Accueil | Chronique par Bernard Marx | 3 décembre 2020

« Social, la France médaille d’or » : la fausse démonstration de Dominique Seux

L’éditorial de Dominique Seux du 1er décembre sur l’insoutenable lourdeur des dépenses sociales françaises l’a mis très en colère. Bernard Marx est aller voir de plus près la note de l’OCDE qui lui a servi de support.

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MAD MARX. Le 1er décembre, Dominique Seux a éditorialisé sur France Inter à partir d’une note de l’OCDE comparant, pour l’année 2019, la part relative des dépenses sociales des 37 pays membres de l’organisation internationale.

Dominique Seux a titré sa chronique : « Social : la France, médaille d’or ». Et pour lui, ce n’est pas un compliment. L’éditorialiste des Échos n’a retenu qu’un seul chiffre : la France est le seul pays développé à dépenser plus de 30% de son PIB en dépenses publiques sociales. C’est davantage que le Danemark, la Finlande, l’Allemagne, le Royaume-Uni et bien plus que les États-Unis.

 

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Voilà pourquoi votre fille est muette !

À partir de cette seule donnée, il tire 6 conclusions :

  1. La France ne baigne pas dans le « libéralisme, l’ultra-libéralisme, le néolibéralisme » (pour lui, tout cela est pareil) et il n’y a pas de démantèlement social dans notre pays contrairement à ce que prétendent, à tort, trop de malveillants.
  2. Avec la crise de la Covid, la part sera encore plus forte et l’écart plus grand avec les autres pays puisque « la France a mis en place les airbags sociaux les plus épais ».
  3. La France est « vraiment un cas à part » de la mondialisation libérale dont « les excès », dit-il, ont creusé des dégâts sociaux sur les revenus des classes moyennes et les inégalités. Si on a bien compris, comme la France ne baigne pas du tout dans cet ultra-néo-libéralisme, elle a dû éviter les excès que Dominique Seux dénonce avec audace. Et bien non ! dit-il.
  4. La France est championne des dépenses sociales et en même temps elle est championne du « pessimisme ». Cela prouve bien qu’il y a quelque chose qui coince là-dedans.
  5. La première chose qui ne va pas avec toutes ces dépenses publiques sociales, explique Dominique Seux, c’est qu’elles ne vont pas au bon endroit. Elles sont mal ciblées sur les personnes qui en ont vraiment besoin : « La France dépense beaucoup pour les retraites et pour que la santé soit gratuite. Mais c’est au détriment des budgets des hôpitaux et des dépenses publiques comme les salaires des enseignants ou les moyens de la police ». Ossabandus, nequeys, nequer, potarinum, quipsa milus. Voilà justement ce qui fait que votre fille est muette [1].
  6. Et la deuxième chose qui ne va pas, c’est que notre croissance est trop faible depuis longtemps. Nos dépenses sociales sont au-dessus de nos moyens. Par contre, explique l’éditorialiste, « l’Allemagne peut mettre 20% d’argent en plus pour la santé des Allemands parce que son niveau de vie global est plus élevé ». En réalité selon les données publiées dans la note de l’OCDE, la France dépense 8,5% de son PIB en dépenses publiques de santé et l’Allemagne 8,2%. On est très loin de 20%. Le système de santé allemand est sans doute meilleur que le système français. Mais le diagnostic du Docteur Seux est à l’emporte-pièce.

Reprenons les choses dans leur complexité, un peu mieux documentée dans la note de l’OCDE, trop vite lue par Dominique Seux.

De quoi parle-t-on ?

Pour l’OCDE, les dépenses sociales correspondent aux prestations versées pour les retraites, la santé, la famille, le chômage et l’emploi, les aides sociales directes, par exemple, aux handicapés ou aux personnes sans revenus. Les dépenses sont publiques lorsqu’elles sont gérées par des administrations publiques. Mais toutes les dépenses sociales ne le sont pas. Il y a des dépenses sociales privées qui sont plus ou moins importantes selon les pays. La note de l’OCDE qui sert de référence à Dominique Seux définit ce qu’elle entend par là : non pas les transferts privés entre ménages et les dépenses individuelles concernant les domaines de la santé, de l’éducation, du logement etc, mais les prestations sociales fournies par le secteur privé. Les dépenses sociales privées peuvent être obligatoires, c’est-à-dire prévues par la loi. Par exemple : les régimes d’assurance maladie privés obligatoires ; les régimes de retraite par capitalisation ; les pensions fondées sur des cotisations obligatoires ou les paiements de maladie par les employeurs. Il existe aussi des dépenses sociales privées volontaires comme par exemple l’aide à la garde d’enfants par l’employeur ou les prestations par les organisations non gouvernementales (ONG) caritatives.

Justement, la note de l’OCDE établit une comparaison des dépenses totales publiques et privées, en tenant compte également des avantages fiscaux à finalité sociale et des prélèvements fiscaux sur les revenus des prestations variables d’un pays à l’autre. La France est toujours un peu au-dessus de la barre des 30% mais de peu. Cela n’est pas étonnant puisque la part publique des dépenses sociales est très largement prédominante. Mais par contre, les États-Unis figurent maintenant en deuxième position juste en dessous avec une part de 30% du PIB. Et, comme le montre le tableau ci-dessous [2], les écarts sont en réalité très resserrés entre les pays riches de l’OCDE :

Qui plus est, il faut garder à l’esprit, souligne l’OCDE, que les données sur les dépenses sociales privées sont de moins bonne qualité et qu’elles peuvent être plus facilement sous déclarées.

En d’autres termes, La médaille d’or de la France en matière de dépenses sociales n’est acquise au sprint que d’un cheveu sur les États-Unis, que personne n’attendrait à ce niveau. Ils ne sont pas des échappés mais en tête d’un peloton de pays qui arrive groupés.

Par contre la part beaucoup plus importante des dépenses publiques sociales différencie effectivement la France des autres pays capitalistes et notamment des États-Unis. La comparaison entre les deux pays et les deux modèles aurait du sens. Mais certainement pas à l’avantage des États-Unis. Sauf à prétendre que le taux de pauvreté aux États-Unis est plus faible qu’en France !

Alors oui, la France s’est inscrite dans le capitalisme néo-libéral d’une façon particulière, avec son histoire, ses luttes sociales et politiques spécifiques. Cela donne un capitalisme un peu plus hybride. Mais depuis ces dernières années, et particulièrement sous la présidence d’Emmanuel Macron, une volonté acharnée de réformes structurelles ambitionne de la couler davantage dans le moule commun [3]. Ce capitalisme-là est en crise systémique. Contrairement à ce que veut à tout prix démontrer Dominique Seux, il y a certainement mieux à faire que de couler la France dans un modèle mortifère et dépassé.

 

Bernard Marx

Notes

[1Molière. Le malade imaginaire, acte 2 scène 4.

[2Voir ici, page 6.

[3Voir le livre de Romaric Godin : La guerre sociale en France (La Découverte, août 2019) ou son interview sur le site Le Vent se Lève. Voir aussi le livre de Michel Margairaz et Danielle Tartakowsky : L’État détricoté. De la Résistance à la République en marche (Éditions de Détour, juillet 2018).

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  • Comme disait Alan Greespan, ancien Président de la FED : "si vous m’avez compris, c’est que je me suis mal expliqué"...

    loriguet gilbert Le 5 décembre 2020 à 11:18
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