Accueil | Par Jérôme Latta | 14 mars 2014

Des racines et diesel : le tardif scandale des particules fines

Le coup de projecteur médiatique sur l’épisode de pollution actuel ne suffira pas à disperser le brouillard dont on a recouvert, depuis longtemps, l’alerte sanitaire sur les particules fines émises en particulier par les moteurs diesel. L’instruction du procès peut quand même commencer : les pièces sont accablantes.

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À chaque pic de pollution atmosphérique, les recommandations des pouvoirs publics et des autorités de santé rappellent irrésistiblement les consignes diffusées du temps de la Guerre froide dans les écoles américaines : "Duck and Cover". En cas d’explosion nucléaire, mettez la tête dans les genoux et couvrez-vous. Le danger, pour être moins spectaculaire, n’en est pas moins sournois, et la parade vaut son pesant de dérisoire. Évitez l’activité physique (pas évident quand il est également recommandé de prendre le vélo), planquez les bébés, portez un masque (mais on n’est pas sûr que cela serve à grand-chose). Arrêtez de respirer, si possible. Et malheur à nous s’il fait beau.

Atmosphère sans filtre

Outre les polluants "classiques" (dioxyde d’azote, benzène, ozone), les particules fines (PM 10 et PM 2,5) attirent de plus en plus l’attention depuis quelques années. Émises par les processus de combustion, elles ont plusieurs sources humaines connues, dont les contributions respectives sont discutées – ou devraient l’être, tant les chiffres avancés et reproduits tels quels par les médias et les parties prenantes sont sujets à caution : 31% pour l’industrie, 20% pour l’agriculture, 15% pour les transports et 30% pour le chauffage domestique (selon le Centre interprofessionnel technique d’études de la pollution atmosphérique).

Ces deux dernières parts ont été mises en doute dans un article de Que Choisir en janvier dernier, pour ce qu’elle exonère le trafic automobile d’une responsabilité qui se reporte sur… le bois de cheminée (lire l’article d’Arrêt sur images). Ces données globales ne tiennent en effet pas compte des conditions particulières d’exposition selon le lieu – en particulier en milieu urbain, où les concentrations de particules ont augmenté malgré les assurances données par l’industrie automobile sur la généralisation des filtres dans leurs moteurs diesel [1].

Comme pour l’exposition à des milliers de molécules chimiques dont les effets isolés – mais aussi combinés – sont peu ou mal évaluées, les conséquences sur une large gamme de pathologies (au-delà des effets en termes d’allergies, d’affections cardio-vasculaires ou respiratoires, on parle de substances cancérigènes, mutagènes, reprotoxiques) sont de fait liées à une variété de facteurs. Les estimations du nombre de victimes potentielles des particules sont elles-mêmes très difficiles à certifier, à l’instar des 42 000 décès prématurés, chaque année, avancés pour la France (lire l’article du Monde).

Principe d’imprécaution

Car la question de la pollution aux particules expose l’absurdité de la fiscalité du diesel, choix politique maintenu depuis plusieurs décennies sans autre rationalité que la satisfaction des industries automobiles et des transports, et sans considération pour des conséquences sanitaires dont l’ampleur commence à peine à être envisagée. La "chance" de ces lobbies, c’est que l’attribution de la responsabilité des affections respiratoires et des cancers liés sera toujours problématique : avec la multiplicité des vecteurs d’exposition, le crime est parfait parce que les criminels sont nombreux. Et parce qu’on le fait perpétrer par ses propres victimes – les utilisateurs de véhicules motorisés à 60% par l’invention de Rudolf Diesel.

L’application du principe de précaution, sous l’effet de scandales sanitaires à répétition, est devenue plus tangible dans certains dossiers (parabens, phtalates, BPA et perturbateurs endocriniens en général) pour lesquels les agences de santé françaises ont endossé leur rôle de façon volontariste, en commençant par reconnaître la légitimité des inquiétudes et la nécessité de ne pas attendre les preuves scientifiques de l’innocuité des substances suspectées. En matière de pollution atmosphérique, il faudra attendre d’avoir mesuré l’ampleur du désastre avant de prendre – trop tard – conscience des conséquences. Conséquences de politiques publiques qui n’ont pas résulté d’un examen méthodique et transparent du problème, mais d’arbitrages occultes entre industriels et autorités, souvent au nom de l’emploi (quitte à prendre du retard dans la réorientation des stratégies industrielles).

Il n’est malheureusement pas sûr du tout que le pic médiatique observé en ce moment suffise à engager une réflexion globale, qui devrait de toute façon porter sur la pollution "de fond". Qui se souvient seulement que l’Ile-de-France en a connu un épisode de gravité comparable… en décembre dernier ?

Les calendes de la fiscalité verte

En mai de l’an passé, le gouvernement repoussait l’augmentation de la fiscalité du diesel aux calendes de la fiscalité verte. Arnaud Montebourg venait de déclarer que le débat était "clos", tandis que Bernard Cazeneuve manifestait son souci de « ne pas prendre des décisions fiscales qui viendraient mettre en difficulté » l’industrie automobile nationale. La Cour des comptes, quelques semaines auparavant, avait pourtant écrit que la fiscalité du diesel «  [répondait] davantage au souci de préserver certains secteurs d’activité qu’à des objectifs environnementaux ».

Rappelons que le caractère cancérogène des particules est identifié depuis la fin des années 80, même s’il a fallu attendre 2012 pour que le Centre international de recherche sur le cancer (agence de l’Organisation mondiale de la santé) le classe "cancérogène certain" : « Les preuves scientifiques sont irréfutables et les conclusions du groupe de travail ont été unanimes : les émanations des moteurs diesel causent des cancers du poumon », affirmait un des rapporteurs. Mais rien n’a freiné la diésélisation du parc automobile français, soutenu encore récemment par le bonus-malus écologique (sic) sur les véhicules, fondé sur les émissions de gaz à effet de serre.

« L’État a fait le choix de soutenir ses constructeurs, et donc les emplois, contre la santé. Et ce, en dépit du coût de la pollution atmosphérique pour la société française », déplorait Patrice Halimi de l’Association santé environnement France dans Le Monde en mars 2013. Les emplois (hypothétiques) contre la santé : voilà l’alternative retenue, au détriment d’une transition écologique qui pourrait préserver les deux. Faute de choix plus ambitieux, il faudra se contenter du Plan d’action en faveur des mobilités actives (PAMA) annoncé il y a peu par le ministre des Transports, Frédéric Cuvillier. Sortez les vélos, pédalez en apnée. La France, pays des pesticides, du nucléaire et du diesel, laboratoire de l’imprégnation humaine aux pollutions, dont nous sommes les cobayes…

Pour une analyse savante de l’émergence très lente de l’alerte sur les particules fines, lire "Point sociologique sur les particules fines et la pollution atmosphérique" de Francis Châteauraynaud et Josquin Debaz.

Notes

[1Filtres à l’efficacité contestée qui augmentent la production de dioxyde d’azote, dont la toxicité est elle-même établie.

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  • J’ai fortement apprécié lire ton article, tu aurais du aborder/comparer la société des grandes métropole française avec la Chine ou en encore le Japon. Ces deux pays s’y sont pris bien trop tard et on remarque des dégâts sanitaires provoqués par cette pollution aux particules, résultats : asthme, cancer en hausse fulgurante, exéma, difficultés respiratoires chroniques, ... Et tu parles de fiscalité verte .. Perso je n’y crois pas étant donné les différents états d’avancement des pays du tiers monde. Pour les pays émergents une telle fiscalité représenterait une injustice certaine. Affaire à suivre, en attendant vous pouvez consulter mon blog
    sur les bonnes affaires si ça vous dit :) ! A bientôt .
    Arnaud.

    Arnaud Le 12 mai 2014 à 14:51
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