Accueil > Economie | Par Bernard Marx | 3 décembre 2014

Plan Juncker : changements radicaux exigés

La présentation du plan Juncker a douché les espoirs de ceux qui en espéraient une politique de relance européenne. Il faudra pour cela autre chose que des amendements accessoires.

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Le plan Juncker présenté au Parlement européen le 26 novembre par le nouveau président de la Commission a douché les espoirs de ceux qui misaient dessus pour sortir l’économie européenne du marasme économique et « pour remettre au travail les Européens », ainsi qu’il en affiche pourtant la prétention. Quatre défauts majeurs peuvent être répertoriés.

L’objectif fixé n’est pas du tout à la hauteur des enjeux

L’objectif du plan est de mobiliser 315 milliards d’euros supplémentaires d’investissements publics et privés dans l’économie réelle au cours des trois prochaines années. Les investissements étant eux-mêmes réalisés en cinq ans, cela fait au mieux 60 milliards d’investissements par an. C’est à peine 3% des 2.000 milliards d’investissements publics et privés annuels effectués dans les pays de l’union européenne. Alors que le recul depuis 2007 est globalement de près de 20% dans la zone euro. Cela représente 0.4% du PIB annuel de l’Union européenne.

Évolution de l’investissement par pays en volume

(formation brute de capital fixe)

Source : Y a-t-il un retard d’investissement en France et en Europe depuis 2007 ? Éude de France Stratégie (septembre 2014)

L’institut de recherche économique Bruegel évalue le déficit d’investissement de l’union européenne à 280 milliards dont 260 pour "l’Europe des 15" (pays membres avant l’élargissement à l’Est. Aux États-Unis – rappellent Mariana Mazzucato et Caetano Penna –, « après la crise financière, le gouvernement a investi 4% du PIB (787 milliards de dollars dans le Recovery and Reinvestment Act américain de 2009 ». Soit dix fois plus que le plan Juncker.

Le financement est plus qu’improbable

Le plan mise essentiellement sur les financements privés. Évidemment, il mobilise aussi des capitaux publics pour rendre les investissements attractifs pour les capitaux privés.

source : Commission européenne

21 milliards d’argent public (5 milliards par le Banque européenne d’investissement et 16 milliards prélevés sur le budget européen) sont apportés en ressources d’un Fonds européen d’investissement stratégique créé pour l’occasion et localisé au sein de la Banque européenne d’investissement (BEI). Ils sont supposés générer 315 milliards d’investissements soit une multiplication par 15. La mobilisation de l’argent privé se ferait en deux étapes. Un emprunt sur les marchés financiers pour grossir les ressources du Fonds (63 milliards au total) et 252 milliards d’argent privé qui seraient investis projet par projet.

Non seulement c’est la vielle histoire du "risque public-profits privés". Mais la multiplication par quinze des petits pains publics semble, à beaucoup, miraculeuse. L’économiste Michel Aglietta fonde pour sa part ses préconisations pour un plan d’investissements européens sur un multiplicateur de 8 des fonds publics (présentation au colloque CEPII-Groupama "La zone euro où en est-elle où va-t-elle ?", Paris 20 novembre 2014). Le service de recherche économique de la banque Natixis, lui-même, considère que compte tenu du schéma de financement retenu, « tabler sur 130 à 190 milliards d’euros sur trois ans semble plus raisonnable ». Ce qui aboutit à deux fois moins que les 315 milliards qui déjà ne faisaient pas beaucoup.

En fait, le problème est beaucoup plus large que prévoir un niveau réaliste du multiplicateur entre fonds publics et fonds privés. L’objectif de l’argent public ne peut être seulement de compenser la "financiarisation" croissante des entreprises et le court-termisme des marchés financiers qui font que, ni les banques, ni les marchés financiers , ni les entreprises ne financent les investissements permettant de sortir de la crise économique, sociale, écologique et politique. Il faut aussi les combattre. Or le plan Juncker ne va du tout dans cette direction.

L’austérité budgétaire et les réformes antisociales affaiblissent encore sa portée

Non seulement le plan Juncker ne constitue pas une véritable impulsion vers un mode de développement durable et écologique, ou une politique économique de relance qui serait conduite au niveau européen, mais il sera d’autant moins efficace qu’il maintient le cap sur des politiques économiques nationales déflationnistes qui entrainent les investissements et l’emploi à la baisse.
La priorité au niveau national reste la réduction des déficits budgétaires (même si la France obtient un délai supplémentaire), et les réformes de structures qui continuent d’identifier compétitivité et pression sur les salaires et sur les droits sociaux.

Contredisant les récentes préconisations pour la France des économistes Henrik Enderlein et Jean Pisani-Ferry, des chercheurs de l’OFCE montrent, dans une étude parue en novembre que « la dévaluation par les salaires dans la zone euro est un ajustement perdant- perdant ».

« D’une part, écrivent-ils, cette réduction des coûts salariaux unitaires quasi-généralisée modifie peu in fine les coûts salariaux relatifs et donc la compétitivité relative des économies. Ainsi, les gains de parts de marché à l’exportation sont faibles et ne suffisent pas à compenser la faiblesse de la demande interne. D’autre part, les réformes structurelles visant à fluidifier le marché du travail risquent de fragiliser les plus jeunes et les moins diplômés sur le marché du travail (déjà les plus affectés par la hausse du chômage depuis 2008) tandis que les plus qualifiés et les plus expérimentés seront toujours favorisés, notamment par le maintien sur le marché de l’emploi. Ainsi, la segmentation du marché du travail entre, d’une part les actifs les mieux intégrés et d’autre part les actifs les plus exposés, ne diminuerait pas et accroîtrait les inégalités si les protections sociales étaient réduites ».

Ajoutons que, s’agissant spécifiquement des investissements, la pression exercée sur les budgets nationaux des Etats en déficit, les conduira au mieux à transférer au niveau européen des investissements en fait déjà projetés. L’économie des pays en déficit y gagnera-t-elle ?

« C’est loin d’être sûr, juge Romaric Godin dans La Tribune. L’argent qui ne sera plus investi directement dans le pays manquera à cette économie et ne reviendra qu’en partie via le FEIS. Le pari de Bruxelles, c’est que les investissements du FEIS sont plus efficients que ceux des États nationaux. C’est une croyance fort répandue à la Commission, mais les faits lui donneront-ils raison ? »

Un plan sans véritable soutien politique

Le plan Juncker n’a reçu qu’un soutien "de principe" de la part de la chancelière allemande. Les dirigeants allemands sont en réalité plus que réticents vis-à-vis d’une politique européenne d’investissement qui présente à leurs yeux le risque majeur de pousser les exigences d’un budget et d’une solidarité européennes. Et même au plan national ils s’arcboutent sur une règle d’équilibre budgétaire qui s’oppose à toute véritable politique de relance des investissements nationaux. Les 15 et 16 décembre lors de la réunion du Conseil européen des chefs d’État qui doit en discuter, il faut s’attendre davantage à des encadrements supplémentaires du plan qu’à des améliorations pourtant indispensables.

Changements radicaux exigés

On le voit, pour qu’un plan européen porte vraiment l’ambition d’une relance économique qui soit aussi celle d’une transition vers un modèle de développement durable et d’une « remise au travail » des 24,5 millions de chômeurs européens, c’est peu de dire qu’il faudrait apporter des changements radicaux au plan Juncker actuel.

Le plan devrait porter un véritable intérêt commun et une solidarité européenne.

L’objectif devrait être d’engager toute l’Union européenne sur la voie d’une transition écologique et énergétique pour limiter le changement climatique et de soutenir les pays membres les plus en difficulté. Il s’agirait donc de substituer des énergies renouvelables aux énergies fossiles. Mais pas seulement. C’est une transformation d’ensemble du système productif et de consommation qui est nécessaire. Au moins 2% de PIB annuel, soit 300 milliards d’euros d’investissements, seraient nécessaires pour la production d’énergie bas carbone, pour les infrastructures, et pour stimuler la transition énergétique dans les logements. Un coût monétaire du carbone devrait être établi.

Le plan devrait être articulé à des réformes de structures sociales radicalement différentes de la course à la dévaluation sociale. Le chantier est vaste : de la définanciarisation de l’entreprise, à la mise en œuvre effective de nouveaux droits sociaux, comme le droit à la formation tout au long de la vie ; de la fin du dumping fiscal des entreprises et des rémunérations obscènes des dirigeants à l’égalité professionnelle homme/ femme...

Il devrait être articulé à une restructuration du stock de la dette en priorité pour les pays en difficulté, à une impulsion beaucoup plus forte du rôle des banques publiques d’investissements nationales et européenne et à de nouvelles réformes concernant la Banque centrale européenne.

L’intérêt de la période est que des voix diverses, pas seulement chez les économistes, commencent à nourrir ces débats.

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