Accueil | Chronique par Bernard Marx | 10 novembre 2020

Économistes face à la deuxième vague du Covid-19 : bienvenue au concours Lépine !

La deuxième vague de l’épidémie qui frappe durement la France, l’Europe et les États-Unis affole la boussole d’économistes conseillers du prince. Cela ne nous éclaire pas pour trouver les bonnes réponses.

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MAD MARX. Dans le journal Le Monde, Patrick Artus et Philippe Aghion [1] expliquent que face à l’épidémie, deux stratégies ont été appliquées.

La première « utilisée en particulier en Asie de l’Est et dans le Pacifique (Chine, Japon, Corée, Vietnam, Taïwan, Singapour, Thaïlande, Australie, Nouvelle-Zélande) » est, disent-ils avec quelques raisons, « une véritable stratégie de santé publique ». Elle consiste dans la mise en œuvre d’un confinement strict pour ramener le nombre de nouveaux cas à un chiffre très faible. Puis le traçage des cas, les tests et l’isolation des malades et des cas contacts ont permis la stabilisation de la maladie à un niveau très bas. C’est la stratégie qui avait permis à ces pays de juguler les épidémies précédentes du SRAS et de la grippe A (H1N1) et « qui a leur a permis cette fois-ci également de retrouver le chemin d’une croissance soutenue et durable ».

La seconde, appliquée en France et dans la plupart des pays européens, est du type « réactive plutôt qu’anticipatrice » : « Lorsque le nombre de cas devient élevé, des mesures restrictives (couvre-feu, puis confinement) sont imposées ; lorsque le nombre de cas est redevenu faible, ces mesures sont levées, en conséquence de quoi, après un certain temps, le nombre de cas remonte et les mesures restrictives sont à nouveau imposées ». C’est ce que les économistes appellent une politique de stop and go, « qui alterne des périodes avec des restrictions fortes et des périodes sans restrictions ; des périodes avec beaucoup de cas et des périodes avec peu de cas de Covid ».

 

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En réalité, face à l’épidémie, il n’y a pas eu seulement deux modèles. Sans parler des cas de l’Inde, ou des pays d’Afrique, il y a eu aussi le modèle « go sans véritable stop », avec des variantes différentes aux États-Unis, au Brésil, au Mexique ou en Suède. Pour une fois, Philippe Aghion ne propose pas de faire à la suédoise.

Le bât commence à blesser lorsque les deux économistes nous disent que le choix de la bonne stratégie doit être « dicté par les "coûts d’opportunité", c’est-à-dire par ce que l’on ne perd en ne choisissant pas l’autre stratégie ». En bref, on ne sort pas des calculs coûts/avantages. On ne sort pas non plus de la politique considérée comme une gestion d’entreprise.

En fait, la première stratégie a obtenu de meilleurs résultats à la fois dans la lutte contre l’épidémie et la situation économique et sociale. Tandis que dans le stop and go, on fait moins bien et pour la santé et pour l’économie. Le choix en faveur de la première stratégie n’a donc vraiment pas besoin d’être dicté par des soi-disant coûts d’opportunités. Il devrait reposer sur un partage organisé des paroles et des actes fondés sur la recherche du bien-être et sur des valeurs d’égalité et d’efficacité sociale.

La crise sanitaire doit être un moment de rupture

Mais nos deux économistes ne privilégient la première stratégie que parce qu’elle sauvegarderait mieux la croissance potentielle. Avec le stop and go, expliquent-ils, les entreprises cherchent avant tout à survivre : «  Plutôt que de créer des "bons emplois", […] elles vont recourir plus systématiquement aux emplois temporaires (contrats de travail courts, intérim plutôt que des emplois permanents). Plutôt que de contribuer à la reconquête de nos chaînes de valeur et de nos compétences industrielles, elles vont externaliser un maximum de fonctions […] et s’appuyer plus que jamais sur la délocalisation et la diversification internationale de leur production, afin que tous les sites de production ne soient pas simultanément touchés par le confinement. Enfin, plutôt que d’investir dans la recherche et développement et les équipements innovants, les entreprises vont chercher à constituer des réserves en prévision des périodes de rechute de la production ».

Sauf que c’était déjà ce que faisaient les entreprises avant l’épidémie. Comme l’affirment, dans une tribune commune, la CGT, la Confédération paysanne, l’UNEF , la FSU, Attac, Emaus France, le DAL et d’autres associations, « la crise sanitaire doit être un moment de "rupture", non pas pour nos libertés, mais pour engager une transformation sociale et écologique profonde en France et à travers la planète. Elle doit être aussi l’occasion d’une information large et précise sur la situation, d’un débat public et d’une participation étroite des différentes sphères de la société, dont les syndicats et associations, aux décisions ».

Au lieu de quoi, nos deux économistes ne parlent même pas de la façon dont on pourrait sortir du stop and go, ici et maintenant. C’est à dire au point où nous sommes rendus de gravité de la crise sanitaire, économique et sociale, du fait de l’incurie de la politique de santé publique et de l’ampleur consécutive de sa deuxième vague dans notre pays.

Salauds de vieux

L’économiste Christian Gollier [2] affirme avoir trouvé la solution à ce redoutable problème. Dans une tribune, également publiée par Le Monde, il préconise de confiner les personnes « vulnérables » plutôt que les « jeunes et les actifs ». Cela permettrait, dit-il, d’éviter de choisir entre la protection de la vie et celle de l’économie.

Comptabilité coûts/avantages à l’appui et prix de la vie française fixée à 3 millions d’euros, le directeur de la Toulouse School of Economics nous avait déjà expliqué en mars 2020 que la politique de restriction des investissements dans les hôpitaux et dans les dépenses de santé publique était justifiée, tout comme le premier confinement qui devait coûter moins cher à l’économie qu’il n’allait rapporter en vies sauvées. Il revient donc à la charge avec les mêmes évaluations du prix de la vie française et la même méthode pour savoir ce qu’il convient de faire.

L’économiste semble également épidémiologiste. En tout cas, il affirme savoir que « si 1% de la population est infectée et que le reste de la population n’est pas immunisée, et si seulement la moitié de la population est confinée, il faudrait soixante-dix-huit jours pour diminuer le taux de reproduction du virus des deux tiers. Mais si on augmente l’intensité de l’effort en confinant trois personnes sur quatre, il suffirait de seulement vingt-cinq jours pour atteindre l’objectif ». Et il tient à préciser que, toutefois, « le bénéfice marginal d’un renforcement du confinement décroît néanmoins rapidement au-delà, parce que le nombre de reproduction R est proportionnel au carré de la densité des personnes autorisées à circuler ».

Argument lumineux pour en arriver à la conclusion qu’il faut enfermer tous les vieux : « Depuis mars, les personnes de 65 ans et plus représentent trois hospitalisations Covid sur quatre et neuf décès sur dix. Pourquoi confiner les jeunes et les actifs pour protéger les personnes vulnérables, alors que confiner directement ces dernières serait à la fois plus efficace d’un point de vue médical et beaucoup moins coûteux d’un point de vue économique ? Réussir enfin la protection des plus vulnérables, c’est sauver beaucoup de vies, mais aussi réduire massivement la pression sur le monde médical pour permettre de relâcher les contraintes sur les jeunes et les actifs ».

Comme l’économiste-épidémiologiste est aussi un humaniste, il préconise en même temps « des mesures d’accompagnement spécifiques, comme dédier des services publics et privés aux vulnérables, un doublement du personnel en maisons de retraite, qui devront être fréquemment testés, et la création d’un service super-protégé de soins de santé psychique, de lien social et de logistique, pour les très nombreuses personnes vulnérables actuellement isolées ».

Le pire est que ce genre d’expertise puisse faire autorité. Le confinement « des seules personnes à risque » a même été évoqué par le président de la République lors de son allocution du 28 octobre annonçant sa décision de reconfiner. « Cette voie n’est pas, au moment où je vous parle, utilisable », avait-il expliqué. Mais alors qu’un doute légitime existe sur l’efficacité du confinement actuel pour réduire massivement la diffusion du virus, l’hypothèse est revenue sur le tapis des débats internes et confidentiels de la Présidence et de son gouvernement. Elle n’est pas (encore ?) retenue a tenu a préciser Olivier Véran, « pour des raisons de faisabilité et de solidarité ».

Résultats désastreux

En fait, cette stratégie du confinement renforcé pour les personnes vulnérables compte tenu de leur âge n’a rien à voir avec les stratégies adoptées par la Corée du Sud, Taiwan, ou la Nouvelle Zélande. C’est une politique de recherche de l’immunité collective qui n’ose pas dire son nom : les vulnérables sortiront du confinement lorsque le virus aura atteint une proportion suffisante de la population « non vulnérable ». Cela se rapproche beaucoup de la politique menée au printemps par le Premier ministre britannique. Ce plan s’est avéré désastreux. « Les décès ont ravagé les maisons de soins et les familles et le Royaume-Uni a rapidement fait marche arrière et a mis en place un verrouillage national le 23 mars », rappelle Devi Sridhar. La professeure de santé publique mondiale à l’Université d’Édimbourg, qui n’est pas une économiste, explique que ce n’est pas seulement un désastre éthique et moral. Cela ne marche pas.

La vulnérabilité face au Covid n’est pas seulement une question d’âge – il est prouvé que la maladie de Covid a des conséquences plus graves notamment chez les personnes en surpoids. Elle frappe particulièrement et durement les populations les plus précaires.

Les personnes vulnérables vivent souvent avec d’autres personnes. Ce ne sont donc pas seulement les personnes vulnérables qui devraient être strictement confinées. Le virus atteint gravement une part non négligeable des personnes classées a priori comme non vulnérables.

Le Covid-19 peut causer des problèmes secondaires et durables chez les personnes jeunes et précédemment en bonne santé : « Le NHS [le système de la santé publique du Royaume-Uni, NDLR] reconnaît maintenant le "long Covid" comme une maladie ». « L’immunité collective est illusoire », conclut Devi Sridhar.

Décidément, cette crise est une affaire trop sérieuse pour laisser le débat dans l’espace confiné de tels économistes.

 

Bernard Marx

Notes

[1Phillipe Aghion, professeur au Collège de France, a contribué en 2017 à la conception du programme d’Emmanuel Macron, notamment en ce qui concerne la suppression de l’ISF et l’instauration du prélèvement forfaitaire unique (PFU) sur les revenus du capital. Il est membre de la commission d’experts sur les grands défis économiques installée par Emmanuel Macron le 29 mai 2020. Son livre Le pouvoir de la destruction créatrice, co-écrit avec Céline Antonin et Simon Bunel, est paru en octobre 2020 aux éditions Odile Jacob.

[2Christian Gollier est directeur général de Toulouse School of Economics. Grand utilisateur de l’analyse des coûts/bénéfices, il est lui aussi membre de la commission d’experts installée par Emmanuel Macron.

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  • Mille fois bravos, on pense exactement comme vous .Vous avez notre soutien .Oui c’est un complot international contre les libertés individuelles et la démocratie

    Nicole Aubert Le 12 novembre à 22:43
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