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Accueil | Chronique par Bernard Marx | 12 octobre 2020

Pognon de dingue pour les pauvres, baisses d’impôts justifiées pour les riches

Quand le débatteur de « On n’arrête pas l’éco » et ami du Président prétend qu’il ne fait pas de politique, on n’est vraiment pas obligé de le croire.

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Samedi 10 octobre sur France Inter, l’un des deux débatteurs attitrés de la nouvelle saison de l’émission « On n’arrête pas l’éco », Laurent Bigorgne, directeur de l’Institut Montaigne, « ami, inspirateur, mais pas Ministre de Macron » proclame au détour d’une phrase : « Je ne serais ni le procureur, ni le défenseur de ce gouvernement. Ce n’est pas mon rôle ».

 

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Là, je me suis dit qu’il prenait ses rêves pour des réalités et les auditeurs pour des imbéciles en voulant leur faire prendre son plaidoyer en faveur de la politique du gouvernement pour un commentaire objectif et validé par les faits.

Véolia-Engie-Suez : « Le roi est nu »

L’émission a d’abord porté sur l’affaire Veolia-Engie-Suez et sur le vote du Conseil d’administration du groupe Engie le 5 octobre en faveur de la cession de 29,9% des actions de Suez qu’elle détient. L’État possède 1/3 des droits de vote au Conseil d’administration de l’entreprise née de la privatisation de Gaz de France et de la séparation d’EDF. Comme on le sait le premier ministre Jean Castex a dès le départ approuvé le projet, déclarant début septembre que le mariage entre Veolia et Suez les deux géants français de l’eau et des déchets, « fait sens ». Et l’on n’imagine pas qu’une telle prise de position ne reflétait pas l’avis de l’ami de Laurent Bigorgne et l’envie d’en finir au plus vite.

Dès le début de nombreuses voix se sont élevés contre cette opération, non seulement celles des salariés ou de dirigeants de Suez, mais y compris d’économistes « libéraux » comme Elie Cohen.

Face au tollé, le ministre Bruno le Maire a prétendu cherché la conciliation entre les dirigeants des trois entreprises. Mais les dirigeants de Suez ont cherché à organiser les contre-feux. Veolia et Engie ont accéléré dans une incroyable urgence, et le Conseil d’administration d’Engie a approuvé la vente de sa participation dans Suez, contre l’avis des représentants de l’État et grâce à la sortie des deux représentants de la CDFT au Conseil, juste avant le vote.

Vendredi 7, le Tribunal judicaire de Paris a ordonné la suspension de l’opération tant que l’obligation d’information et de consultation préalable des Comités sociaux et économiques de Suez et de Suez-Eau n’auront pas été respectés.

Arnault Montebourg a cogné fort et tapé juste contre l’opération : « Nous sommes dans un scénario à la russe : le pouvoir a décidé de prendre une proie et de l’offrir sur un plateau à un de ses amis, M. Frérot, le patron de Veolia. Nous sommes dans un scénario de distribution de privilèges à une petite oligarchie ».

Cela ne plait pas à Laurent Bigorgne. Il pense dévaloriser le propos de l’ancien ministre en affirmant que c’est de la politique et qu’il n’en ferait pas. Mais il ne nous parle pas non plus du fond de l’affaire et de l’utilité ou au contraire des dégâts prévisibles du mariage pour l’emploi, la production, les rapports avec les communes délégatrices, et pour les consommateurs. Il ne veut voir qu’une chose, c’est que dans des cas comme celui-là qui selon lui ne relève pas « de la nation ou du service public » (comme si l’eau n’était pas un bien commun et sa gestion un service public), « l’État se retrouve dans la plus mauvaise des situations, c’est-à-dire d’être celui qui paie mais qui ne gouverne pas. Et quand arrivent des situations difficiles à trancher, le roi est nu ».

En fait, le roi n’est nu que parce qu’il s’est déshabillé lui-même, notamment durant cette journée de dupes du 5 octobre où comme en rend compte la journaliste Martine Orange, « il a organisé et mis en scène sa prétendue impuissance et sa défaite d’actionnaire minoritaire ».

Après quoi, il a été question des inégalités, des pauvres dont le nombre va s’accroître d’au moins 1 millions et des riches puisque jeudi, France Stratégie a publié un nouveau bilan des deux mesures économiques phares des débuts du quinquennat : la suppression de l’ISF et de la création du Prélèvement Forfaitaire Unique sur les revenus du capital. Laurent Bigorgne ne mollit pas. Il assume contre les vents et les marées de la crise économique et sociale et contre les faits les deux piliers de la politique de classe de son ami : d’un côté le pognon de dingue qui n’est pas dépensé efficacement et de l’autre le ruissellement au bénéfice de tous de la baisse des impôts sur le capital.

Une profusion de chiffres à n’y rien comprendre

Laurent Bigorgne nous assomme de chiffres censés faire preuve mais qui chacun mériteraient discussion :

  • 22 milliards pour le chômage partiel « à date » et 31 milliards autorisés sur l’année. Alors que la question qui ne sera pas posée est qu’il y a déjà beaucoup de trous dans la raquette. De plus le dispositif ne dure que jusqu’à la fin de l’année. Or la crise économique s’aggrave à nouveau et, au contraire, le gouvernement n’a pas définitivement renoncé à la mise en œuvre de sa réforme antisociale des prestations chômage.
  • Les dépenses publiques vont atteindre 65% du PIB à la fin de l’année. « C’est le niveau de l’Angleterre à la fin des années 1970 ». Emmanuel Macron, Margaret Thatcher même combat ?
  • La France dépense déjà 32% du PIB en prestations sociales contre 27, 5% en moyenne dans l’Union Européenne. Laurent Bigorgne espère sans doute que le chiffre convaincra l’auditeur. Pour lui on a déjà fait le maximum. Ce « chiffre de dingue » correspond à la somme des retraites, des dépenses sociales de santé, des allocations chômage, des allocations sociales aux plus démunis, et des prestations sociales pour la famille. Laurent Bogorgne devrait donc expliquer clairement quelles prestations sociales devraient être supprimées ou diminuées et pour quels risques il faudrait faire payer plus les ménages.
  • Non seulement, dit-il, on fait donc déjà beaucoup, voire globalement beaucoup trop, mais le gouvernement fait lui-même beaucoup depuis le début du quinquennat et il fait même encore plus dans cette crise. Dans son plan pauvreté 8 milliards ont été mis sur la table pour 4 ans. Ce qui est en réalité bien peu puisque cela fait 0,08% du PIB annuel et que beaucoup correspond à des réallocations. Est-ce plus efficace ? On peut en douter puisque comme l’a exposé Christian Chavagneux directeur d’Alternatives économiques et co-débateur de l’émission, la pauvreté a augmenté en France depuis 2018, sans attendre la nouvelle explosion de la Covid.
  • En toute indépendance et sans vouloir faire l’apologie du gouvernement, il se trouve que Laurent Bigorgne pense comme Bruno Le Maire, que la meilleure façon de lutter contre la pauvreté c’est un emploi pour tous demain. Et pour cela on a déjà le Plan d’Investissement des compétences, le « fameux PIC » qui va être relancé, c’est sûr !. Quoique, mauvais signal, sans son directeur Jean-Marie Marx ( simple homonymie) qui vient de quitter son poste. Et Laurent Bigorgne de nous asséner une autre batterie de chiffres. En 2019 le plan a touché 22% de personnes vivant dans des zones rurales , 20% étaient au RSA et moins de 10% étaient bacheliers. Bref, il s’agissait bien de personnes en difficulté structurelle face à l’emploi. Mais au total combien de personnes et combien en plus par rapport aux années précédentes ? La question n’a pas été posée. Et il faudrait surtout s’inquiéter que dans le contexte de la crise économique ces dispositifs ne perdent encore en efficacité.

C’est pourquoi, si contrairement à Laurent Bigorgne et à Bruno Le Maire, on voulait prendre au sérieux l’affirmation que ce qui compte en définitive c’est que chacun ait un emploi, il faudrait alors des plans beaucoup plus massifs de créations d’emplois dans les secteurs de la reconstruction écologique, dans ceux de la santé, de l’éducation ou de la recherche. Il faudrait investir beaucoup plus massivement dans des plans de reconversion alliant formation et garantie d’emplois et reconvertir des activités dans les secteurs en difficulté durable. Et il faudrait une politique de baisse de la durée du travail pour favoriser le partage des emplois.

Mais pour Bruno Le Maire et pour l’ami du président, c’est par la baisse des côuts salariaux , des impôts dits de production, et par la baisse de la fiscalité sur le capital qu’il faudrait progresser. Car les emplois n’existent et ne durent que s’ils sont rentables.
Et pour compléter sa demonstration que le gouvernement fait décidemment tout ce qu’il peut et tout ce qu’il faut pour l’emploi, Laurent Bigorgne nous assenne un dernier chiffre. Dans le plan de relance du gouvernement, dit il, « c’est 1/3 des 100 milliards qui va vers l’emploi, soit 33 milliards ». Trop fort ! Le gouvernement, lui-même, n’a compté que 14 milliards pour le plan emploi des jeunes, le bouclier anti-chômage et 1 milliards pour la formation. Pour arriver aux 33 milliards il faut y ajouter la baisse des impôts dits de production.

 

Vous avez dit ruissellement ?

La veille, sur les mêmes ondes, Thomas Piketty et Dominique Seux avaient déjà commenté le rapport de France Stratégie sur la suppression de l’ISF et sur la création du Prélèvement forfaitaire unique sur les revenus du capital. « La principale conclusion, a expliqué Thomas Piketty, c’est que, au bout de trois ans, ils n’arrivent pas à mettre en évidence le moindre effet significatif sur l’investissement, et sur ce qui a été fait avec les sommes données ». Les effets sur ce qu’il est convenu d’appeler « l’exil fiscal » sont illisibles. L’effet le plus massif de cette politique d’enrichissement des riches a été un très fort accroissement des plus hauts dividendes touchés par les ménages. Les revenus des 0,1% les plus riches ont explosé en France. « Visiblement, a souligné Thomas Piketty, il y a eu de l’optimisation fiscale ».

La mesure politique phare du gouvernement n’a pas eu les effets économiques positifs annoncés. Tant et si bien que Le Monde lui-même alerte, « La réforme de l’ISF est donc, d’ores et déjà, un échec sur le plan politique pour Emmanuel Macron. En outre, elle est en passe de devenir anachronique. La crise a en effet encore amplifié le creusement des inégalités au profit d’une petite minorité de détenteurs du capital. Tandis que le risque de crise sociale s’accroît, une réflexion sur la fiscalité s’impose ».

Mais l’ami et inspirateur du Président préfère se tenir droit dans ses bottes. Pour lui sans doute l’échec politique serait que face à la crise l’idée d’un rétablissement de l’ISF ne finisse par s’imposer. Il énonce que la suppression de l’ISF et le prélèvement forfaitaire unique a eu trois avantages.

Premièrement, on a remis la France dans la moyenne européenne de la taxation du capital. Et à vrai dire il n’y a pas que cela. On est également en train de baisser les impôts sur les bénéfices. En fait, le dumping fiscal est une vis sans fin. Il faut le combattre au lieu de s’y soumettre. Et comme l’explique Thomas Piketty, le plus gros impôt sur le capital en France c’est la taxe foncière. Et il n’est pas le plus juste et le plus efficace qui soit.

Deuxièmement, dit Laurent Bigorgne, certes il y a eu beaucoup de dividendes versés. Mais c’est une bonne chose, parce qu’avant c’était de l’argent qui dormait dans les entreprises et maintenant les dividendes c’est de l’argent qui va pouvoir être utilisé dans l’économie et qui par ailleurs fait de la recette fiscale.

Voici donc la citrouille transformée en carrosse et l’évasion fiscale transformée en recette.

Troisièmement dit-il cela fait revenir les exilés fiscaux.

Bref, comme dit le proverbe, « il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre ».

 

Bernard Marx

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