Accueil | Par Bernard Marx | 2 avril 2015

Manipulations statistiques : les racines de la crise dans la zone euro expliquées par ses présidents

Les présidents des institutions européennes se sont mis en quatre pour raconter la crise à leur façon et justifier les "réformes structurelles" à la bruxelloise. Les manipulations auxquelles ils ont eu recours ont été démontées par l’économiste Ronald Janssen.

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Il y a deux ans, en mars 2013, le président de la BCE, Mario Draghi, avait délivré une présentation aux chefs d’État et de gouvernement européens réunis en Conseil. Il s’agissait de prouver le bien fondé des politiques d’austérité budgétaire et de "réformes structurelles" à la mode bruxelloise. La démonstration avait, paraît-il, convaincu tout le Conseil y compris François Hollande qui, partageant sans doute les conclusions de la démonstration, n’avait vu que du bleu dans la manipulation des statistiques et des concepts opérée par le banquier central. Celle-ci avait été démontée, à l’époque, par Andrew Watt, économiste proche du mouvement syndical européen (les archives de la polémique, qui n’a pas vieilli, sont ici, et ).

Bis Repetita

Deux ans plus tard, tout recommence. Mais cette fois-ci, ils s’y sont mis à quatre. Le président de la BCE, celui de la Commission (le spécialiste luxembourgeois de l’évasion fiscale Jean-Claude Juncker, celui de l’Eurogroupe (le socialiste hollandais Jeroen Dijsselbloem), et celui du Conseil (le conservateur polonais Donald Tusk) ont produit pour le Conseil européen de février une nouvelle note d’analyse sur les racines de la crise dans la zone euro.

L’objectif est toujours de démontrer le bien-fondé de La stratégie de libéralisation des marchés du travail et des biens et de réduction des dépenses publiques et de justifier de nouveaux transferts de pouvoirs pour mieux l’imposer aux peuples réticents (un genre d’institutionnalisation permanente de la Troïka). Pour ce faire, les présidents ont fourni à nouveau des statistiques et des graphiques. À nouveau, les manipulations sont patentes. Et à nouveau... elles ont été démontées par un économiste proche du mouvement syndical européen, Ronald Janssen (c’est ici et ).

CQFD

Pour les présidents, la crise de l’euro est essentiellement due aux rigidités des marchés du travail et des produits. Si ces marchés avaient été plus flexibles, expliquent-ils, il n’y aurait pas eu de hausses de salaires excessives. Si ces hausses n’étaient pas intervenues, il n’y aurait pas eu détérioration de la compétitivité des pays du sud. Si la compétitivité de ces pays ne s’était pas détériorée, l’offre aurait été en mesure de répondre à la demande en plein essor. Si l’offre avait répondu à la demande, ces pays n’auraient pas été déficitaires. Si ces pays n’étaient pas devenus déficitaires, il n’y aurait pas eu besoin de s’endetter afin de financer ces déficits extérieurs record. Si ces pays ne s’étaient pas endettés et si les banques n’y avaient pas massivement prêtés des capitaux, il n’y aurait pas eu de crises bancaires et financières dans la zone euro. S’il n’y avait pas eu de crise bancaire et financière dans la zone euro, il n’y aurait pas eu besoin de renflouements par les finances publiques. Et s’il n’y avait pas eu de renflouement par les finances publiques, il n’y aurait pas eu de crise de la dette publique. Et s’il n’y avait pas eu de crise de la dette publique, il n’y aurait pas eu de crise de la zone euro, pas de récession et pas de montée massive du chômage. Irréfutable non ?

Les rigidités du marché du travail n’expliquent... presque rien

Faut-il encore d’autres preuves supplémentaires ? Les présidents prétendent les fournir avec deux graphiques.

Le premier situe quatorze pays de la zone euro d’un côté selon le degré supposé et aggloméré des rigidités de leur marché du travail et de leurs marchés de biens en 2008 et de l’autre selon l’évolution du taux de chômage entre 2009 et 2013.

Le graphique montre que la corrélation entre les deux serait importante, c’est-à-dire que plus la réglementation des marchés était forte en 2008 et plus la progression du taux de chômage a été forte entre 2009 et 2013.

À ceci près, souligne Ronald, que le mélange entre rigidités des marchés de biens et rigidités du marché du travail est très difficile à effectuer statistiquement et n’a pas grand sens. Que se passe -t-il, en effet, si, comme l’économiste l’a effectué, on isole la question des "rigidités" du marché du travail ? La corrélation disparaît, comme on le voit sur le graphique ci-dessous.

Pire, l’Allemagne, a réussi à contenir le chômage tandis que l’Espagne a vu le sien monter en flèche alors que, comme on le voit sur le graphique, la protection de l’emploi est à un niveau similaire dans les deux pays. Cherchez l’erreur.

Et les coûts salariaux ?

Tout entiers attachés à leur démonstration que l’augmentation des coûts salariaux est directement à l’origine du chômage et que si on veut le combattre il faut par priorité les baisser, les présidents usent d’un autre graphique qui relie les deux données et semble établir une corrélation positives entre croissance des coûts salariaux et croissance du chômage.

Regardez bien l’intitulé du graphique : pour les salaires, les présidents ont pris la période 2003- 2009 et pour le chômage la période 2009-2013. L’évolution du chômage après la crise financière est comparée à l’augmentation des coûts unitaires du travail avant la crise. « Les tendances récentes en matière de chômage sont associés à l’évolution des coûts salariaux qui ont eu lieu une dizaine d’années auparavant ! »

Ronald Janssen a donc refait les calculs la même période 2009-2013 pour l’évolution des coûts salariaux et pour celle du chômage (graphique ci-dessous).

Le changement est impressionnant. Il y a toujours une corrélation, mais elle fonctionne en sens inverse. Ce que montre ce graphique est exactement le contraire de ce que veulent prouver les présidents : les réductions des coûts salariaux vont avec la hausse du chômage tandis que les augmentations de salaires vont main dans la main avec la baisse des taux de chômage. « Ce graphique raconte donc clairement l’histoire telle qu’elle s’est passée réellement dans la réalité. Il raconte l’histoire de l’échec de la stratégie de dévaluation interne des salaires générant de la récession et incapable d’entrainer un rétablissement. Il raconte aussi l’histoire de l’Allemagne où depuis 2009, la dépression des salaires et de la déréglementation a été moindre. »

La finance, chaînon manquant

Quant à la corrélation entre les évolutions de salaire dans la décennie précédant la crise et l’évolution du chômage après la crise, il faut pour l’expliquer faire entrer en jeu une autre force sociale, celle des banques et du capital financier. Des flux capitaux massifs, provenant principalement des pays de la Zone euro pratiquant, comme l’Allemagne, la désinflation compétitive, ont alimenté dans les pays de la périphérie, des booms immobiliers et financiers, la surchauffe et l’inflation. Les salaires nominaux ont suivi, d’où les hausses des coûts salariaux au cours de la période 2001-2009. Mais l’endettement et le boom des actifs ne pouvaient pas durer indéfiniment. Tôt ou tard, il arrive un moment où la dynamique du cycle financier se retourne. En 2009, les marchés financiers, craignant d’avoir déjà prêté trop de capital, ont refusé de continuer le recyclage des excédents d’épargne vers la périphérie. La Grèce, l’Espagne, le Portugal, l’Irlande et, plus tard, l’Italie, ont été confrontés à une "grève du secteur financier" tout en étant aux prises avec une énorme montagne de dettes, principalement du secteur privé. Leurs économies se sont effondrées et le chômage a considérablement augmenté.

Le véritable moteur, conclut Ronald Janssen, n’a donc pas été la dynamique des salaires, mais celle des flux de capitaux. Dans les pays concernés, la hausse des salaires entre 2009 et 2013 est le résultat des entrées de capitaux massives… et non l’inverse.

« Europe, écoute les paroles d’Athènes »

L’enjeu du débat n’est pas seulement d’expliquer ce qui s’est vraiment passé dans la zone euro mais de savoir ce qu’il faut faire aujourd’hui. Si les présidents réécrivent l’histoire économique en manipulant les statistiques et les notions, c’est surtout pour justifier que la réduction des salaires et des dépenses publiques continue d’être la seule voie possible pour les pays faibles et déficitaires, et que les institutions européennes doivent avoir davantage de pouvoirs pour administrer le traitement, y compris contre la volonté des peuples concernés. Comme toujours, le mauvais diagnostic entraine le mauvais remède.

Comme l’explique l’économiste italienne Mariana Mazzucato, rendant compte du Forum international Ambrosetti, auquel elle a participé à la mi-mars ainsi que Yanis Varoufakis, les pays qui se portent le mieux en Europe ne sont pas ceux qui ont le plus baissé les salaires et réduit leurs dépenses publics. « Ce sont ceux qui ont investi plus (et pas moins) dans tous les domaines qui augmentent la productivité (formation du capital humain ; éducation ; recherche et développement) et qui ont mis en place des institutions publiques clés, comme les banques publiques qui fournissent des capitaux "patients" aux innovateurs (KfW en Allemagne) et les organisations qui augmentent les liens entre la science et de l’industrie. » Ce qui a manqué en Europe, c’est un pacte d’investissement, pas un pacte budgétaire pour couper dans les dépenses publiques. Et ni le plan Juncker ni la politique de "quantitative easing" de la BCE ne sont à la hauteur de l’enjeu. L’Europe, ajoute-t-elle, devrait donc écouter Yanis Varoufakis au lieu de chercher, par tous les moyens, à le disqualifier (le texte en anglais de l’intervention de celui-ci est ici). Il propose de permettre à la Banque européenne d’investissement (BEI) d’émettre des obligations orientées vers l’investissement productif, obligations qui pourraient être monétisées par la BCE. En substance, commente Mariana Mazzucato, cela reviendrait à une forme d’assouplissement quantitatif "dirigé", la création monétaire de la BCE servant à financer l’économie réelle.

L’importance politique de cette proposition, souligne pour sa part Yanis Varoufakis, est qu’elle « ne ferait pas payer les contribuables allemands, hollandais ou français. Des solutions similaires pourraient également être trouvées pour européaniser une partie des dettes nationales, pour unifier correctement nos secteurs de la banque et pour lutter contre la pauvreté, sans transferts fiscaux, sans déficit budgétaire, sans que l’Allemagne paie la facture et, surtout, sans perte de la souveraineté nationale ». « Il est temps, a-t-il conclut, de cesser de penser le redressement de l’Europe comme un jeu à somme nulle où les intérêts d’une nation ne peuvent être préservés qu’en en faisant payer une autre. »

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  • Bravo, merci pour cet article bien démonstratif, qui répond avec pertinence à la campagne de mensonges de nos médias sur Syriza !

    Remarque Le 3 avril 2015 à 00:04
  •  
  • Bonjour,

    je suis statisticien et si l’on regarde le travail statistique fait sur les deux graphiques, sans apporter la critique de nature plus économique que vous développez et à laquelle je souscris, il faut dire que ce travail est approximatif. Dans le premier cas on s’aperçoit que le point EL est un point extérieur qui doit avoir une influence très importante sur le calcul de la pente, donc il faudrait une analyse de l’influence de ce point et certainement sans lui la corrélation est faible. Dans le deuxième cas il apparait de nouveau cet effet plus un effet dit d’hétéroscédasticité (augmentation de la variance en fonction de la variable en abscisse) qui n’est pas pris en compte. Ma préconisation est de virer les conseillers statisticiens de messieurs les présidents des institutions européennes et de faire suivre un cours de stats à ces présidents.

    Bravo Monsieur Marx pour votre rubrique

    Michel Goulard Le 3 avril 2015 à 10:35
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  • Je retiens pour ma part que tous les moyens sont bons pour "prouver" qu’on a raison, y compris en comparant les carpes de 2001-2009 aux lapins de 2009-2013.

    BLep Le 5 avril 2015 à 12:32
  •  
  • Bonjour .

    Pardonnez-moi mais pour le coup, l’article est à l’image de l’"étude" initiale (bonne blague), en bon gros papier-mâché.

    Vous dites : "Le changement est impressionnant. Il y a toujours une corrélation, mais elle fonctionne en sens inverse. Ce que montre ce graphique est exactement le contraire de ce que veulent prouver les présidents [...]". Déjà, corrélation va dans les deux sens et n’est pas causalité, bande de filous. On peut très bien imaginer une situation de causalité inversée : les pays subissant une augmentation substantielle du taux chômage ont "décidé" d’appliquer à la lettre le bon (bonne blague bis) vieux manuel de la Commission et ont tapé dans les salaires durant cette période. Si les "chercheurs" (bonne blague ter) ont tiré de grandes conclusions en évacuant la question de la crise et en utilisant un truc tellement limité qu’on ne peut même pas décemment parler d’échantillon, ils ont au moins eu le mérite (bien grand mot) de tenter de régler le problème d’endogénéité en utilisant une variable prédéterminée comme régresseur (merci l’antériorité).

    Monsieur Goulard je suis d’accord avec vous : EL a certainement une influence non-négligeable sur la valeur prise par l’estimateur. Néanmoins supprimer l’outlier c’est du lourd comme solution. Vous ne pensez pas qu’opter pour une analyse robuste serait une solution plus appropriée ?
    Concernant l’éventuelle hétéroscédasticité, suffit d’utiliser la version robuste de la standard error. Et cela vaut-il vraiment la peine de tenter de l’inférence avec un échantillon aussi ridicule ?

    Pas de vrai travail statistique ? Alors pas de conclusions (ni dans un sens, ni dans l’autre), point barre. Zut à la fin.

    MP

    MP Le 7 avril 2015 à 00:33
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