Accueil | Chronique par Bernard Marx | 20 janvier 2021

Jeunes, secteurs stratégiques, dette publique : quand la Macronie dévalorise la parole politique

Quel est le point commun entre Élisabeth Borne, Bruno Le Maire et Pierre Moscovici ? Ils se font tous épingler cette semaine par Bernard Marx pour leurs déclarations trompeuses en matière de politique économique.

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Foule sentimentale
Il faut voir comme on nous parle
Comme on nous parle…

Alain Souchon

Élisabeth Borne : « Avec cette Garantie jeunes universelle, nous faisons mieux que le RSA jeunes »

MAD MARX. Le gouvernement refuse obstinément l’attribution du Revenu Minimum d’Activité aux jeunes de 18 à 24 ans. Bruno Le Maire a encore répété en fin de semaine dernière le mantra qui prétend justifier ce refus : « Quand on a 18 ans, ce qu’on veut, c’est un travail. On veut une rémunération de son travail, on ne veut pas une allocation ». « Je pense qu’on construit sa vie par le travail. On construit sa vie par l’emploi que vous trouvez, par l’engagement que vous avez dans votre profession, c’est ça qui vous fait grandir  », a ajouté l’énarque.

À quoi Louis Gallois, président du Fonds d’expérimentation territoriale contre le chômage de longue durée, et partisan de l’extension du RSA et de l’augmentation progressive de son montant, répond avec justesse sur les ondes de France Inter le 18 janvier : « Dans cette situation on ne peut même pas chercher du travail. Être pauvre, c’est un métier à plein temps ».

 

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Le gouvernement ne s’en tient pas à ce seul refus. Il affiche un plan « 1 jeune 1 solution », et communique sur une prétendue « Garantie Jeunes Universelle ». Et la ministre Élisabeth Borne l’affirme : « La Garantie Jeunes Universelle c’est mieux que le RSA jeunes : chacun pourra bénéficier d’une aide financière en plus d’un accompagnement vers l’emploi ».

Michel Abhervé, spécialiste de l’économie sociale et solidaire, a bien déconstruit les artifices de cette affirmation. Ainsi, en matière d’emplois aidés et de parcours de compétences, si les objectifs sont réalisés, c’est parce qu’ils n’ont jamais été aussi bas : on est passé de 400.000 en 2016 à 90.000 fin 2019.

La Garantie jeunes a été mise en place en 2013. Elle est destinée aux 16-25 ans en situation de précarité financière qui ne sont ni en études, ni en emploi, ni en formation, et que leurs parents ne soutiennent pas. Pour la mettre en œuvre, un contrat est signé entre le jeune et la mission locale pour l’emploi. Le dispositif peut prévoir des périodes de formation, des mises en situation en milieu professionnel ou un accompagnement social et professionnel. Il peut s’accompagne d’une aide financière dont le montant ne peut excéder 497 euros. Il est moins favorable que le RSA : le RSA est un droit à qui on ne peut opposer une insuffisance budgétaire. Il n’a pas de limitation de durée, contrairement à la garantie jeunes qui dure 1 an renouvelable pour 6 mois maximum.

La Garantie jeunes est tout sauf universelle. Elle ne constitue qu’un quart des Parcours contractualisés d’accompagnement vers l’emploi et l’autonomie (PACEA). Le nombre des allocataires n’a jamais dépassé 90.000. Il a même diminué de 10.000 au premier semestre 2020 [1]. Et non universelle, elle va le rester.

La ministre affirme que leur nombre va être doublé en 2021. Mais il ne s’agit que de l’enveloppe financière maximale et pas du nombre effectif d’allocataires. Et même si on l’atteignait, on restera loin du compte de l’ampleur de la pauvreté et de l’exclusion sociale ravageant la jeunesse.

Par ailleurs rien n’empêche d’améliorer les engagements contractuels du RSA en matière d’accompagnement et de formation. Cela devrait être fait pour tous les allocataires et notamment pour les jeunes qui y auraient droit. Comme le rappelle Michel Abhervé, cette amélioration était une promesse du Président Macron formulée en septembre 2018 lors de l’annonce solennelle du plan de lutte contre la pauvreté. « Chaque bénéficiaire du RSA doit se voir proposer un rendez-vous dans le mois suivant son inscription au RSA, afin d’être immédiatement accompagné. Chaque bénéficiaire doit signer un contrat d’engagement réciproque dans un délai d’un mois. » Dès lors interroge-t-il « vouloir instaurer cet accompagnement pour les jeunes en expliquant que c’est mieux que le RSA, voudrait-il dire que, plus de deux ans après l’annonce présidentielle, une partie importante des bénéficiaires du RSA ne seraient toujours pas accompagnés ? »

Bref, les vessies ne sont toujours pas des lanternes. La parole politique se dévalorise dangereusement avec autant d’affirmations trompeuses.

Bruno Le Maire : « La souveraineté alimentaire, j’y suis viscéralement attaché »

Le groupe canadien Couche-Tard spécialisé dans les commerces de proximité adossés à des stations-services, a fait part de son intention de racheter amicalement le groupe Carrefour, proie avantageuse compte tenu des difficultés sans doute structurelles du modèle des hypermarchés. Le ministre Bruno Le Maire a immédiatement affiché son opposition. Il l’a fait en arguant de la souveraineté alimentaire à laquelle il s’est dit « viscéralement attaché ».

Effectivement, dans la loi pacte de janvier 2020, la distribution de produits agricoles et alimentaires fait partie des secteurs stratégiques pour lesquels le gouvernement peut s’opposer ou fixer des conditions à une prise de contrôle étrangère.

Selon Bruno Le Maire, Carrefour constitue un chaînon essentiel de la sécurité alimentaire des Français : « Le jour où vous allez chez Carrefour, chez Auchan, et qu’il n’y a plus de pâtes, plus de riz, vous faites comment ? » En clair, pour le ministre, l’affaire Carrefour/Couche-tard sert de séance de rattrapage pour les effets catastrophiques de la désindustrialisation et de la dépendance industrielle notamment dans le domaine sanitaire, révélé par l’épidémie de la Covid-19.

Dans son discours du 12 mars 2020, la président de la République avait proclamé que « déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner, notre cadre de vie au fond, à d’autres, est une folie ». Le ministre Le Maire voudrait nous faire croire que le gouvernement ne se contente pas de parler et qu’il passe à l’acte avec hardiesse et résolution. Mais y croit-il lui-même ? Il est permis d’en douter.

D’abord parce qu’on imagine mal la sécurité alimentaire mise en cause par Couche-Tard, pas plus qu’elle ne l’est par Lidl. Ensuite parce que les suppressions de milliers d’emplois chez Carrefour, c’est en cours, et il n’est pas établi qu’elles seraient aggravées par un rapprochement avec un groupe qui a peu d’activités communes. Il n’y en aurait en tout cas pas plus que dans le cas du mariage Véolia-Suez qui a les faveurs du gouvernement.

Ensuite parce que ce refus parait bien solitaire. D’Arcelor à Alstom en passant par Lafarge, Alcatel, ou les aéroports de Nice et de Toulouse, la liste des passages sous pavillons étrangers n’a cessé de s’allonger y compris avec la participation active d’Emmanuel Macron. Sur le site officiel de la présidence de la République, le 28 mai dernier, Emmanuel Macron se félicitait encore : « La France devient la nation européenne la plus attractive ! Lorsque les entreprises étrangères choisissent notre pays pour investir, pour réussir, c’est une chance pour l’emploi, pour la vie de nos territoires, pour notre économie. Preuve que les mesures que nous avons menées depuis trois ans ont porté leurs fruits ».

Il n’y a de ce point de vue aucun retour en arrière, aucun changement de cap, aucun effort de construire autrement l’insertion économique internationale de notre pays. Le coup de menton de Bruno Le Maire ne fait pas une politique publique de réindustrialisation, ni de mutation écologique de la filière agro-alimentaire, encore moins d’incitation et d’organisation des nouveaux partenariats indispensables entre acteurs de la filière.

Au contraire, comme le dénoncent Sophie Binet et Marie-José Kotlicki, co-secrétaires générales de l’Ugict-CGT : « La liste des entreprises qui profitent de la crise pour tailler dans leurs effectifs d’ingénierie, de recherche et d’encadrement est longue : Sanofi, Renault, Danone, Nokia, General Electric, Total, IBM, Airbus, Akka, Alten, CGG, Renault Trucks... ». Après avoir sacrifié nos capacités de production « c’est désormais notre faculté d’innovation qui plie bagage », ajoutent-elles. Exemple particulièrement criant, Sanofi, distancié dans la course au vaccin qui « a divisé par deux ses effectifs de chercheurs en dix ans tout en versant chaque année de 4 à 5 milliards de dividendes », sans que le gouvernement ne bronche. De même en même temps qu’il prétend mettre en place à marche forcée la 5G, la France accepte « le démantèlement de Nokia, le seul opérateur la développant en France ». Et ajoutent les syndicalistes, « avec son plan de relance, le gouvernement continue d’arroser les grands groupes d’aides publiques sans contrepartie, tout en asphyxiant la recherche publique ».

Le refus ministériel de l’opération Couche-Tard/Carrefour au nom de la défense de la souveraineté alimentaire de la France, c’est pire que l’arbre qui cache la forêt, c’est un érable planté dans le désert.

Pierre Moscovici : « Le regard doit changer sur la perception des dépenses publiques »

Pierre Moscovici, premier président de la Cour des Comptes depuis juin 2020, a été comme on le sait ministres des Finances et de l’Économie de 2012 à 2014. Il a à ce titre veillé à ce que dans la loi dite de séparation et de régulation bancaires, celles-ci soient les plus limitées possibles. Sensible au ras le bol fiscal, il a diminué systématiquement les prélèvements fiscaux et sociaux sur les entreprises, introduit le fameux et inefficace CICE. Il a cherché en même temps à diminuer le déficit public. Forcément au détriment des investissements publics, des dépenses de santé et d’éducation et du pouvoir d’achat des fonctionnaires. De 2014 à 2019, il a été Commissaire européen aux affaires économiques et financières, chargé notamment du contrôle général de la bonne application des règles de Maastricht. Il a été à ce titre l’un des « adultes » [2] des réunions bruxelloises qui ont imposé le diktat que l’on sait à la Grèce.

L’encore jeune retraité a été interviewé ce dimanche 17 janvier sur les ondes de Radio J. Après avoir rendu hommage à son ancien directeur de cabinet et actuel secrétaire général de l’Élysée, Alexis Kohler, Pierre Moscovici a parlé dette publique. Affirmant qu’il faut traiter le problème « avec beaucoup de sérieux, beaucoup de compétence, sans démagogie et sans mensonges », il a fustigé ceux qui considèrent que « la BCE n’a qu’à effacer la dette et qui ne connaissent pas les Traités ». Et répété les dogmes : « On n’annule pas une dette, on ne monétise pas une dette, on ne mutualise pas une dette intégralement ».

Mais en même temps, le voilà qui nous dit : « La dépense publique ne peut plus être considérée comme un ennemi. À crise exceptionnelle, il faut des mesures exceptionnelles », « le regard doit changer » sur la perception des dépenses publiques. L’enjeu n’est pas « est-ce qu’il y a trop de déficit ? » « Nous allons vivre pendant dix ans au moins avec une dette publique supérieure à 100% du PIB. Nous allons vivre pendant au moins 5 ans, 4 à 5 ans, avec des déficits budgétaires supérieurs à 3% du PIB ». « Il faut se demander, avant tout, à quoi sert la dépense publique ? Est-ce que l’argent public est bien dépensé ? Est-ce qu’il va au bon endroit ? »

Évidemment on pense à la chanson de Bob Dylan, « The Times They Are a-Changin’ », à « L’Opportuniste » de Jacques Dutronc, ou à la formule d’Edgar Faure : « Ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent ». Et cela pourrait rendre presque optimiste. À condition de rester lucide. Dans la formidable bataille qui s’annonce et sur laquelle se joueront, pour une large part, les élections de 2022, le plus important ce ne sont pas les questions et le regard qui doivent changer sur les règles de Maastricht et sur l’utilité, la qualité et l’efficacité des dépenses publiques. Ce sont les réponses.

 

Bernard Marx

Notes

[1Dares : Études et Résultats, numéro 1175, décembre 2020.

[2Yanis Varoufakis : Conversations entre adultes. Dans les coulisses secrètes de l’Europe, Les Liens qui Libèrent, octobre 2017. Voir notamment l’Humiliation du Commissaire, pages 262-268.

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