Regards.fr : À partir d’une critique de la théorie économique dominante, néoclassique, vous proposez, dans L’Empire de la valeur, votre dernier livre, de refonder l’économie. Est-ce le contexte de la crise qui vous a conduit à ouvrir ce chantier ?
André Orléan : Ma position critique par rapport à la théorie économique est ancienne. Depuis de nombreuses années, je réfléchis à la construction d’une approche alternative. Pourtant, un facteur conjoncturel a également sa part de responsabilité : le fait que la théorie économique s’est montrée incapable de penser la crise financière des années 2007-2008. Cette théorie a même cru que, du fait de la dérégulation, le système financier serait devenu plus stable. C’est là, assurément, une erreur de diagnostic peu commune. L’idée d’une refondation nécessaire de la science économique vient de là. Je me rends bien compte que le terme « refonder » est fort, mais il s’impose à moi.
Regards.fr : Pourquoi la critique de la conception économique de la valeur est-elle centrale dans ce travail ?
André Orléan : La question de la valeur des marchandises – pourquoi et combien elles valent – est aux fondements de la théorie économique. On trouve deux visions : dans la théorie de Smith et Ricardo, qui trouve son développement le plus puissant chez Marx, les marchandises valent parce qu’elles sont le produit du travail. Les néoclassiques rompent avec cette conception et pensent que ce qui fait la valeur des marchandises, c’est leur utilité. D’un point de vue conceptuel, ces deux perspectives sont très semblables : elles renvoient la valeur à une substance naturelle, travail ou utilité, inscrite dans les choses. Cette substantialisation de la valeur conduit l’économie à être une théorie de l’évaluation des grandeurs, comme si les échanges, les rapports de force, les croyances avaient peu d’importance. À cet égard, l’économie financière, qui regorge de formules mathématiques, va jusqu’à la caricature. On trouve là, à mon sens, la racine du schisme propre aux sciences sociales : le raisonnement sociologique pense la valeur comme une représentation collective alors que, pour l’économiste, c’est une grandeur naturelle qui s’impose aux gens.
Dans mon livre, j’ai été amené à proposer une autre approche de la question de la valeur. Je pense que la valeur a la nature d’un jugement ; elle est liée à des croyances, des stratégies, des intérêts. Je propose donc de passer d’une économie des grandeurs à une économie des relations. Cela implique une révolution conceptuelle, et j’essaie d’élaborer un cadre général, unidisciplinaire, dans lequel le concept de « puissance de la multitude » vise à comprendre comment les croyances s’imposent aux acteurs.
Regards.fr : Comment ce nouveau cadre permet-il de mieux comprendre la crise ?
André Orléan : C’est sur l’idée de valeur objective que se fonde la croyance néolibérale en l’efficience des marchés financiers. La grande erreur de cette approche est d’avoir voulu calquer la loi de l’offre et de la demande du marché des biens, sur lequel elle a une certaine pertinence, à la finance où elle n’en a pas du tout. Le marché des biens ordinaires peut s’autoréguler : il y a des offreurs et des demandeurs dont les intérêts sont contraires – le vendeur veut que le prix soit élevé, l’acheteur veut qu’il soit bas –, et le prix équilibre ces forces opposées. Mais la finance est très différente dans sa structure : les investisseurs qui possèdent des actions sont tantôt acheteurs, tantôt vendeurs, les forces ne s’affrontent pas. Au contraire, il y a un intérêt commun à ce que le prix augmente. Quand c’est le cas, à la différence du marché des biens, la demande ne baisse pas nécessairement. Elle peut même croître. Il n’existe pas de valeur objective des titres qui jouerait comme une force de rappel lorsque le prix est trop élevé. Les prix peuvent donc augmenter – ou baisser – indéfiniment, ce qui est source d’intenses déséquilibres. La récurrence des crises financières est une illustration de cette fragilité propre aux marchés financiers. Cette instabilité n’est pas un accident, elle est inscrite dans la structure même de la finance : il faut donc la limiter et la réguler fortement.
Regards.fr : Que pensez-vous qu’il soit possible de faire pour sortir du nouvel acte de la crise, celui de la dette dans la zone euro ?
André Orléan : On a beaucoup dit qu’on avait tiré les leçons des années 1930 : c’est vrai qu’en 2008, les États ont été très offensifs. Mais aujourd’hui, nous sommes plongés dans une logique déflationniste du même type que ce qu’on a connu dans les années 1930, c’est-à-dire des plans de rigueur qui se cumulent et qui étouffent la croissance. À l’époque, les États, contraints par l’étalon-or, ne pouvaient pas faire de plans de relance parce que cela aurait entraîné des évasions de métal. Au contraire, en 2008, il y a eu un accord monétaire entre les grands pays développés qui a permis aux banques centrales de se prêter de manière illimitée. Cette période de coopération monétaire est terminée. Maintenant, dans la zone euro, on vit un remake des années 1930, au sens où chaque pays essaie de protéger sa solvabilité et son triple A : plus il fait de la rigueur, plus le noeud coulant se resserre sur tous. Comme jadis, cette stratégie du chacun pour soi trouve son origine dans une croyance monétaire, non plus l’étalon-or mais l’indépendance de la Banque centrale, à savoir l’interdiction de financer la dette publique par la monnaie. La comparaison avec les États-Unis est frappante : leurs conditions de dettes sont pires que les nôtres, mais parce qu’ils utilisent à plein l’arme monétaire, ils tiennent les marchés en respect. En zone euro, la rigueur risque de ne pas rassurer les marchés financiers, parce qu’elle va créer du chômage. Si on ne change rien à notre dépendance à l’égard des marchés financiers, ce qu’il faudrait impérativement faire, notre seule solution est que la Banque centrale rachète de la dette.
Regards.fr : Pensez-vous que les économistes néoclassiques, avec qui vous tentez d’ouvrir un dialogue dans votre livre, puissent vous entendre ?
André Orléan : Je l’espère ! Si j’écris ce livre c’est aussi pour eux ! J’insiste beaucoup pour dire que l’économie néoclassique, parce qu’elle décrit un pan important de la réalité marchande, ne doit pas être rejetée. Simplement, j’insiste sur l’étroitesse des hypothèses utilisées : des consommateurs qui savent parfaitement ce qu’ils désirent face à des marchandises dont l’utilité est connue. Ce cadre laisse de côté d’importantes questions : d’où viennent les préférences des acteurs ? D’où vient l’utilité des marchandises ? Je défends l’idée que l’utilité n’est pas première mais qu’elle est une création des relations marchandes. Ce qui est, à mes yeux, premier dans l’ordre marchand, c’est le désir de monnaie. La valeur marchande trouve dans la monnaie son institution fondatrice. Je cherche à produire une théorie générale qui contient les résultats néoclassiques comme cas particuliers. Il reste que cette manière d’aborder les relations marchandes va à l’encontre de plus d’un siècle de théorie économique qui fixe la valeur dans l’utilité et fait de la monnaie un élément secondaire. Par ailleurs, une fois passés les violents remous causés par la crise financière, je sens chez les économistes un fort immobilisme. La nécessité d’un renouvellement de la théorie ne fait plus recette. Cela rend le dialogue d’autant plus difficile.
Regards.fr : Vous qualifiez ce monde parfaitement objectivé des néoclassiques d’« utopie ».
André Orléan : En effet, l’économie que donne à voir la théorie de l’équilibre général est une économie sans violence, dans laquelle les désirs de chacun se trouvent réalisés à leur maximum pour les prix considérés, tout en étant compatibles les uns les autres. Cette configuration a tous les caractères d’une utopie, celle que poursuit depuis toujours la pensée libérale : le doux commerce. Je m’efforce, dans le livre, de mettre au jour les hypothèses qui sont à l’origine de ce résultat, à savoir le fait que l’on a banni les comportements mimétiques. Le consommateur néoclassique se détermine indépendamment des autres, sur la seule base de l’utilité des marchandises. Il s’ensuit un monde sans jalousie, sans envie, c’est-àdire sans rivalités. Mais aussi un monde artificiel.
Regards.fr : Vous dites dans votre livre que les économistes « cherchent à faire advenir une réalité conforme au modèle »
André Orléan : Oui. Le cas de la financiarisation est exemplaire. Certes, à l’origine de la financiarisation, se trouvent les acteurs financiers en quête de profits. Mais le développement de la finance n’aurait jamais atteint un tel degré sans l’action propre des économistes. Par leurs discours et leurs analyses, ils ont fortement légitimé la dynamique de financiarisation. De nombreux produits nouveaux ont connu une croissance vertigineuse parce qu’ils ont pu s’appuyer sur des justifications théoriques. C’est Ben Bernanke, le président de la Réserve Fédérale qui remarquait, en août 2007, que le marché hypothécaire étatsunien était devenu conforme à ce que décrivent les manuels de finance ! Cette action des économistes sur la réalité me pose un problème. Elle montre que l’économie, mais ceci est vrai également des sciences sociales, a une responsabilité particulière par le fait que ses idées influent directement sur la société. Or l’aptitude à transformer le monde est indépendante de la véracité intrinsèque des propositions. À rebours de Marx, il faut conclure que les économistes ont trop transformé le monde et qu’ils devraient mieux l’interpréter. Ceci conduit à bien distinguer le registre de l’action et le registre de l’analyse, le politique et le savant.



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