Dans le contexte de la libéralisation du marché de l’électricité, un petit opérateur, Enercoop, a fait son apparition en 2005 au milieu d’autres, bien plus grands, tels qu’EDF, l’opérateur historique, ou ses challengers, GDF-Suez, Poweo ou Direct Energie... Initiée, entre autres, par Greenpeace, les Amis de la Terre et le réseau Biocoop, cette société propose à ses clients de leur fournir une électricité provenant exclusivement de sources renouvelables ou, plus précisément, puisque l’électricité transite par un seul et unique réseau, d’acheter autant d’énergie renouvelable que ses clients en consomment : « En vous alimentant en électricité renouvelable, vous faites croître la demande et favorisez ainsi le développement des énergies renouvelables et les investissements dans de nouveaux moyens de production », explique le site d’Enercoop. « En choisissant Enercoop, on a un petit pouvoir face à l’opacité de l’opérateur historique », estime Elodie Vieille Blanchard, cliente et sociétaire d’Enercoop (lire encadré ci-contre).
Ouverture du marché
C’est justement ce que critiquent les nombreux défenseurs du service public de l’énergie. Quitter l’opérateur historique pour se tourner vers un concurrent, cela revient à « voter avec ses pieds ». Le pouvoir du citoyen s’efface au profit du choix du consommateur : si t’es pas content, va donc voir la concurrence ! Sauf que dans les économies de réseaux, le marché se résume souvent à des oligopoles tout-puissants face aux consommateurs isolés. « La majeure partie des fondateurs d’Enercoop était défavorable à l’ouverture du marché de l’énergie, précise Stéphanie Lacomblez, responsable commerciale d’Enercoop. C’est à partir d’une situation subie qu’ils ont estimé qu’il y avait une carte à jouer pour l’énergie renouvelable. »
Christiane Marty, syndicaliste et ingénieure dans le secteur de l’énergie, estime que l’essor actuel du renouvelable n’est pas dû à la volonté des consommateurs mais aux politiques adoptées par les Etats de l’Union européenne qui obligent EDF à racheter toute la production d’électricité verte à un tarif très attractif. « La décision d’un producteur d’investir dans un moyen de production d’électricité verte est donc indépendante de l’existence ou non d’une demande en provenance des usagers, explique-t-elle. Peser pour influencer la politique énergétique au niveau d’un gouvernement est, à coup sûr, dans une démocratie, le meilleur moyen pour des citoyens de faire entendre leur voix et leur choix. C’est beaucoup plus démocratique – et efficace – qu’un engagement individuel à acheter du kilowattheure vert qui n’est réservé qu’à des citoyens suffisamment aisés et motivés. »
Distorsion de concurrence
Elodie Vieille Blanchard défend une autre approche : « Enercoop cherche à démontrer qu’un modèle alternatif fondé à 100 % sur le renouvelable est viable. Ce n’est pas du tout la démarche d’EDF et l’enjeu démonstratif est très important. » Dans la réalité, Enercoop est incapable de rivaliser avec EDF dans le rachat de photovoltaïque : elle ne peut pas en effet acheter un kWh solaire à 0,60 euros alors qu’elle le revend à 0,1057 euros HT. La seule chose qui permet à EDF d’acheter à un tel prix l’énergie verte est le reversement de la Contribution au service public d’électricité (CSPE) qui représente 3 à 3,5 % des factures de tous les consommateurs. Enercoop vient à ce sujet de déposer une plainte auprès de la Commission européenne pour distorsion de concurrence : pourquoi en effet, ne disposerait-elle pas des mêmes subventions qu’EDF puisqu’elle achète aussi du renouvelable ?
Dans l’immédiat, Enercoop se détourne du photovoltaïque et concentre tous ses efforts dans l’hydraulique respectueux de l’environnement et le petit éolien. En s’alignant sur les tarifs de rachat proposés par EDF pour ces sources d’énergie, Enercoop est capable de revendre à un prix supérieur de seulement 17 % au tarif réglementé en heures pleines. Situation difficile pour la société qui ne peut combattre sur le terrain des prix, notamment le tarif public réglementé (5,57 centimes d’euro le kWh en heures creuses et 9,01 centimes d’euro en heures pleines).
Dans le cadre du monopole public, le tarif public réglementé représentait la garantie pour tous d’obtenir de l’énergie à bon marché, à un prix éventuellement inférieur au prix de production, la différence étant comblée par les impôts, ce qui constituait de facto une redistribution sociale. Pour l’instant, ce tarif réglementé est maintenu et les consommateurs peuvent aller et revenir à celui-ci, à l’unique condition d’avoir passé au moins six mois dans le marché « libre ». Toujours est-il que 95 % des consommateurs sont restés au tarif réglementé. « Les prix faibles d’EDF sont aussi imputables à un contexte technologique et politique particulier dans lequel le nucléaire joue un rôle central, estime Elodie Vieille Blanchard. Dans l’absolu, le modèle d’Enercoop est plus sûr et plus viable économiquement, car le système nucléaire est financé par nos impôts. » C’est sans doute ce qui explique qu’il n’existe pas de tarif réglementé aussi bas dans les pays voisins.
Effectivement, en Belgique, la situation est inversée. C’est Ecopower, une société proche d’Enercoop qui défraie la chronique : elle propose de l’énergie 100 % renouvelable, offre des tarifs inférieurs de l’ordre de 20 % par rapport à Electrabel, l’opérateur historique. Du coup, les consommateurs désireux de rejoindre Ecopower sont obligés de s’enregistrer sur liste d’attente : la production de renouvelable nécessite des investissements.
Investir localement
Un autre élément mérite d’être pris en compte : Ecopower et Enercoop sont des coopératives. Il n’y a donc pas d’actionnaires à rémunérer, ce qui change la donne en matière de coût de l’énergie. Plutôt que d’être définis pour rapporter du profit à des actionnaires, les prix sont le résultat d’une négociation entre les différentes parties prenantes membres de la coopérative. « En 2008, au moment de la hausse des prix de l’énergie, nos sociétaires ont décidé d’augmenter les tarifs », rappelle Stéphanie Lacomblez. « Enercoop nous permet d’avoir une totale transparence sur la formation des prix, ce que ne permet pas EDF », complète Elodie Vieille Blanchard. Enercoop Ardennes a vu le jour en 2009 suivi tout récemment d’Enercoop Rhône-Alpes. L’objectif de ces structures décentralisées est de faire connaître Enercoop et surtout d’investir localement dans des moyens de production d’énergie renouvelable de façon à ce que l’électricité produite soit proche des lieux de consommation car les déperditions sur le réseau sont énormes. Comme l’indique Stéphanie Lacomblez, « Enercoop ne sera jamais un producteur d’électricité mais veut inciter les citoyens à penser et produire leur propre énergie ».
Le cas Enercoop est controversé. Est-ce qu’une telle entreprise précipite la chute du service public de l’énergie ? Ou ce type de coopérative est-il une forme nouvelle, décentralisée, dans laquelle usagers, salariés et collectivités locales seraient maîtres des décisions (à la façon dont les services publics avaient été pensés par la loi de 1946) ? Le débat reste ouvert.



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