accord contienne une reconnaissance de la valeur économique et sociale des actions de réduction du CO2 qui puisse servir de base à une nouvelle sélectivité des financements. Et certains des signataires (comme Gaël Giraud ou Michel Aglietta) considèrent que les banques centrales et notamment la BCE devraient en être directement partie prenante au travers de la politique de création monétaire.

Notes

[1On appelle externalité le fait qu’une activité de consommation ou de production d’un agent économique a une influence sur le bien-être d’un autre agent sans que cela fasse l’objet d’une contrepartie. L’externalité est négative lorsqu’un agent subit un dommage sans que sa perte lui soit compensée. Par exemple, un apiculteur dont les abeilles sont décimées par les insecticides utilisés par ses voisins agriculteurs subit une externalité négative.

[2Loué sois-tu, Bayard, Cerf, Mame, 2015

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