« Regardez, partout entre les champs, des habitations avec des potagers ! Comment voulez- vous qu’un hélico arrose les bananeraies sans les atteindre ? », s’exclame Sylvestre Renard, pointant une étendue de palmes frémissantes sous l’alizé. Cet instituteur se tient sur sa terrasse à Carabin, un hameau du nord-est de la Martinique. Depuis des années, il porte plainte contre X « pour empoisonnement par substances toxiques ». Une fois, après avoir constaté la mort de ses arbres fruitiers. D’autres fois, après avoir observé une fine couche huileuse à la surface de sa terrasse ou dans la cour des écoles où il enseigne. « Jamais aucune de ces démarches n’a abouti à cause d’un verrouillage étatique », soupire-t-il, se réjouissant toutefois que la polémique sur les épandages aériens explose enfin en Martinique. À l’origine du débat, une directive européenne de 2009 adoptant le principe d’interdiction des pulvérisations aériennes – transposée en juillet 2010 dans la loi Grenelle 2. En cause : les risques pour l’environnement et la santé. Mais en Martinique, un champignon – la cercosporiose noire – menace les plantations de bananes, si importantes dans le modèle exportateur local. S’ils dominent en général la vie économique de l’île, les « békés », ces descendants de colons, se sont largement imposés dans ce secteur : 5 % des producteurs occupent 41 % des surfaces en bananeraies et produisent 65 % des bananes de l’île. 3 500 emplois directs sont en jeu, ainsi que le maintien de la rentabilité des lignes maritimes : arrivés en métropole, les containers initialement remplis de bananes reviennent chargés d’aliments importés. Afin de sauver la production, l’Union des groupements de producteurs (Ugpban), où les grands planteurs pèsent lourd, réclame donc urgemment une dérogation.
Face à ce lobby, les écologistes montent au créneau. « Pas d’études d’impact ! Aucun de suivi sanitaire des populations ! Nous réclamons l’application du principe de précaution ! », s’oppose Henry Louis-Regis, le président de l’Association pour la sauvegarde du patrimoine Martiniquais (Assaupamar). En octobre 2011, le préfet met en place un semblant de consultation. « Une information publique » propose des registres où noter ses observations. Mais un grand nombre des Martiniquais qui s’y expriment dit non aux pluies de fongicides. Les citoyens auraient-ils en tête le scandale de la chlordécone, cette molécule persistante qui pollue gravement un tiers des terres agricoles du département ? « On connaissait sa toxicité depuis 1976 ! Si elle a été autorisée comme pesticide dans les bananeraies antillaises jusqu’en 1993, c’est bien grâce à des dérogations ! », rappelle Henry Louis-Regis.
En novembre, à peine le conseil général vote-t- il un avis défavorable au projet de dérogation qu’Éric de Lucy, le président de l’Ugpban, menace d’arrêter la production : « Je ne veux pas d’une décision du préfet qui ne soit pas appuyée par un consensus des élus », lance-t-il dans le quotidien France-Antilles. Message entendu ! Dans un département où 21 % de la population est au chômage, l’argument de l’emploi est toujours efficace : le conseil régional se prononce contre le principe d’épandage, sans s’opposer aux dérogations et crée une commission ad hoc chargée de « réfléchir à des alternatives ». En attendant ses conclusions, une dérogation de six mois est signée par le préfet. Sylvestre Renard reprend aussitôt son stylo. Quant aux petits agriculteurs déjà accablés par la difficile reconversion de leurs parcelles empoisonnées à la chlordécone, ils subissent un nouveau coup : « Beaucoup trouvent leur facture d’épandage défalquée sur leur tonnage de bananes lourde à assumer », rapporte Romain Bellay, le porte-parole de l’Organisation patriotique des agriculteurs Martiniquais (OPAM), affiliée à la « Conf. ».
Des vertes et des pas mûres
Fort-de-France. À la terrasse ombragée d’un café, des mots graves tranchent avec les rires de touristes en goguette. « Nous enregistrons déjà 500 cas de cancers de la prostate par an dont 125 décès… le record mondial ! », s’alarme le médecin Josiane Jos-Pelage, présidente de l’Association médicale pour la sauvegarde de l’environnement et de la santé. On le sait désormais, la chlordécone s’immisce dans les légumes de certains potagers, dans les eaux de la côte exposé au vent, ainsi que dans certains poissons et crustacés qui y vivent, et elle est reconnue comme un possible facteur d’augmentation des cancers dans les Antilles françaises. « Et ce n’est pas le seul polluant ! », insiste-t-elle. Pour comprendre ses inquiétudes, il faut observer une bananeraie avant sa mise en jachère : les régimes noircissent sur des tiges jaunissantes, offrant un spectacle de désolation. En vérité, sous couvert d’un label « durable », les planteurs injectent désormais une dose de glyphosate, un herbicide total, dans chaque pied de bananier en fin de vie. Puis ils plantent des jeunes bananiers « sains », cultivés in vitro, arrivés par avion d’Israël. « Ajouter à la chlordécone et à ce glyphosate, les nouveaux fongicides ! Un effet cocktail est possible ! », s’inquiète Josiane Jos-Pelage.
Certes, les producteurs de bananes ont réduit l’usage de pesticides et leur mixture fongicide serait moins nocive que jadis. Mais ses composants, le Sico et le Tilt 250 (à base de propiconazole et de difénoconazole) sont classés « nocifs » et « dangereux pour l’environnement ». En outre, ils sont mélangés à de l’huile paraffinique Banole (un hydrocraquage du pétrole) sur laquelle le médecin porte un diganostic sans appel dans un rapport du Conseil de l’ordre dont elle assume la vice-présidence : « Toxique pour le système nerveux et cancérigène » Un avis « très défavorable » contre l’épandage est donc adressé au conseil régional. Alliés de Syngenta et Total, fabricants des produits en cause, le lobby bananier préfère insister auprès des élus sur les aspects techniques de l’épandage. Pourtant, en mars 2012, deux hélicoptères ultramodernes, dotés de GPS et de « buses anti-dérive », s’écrasent dans les plantations. Bilan : un pilote mort, l’autre blessé…
« Baré » les hélicos
Maison des syndicats. « Pourquoi les ouvriers agricoles sont-ils écartés de ces discussions alors que ce sont eux qui travaillent sur ces exploitations et qui sont parfois arrosés ? », questionnent les représentants de la section agricole de la CGT-Martinique. Pour eux, ces débats sur l’épandage ne sont ni plus ni moins que des « calculs pour aboutir à indemniser les habituels profiteurs ! » À la Guadeloupe, touchée depuis janvier par le champignon ravageur, Élie Domota, porte-parole du LKP (le collectif contre la « pwofitasyon »), enfonce le clou : « Pour défendre les intérêts des gros planteurs, on empoisonne les Antillais ! », assène-t-il. Le secrétaire de l’Union générale des travailleurs de Guadeloupe (UGTG) appelle donc publiquement mi-avril à « baré » les hélicos. Ce n’est pas un secret, les « profiteurs » de la banane empochent des aides de l’UE : 15 000 euros par hectare. Or ces aides ont davantage servi à préserver le chiffre d’affaires que l’emploi. Selon un rapport de la Cour des comptes publié en février 2011, 38 % des emplois bananiers ont été supprimés en Martinique entre 2000 et 2007 (47 % en Guadeloupe). Sa conclusion est sans appel : « Ce modèle économique tourné vers l’exportation, est à la fois coûteux et inefficace. »
Les écologistes de l’Assaupamar redoutent quant à eux les possibles « alternatives » aux épandages, à savoir des bananes dites « intergènes » (provenant de manipulations génétiques de différentes espèces bananières), qui seraient presque au point pour résister à la « cerco ». « Des recherches sont bien menées dans différents laboratoires, notamment en Israël », confirme le directeur du Cirad-Martinique, Christian Chabrier, jurant que son organisme de recherche ne travaille que sur des hybrides, selon des méthodes de croisements classiques. Fâcheusement, celles-ci sont longues à mettre au point. En revanche, « que certains de ces labos puissent proposer demain une banane OGM résistante à la cercosporiose, oui, c’est possible ! », confirme-t-il.
Retour à Carabin. Face aux bananeraies, l’instituteur Sylvestre Renard exhibe, parmi sa pile de plaintes, des traités d’agroécologie. « Aujourd’hui, seules 0,9 % des terres agricoles sont bio en Martinique », regrette-t-il, persuadé qu’il est temps de « se diversifier, produire plus naturel, avancer vers l’autonomie alimentaire ». Le 5 mars dernier, le ministère de l’Agriculture publiait discrètement une circulaire destinée à faciliter les dérogations d’épandages sur les bananiers antillais…



Version imprimable
envoyer par mail
