Artiste Jaeraymie
Accueil | Chronique par Bernard Marx | 30 octobre 2020

Covid-19 : le pognon de dingue des vies sauvées

Quand l’économiste Patrick Artus dérape lui aussi dans les eaux glacées du calcul égoïste... Rien n’échappe à Bernard Marx !

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

MAD MARX. L’économiste Patrick Artus est directeur de la recherche et des études de la banque Natixis, et membre du Cercle des économistes. Il fait partie des économistes les plus fréquemment sollicités dans les médias – par exemple ici ou – ou pour des débats et des colloques à vocation plus ou moins pédagogiques – par exemple ici.

Il produit quotidiennement de nombreuses et courtes notes d’analyses qui lèvent parfois des lièvres intéressants [1]. Il lui arrive même de se lever du pied gauche et de fournir des analyses discordantes, sinon hétérodoxes. Il met ainsi régulièrement en cause le rôle prédateur du dollar, affirme la nécessité de diminuer structurellement les exigences de rentabilité ou pointe même du doigt la suraccumulation du capital comme l’une des causes de la baisse de la productivité.

Mais le plus souvent l’économiste pratique un « en même temps » où prédominent les axiomes de base de la science économique orthodoxe et des politiques économiques néolibérales. Dans L’économie post-covid [2], un livre à l’obsolescence non programmée qu’il a publié en septembre avec son collègue Olivier Pastré, il préconise ainsi de soutenir les catégories les plus touchées par la crise par un revenu « universel ciblé » notamment en direction des jeunes et en même temps de réformer « réellement » les retraites afin de réduire les retraites publiques de 14 à 10% du PIB « pour aider les entreprises à survivre et à investir ».

Or, signe d’une atmosphère délétère qui s’étend aussi sur les débats économiques, le directeur de la recherche vient par deux fois de s’abaisser lui aussi au jeu du grand n’importe quoi.

Des erreurs à la pelle

La première fois, le 15 octobre, c’est pour présenter toutes les bonnes raisons qu’il a de « comprendre qu’Emmanuel Macron ne soit pas favorable à une revalorisation du RSA ».

 

LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR
>>
Salauds de pauvres : le fantasme du Président

 

Sauf que dans son argumentaire les erreurs se ramassent à la pelle. ATD Quart Monde l’a très bien expliqué et rétabli les vrais chiffres qui montrent une réalité inverse aux fantasmes communs de Patrick Artus et d’Emmanuel Macron. On notera en particulier l’argument selon lequel le SMIC à temps plein étant à 1200€ net, et le RSA augmenté de l’APL étant, dixit Patrick Artus, de 970€ « on peut en effet hésiter à prendre un travail pour 230 € supplémentaires. » C’est « entièrement faux », démontre ATD Quart Monde, « l’écart de revenu mensuel est d’en moyenne 700 euros pour une famille entre un RSA et un SMIC, et de 300 euros entre un RSA et un demi-SMIC ». Sans compter évidemment que « la décision de reprendre ou non un emploi ne dépend pas que d’un calcul financier ».

Le coût exorbitant de la vie sauvée

La deuxième fois, c’était jeudi 28 octobre. Le journal Le Monde informe que l’économiste Patrick Artus « a tenté d’estimer par des modélisations les conséquences des mesures de confinement prises au printemps contre le Covid-19 ». Tentative couronnée de succès, nous apprend le journal. Un pognon de dingue. Pire encore que celui dépensé pour les pauvres… Voici par le détail le calcul effectué par l’économiste. En fait de modélisation chacun comprendra que cela relève plutôt de l’exercice de coin de table de bistrot. Les deux mois de confinement ont provoqué un plongeon de l’activité de 10% soit 5% par mois a-t-il constaté. Sachant que le PIB annuel était de 2400 milliards d’euros. Sachant par ailleurs que « selon les données épidémiologiques », le confinement a permis d’éviter 20.000 morts par mois, Patrick Artus pose 2400, multiplie par 5%, divise par 20.000 et trouve que, au printemps, chaque vie sauvée aurait « coûté » 6 millions d’euros.

Bien plus que l’estimation de la valeur ajoutée d’un travailleur tout au long de sa carrière. Calculée en retenant un salaire moyen de 22.000 euros par an, une « vie » produirait 1 million d’euros de richesse, a-t-il expliqué, selon Le Monde. Celle d’un jeune étant mécaniquement plus chère, celle d’un retraité, bien moindre, voire nulle. Et pour avoir bien conscience du coût faramineux de ces « vies sauvées », si supérieur à ce qu’elles produisent, il compare ce chiffre de 6 millions avec la construction d’une autoroute ou d’une ligne de TGV au regard des vies qu’elles épargnent. Conclusion : « Une vie coûte six fois plus pour le Covid que pour les autoroutes ». Le journal du soir appelle cela des calculs « éloignés du politiquement correct ». Patrick Artus serait-il mur pour participer aux plateaux de Pascal Prot sur CNews ?

Car, si l’on suit ce raisonnement de Patrick Artus, on aboutira assez vite à la conclusion que le confinement du printemps a mis l’économie à plat pour sauver quelques milliers de retraités dont la vie ne vaut plus grand-chose. Mesuré à cet aune, le reconfinement ne semble donc pas du tout la voie à suivre. Mais Patrick Artus n’ose pas aller jusque-là. Il considère que ne rien faire face à la propagation du virus serait inacceptable et salue les mesures d’accompagnement et de soutien, même si elles sont ruineuses pour les finances publiques. Il critique cependant la gestion de la pandémie par le gouvernement « dénuée de toute anticipation ». « On pilote la pandémie comme on pilotait l’inflation dans les années 1970, affirme-t-il, attendant que les prix s’emballent pour agir. Or, cette maladie est comme l’inflation, c’est de la pâte dentifrice : une fois qu’elle est sortie du tube, il est extrêmement difficile de la faire rentrer à nouveau ! » Cette critique est évidemment tout à fait justifiée. Mais il ne sert à rien de la fonder sur la modélisation du prétendu coût exorbitant des vies sauvées. Une modélisation aussi erronée que dangereuse.

Erronée : qui peut dire que la production et la « croissance » n’auraient pas reculé même s’il n’y avait pas eu le confinement au printemps ? Et que sans confinement de deux mois, il n’y aurait eu que 40.000 morts supplémentaires pour toute la durée de l’épidémie.

Comme l’explique fort bien Romaric Godin sur le site Mediapart : « Entre une économie déjà malade et l’urgence sanitaire, il n’y a pas à choisir ». C’est assez logique explique-t-il : la concentration sur l’économique laisse la situation sanitaire se dégrader, sans en réalité protéger l’activité. Et lorsque l’épidémie, soumise à une logique exponentielle, devient intenable, il faut prendre des mesures de restrictions qui limitent l’activité marchande et frappent encore plus durement l’économie.

Romaric Godin reproduit un récent graphique publié par le Financial Times. Il montre que les pays ayant perdu le contrôle sur l’épidémie lors de la première vague en prétendant préserver l’économie et/ou en considérant sa gravité comme une manipulation, « sont ceux qui ont connu à la fois le plus de morts et le plus de pertes en termes de PIB » (États-Unis, Chili, Brésil, Mexique, France, Italie, Espagne… dans le quart en bas à droite du graphique).

[cliquez ici pour agrandir le graphique]

« Quant à la Suède qui avait choisi de ne pas confiner, ajoute Romaric Godin, elle se retrouve certes avec un meilleur bilan que les pays cités plus haut, mais lorsqu’on la compare à ses voisins, le résultat est peu flatteur. Malgré l’absence de confinement strict, la chute du PIB suédois au premier semestre 2020 est supérieure à celui de la Finlande et légèrement inférieure à celui du Danemark, mais avec un nombre de décès six fois plus élevés ».

Dangereuse : la crise sanitaire, économique, sociale, environnementale et culturelle, la politique, le bien commun, l’intérêt général, le vivre-ensemble – appelons-le comme on voudra – ne peut être dicté par le calcul coût- bénéfice des décisions et le prétendu prix de la vie humaine. L’articulation entre le sanitaire et l’économie comme du reste l’articulation entre l’économie, l’environnement et le réchauffement climatique sont des choses trop cruciales pour être confiées à ce genre de modèles. [3] Ni la République, ni la démocratie n’y résisteront.

Certes, il n’existe pas de pays modèle, ni de remède miracle. Et personnellement, au point où nous en sommes arrivés de rediffusion du virus, je ne pétitionnerai pas contre le reconfinement. Mais, une chose me paraît certaine : dans l’articulation Santé/Économie, la priorité donnée à la santé devra durablement être réévaluée y compris dans « l’économie post-covid ».

 

Bernard Marx

Notes

[1Ces notes sont disponibles ici.

[2Patrick Artus, Olivier Pastré : L’économie post-Covid. Les huit ruptures qui nous feront sortir de la crise, Fayard, septembre 2020

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.