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José Bové : quelle marge de manoeuvre politique ?

Entretien, par Mathilde Goanec| 16 mai 2011
Photo Guillaume Paumier
 
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Pourfendeur de la malbouffe qui n’hésitait pas à démonter pièce par pièce un Mc Do, José Bové est aujourd’hui au coeur du pouvoir européen. Il approuve le rôle Parlement mais dénonce l’absence de volonté politique et le poids des lobbies.

A-t-on aujourd’hui les bons outils pour évaluer le danger de certains produits utilisés dans l’agriculture et dans l’alimentation, mais aussi pour réglementer, contraindre ou interdire si besoin ?

José Bové : Les outils, on les a. Faire des directives ou des lois, on sait le faire. Mais a t-on la volonté politique de les faire appliquer ? Cela pose la question des organes d’évaluation et donc du rôle de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (AESA ou EFSA, en anglais, ndlr), qui théoriquement, doit faire ce travail. Nous devons avoir des organismes d’évaluation qui soient indépendants financièrement des firmes. Or, si vous regardez la composition des agences, à tous les étages, l’industrie agroalimentaire est plus que présente : elle est à la fois dans les conseils d’administration et dans les organes d’évaluation secteur par secteur de l’AESA. Au sein de l’AESA, on retrouve notamment le plus gros lobby mondial de l’agroalimentaire, des pesticides et des OGM, l’International Life Science Institute (ILSI) [1]. C’est pour cette raison que j’avais proposé dès le mois de septembre la démission de la présidente de l’AESA, une femme politique hongroise siégeant au conseil d’administration européen de l’ILSI et à la tête de l’agence… Elle a quitté ses responsabilités au sein de l’ILSI mais reste néanmoins présidente de l’AESA.

Vos récents combats ont notamment abouti à des résolutions au Parlement européen pour limiter la spéculation sur le prix des matières premières. Comment ces votes peuvent se transformer en actes politiques à l’échelle européenne ?

José Bové : Nous sommes arrivés à faire voter un rapport défendant un prix à la vente pour les agriculteurs qui ne soit pas inférieur au coût de production et disant qu’il fallait plus de transparence sur la plus-value opérée par la grande distribution et les grands transformateurs. Une fois que le Parlement a fait ça, la Commission doit théoriquement faire des propositions.

Mais vous savez bien, pour fréquenter depuis presque deux ans les arcanes européennes, qu’entre un vote au Parlement et ce que vont décider la Commission puis les Etats membres, il y a souvent des écarts énormes ?

José Bové : Oui, il y a des écarts : souvent, vous avez voté 100 et vous vous retrouvez avec 10, au mieux ! Après, ça dépend de la mobilisation et de la capacité de suivre au fur et à mesure la loi. Il faut accompagner ces mouvements en permanence par des mobilisations populaires à l’intérieur de chacun des pays, sinon ça ne sert à rien. Par exemple, on a réussi à bloquer deux choses importantes au Parlement. On a récemment interdit un additif, la « thrombine », que voulait imposer l’agroalimentaire, et qui permet de coller deux bouts de viande pour donner l’illusion d’un bon morceau de viande… Le Parlement européen a aussi refusé par un vote très large l’entrée de la viande issue d’animaux clonés sur nos marchés ! On est maintenant en conflit avec la Commission sur ce point-là, car au nom de la libre circulation imposée par l’Organisation mondiale du commerce, il fallait accepter… Mais le fait qu’aujourd’hui le Parlement européen ait un co-pouvoir de décision sur ces questions oblige la Commission à repartir à zéro. Et en attendant, on ne peut pas importer cette viande clonée en Europe.

Concernant la réforme de la PAC, prévue pour 2013, vous militez pour un soutien à l’agriculture écologiquement responsable Comment, si on parle de la France, peut-on imaginer concrètement une conversion massive à l’agriculture biologique ?

José Bové : Il y a différents éléments mais il y a en a un qui est très concret : c’est la question des protéines végétales, le soja par exemple. En Europe, on importe aujourd’hui 85 % des protéines végétales qui sont utilisées dans l’élevage. C’est énorme, et cela représente l’équivalent de 25 millions d’hectares. Quel lien avec la question du verdissement de l’agriculture ? Les protéines végétales sont des plantes qui captent l’azote, l’introduisent dans le sol et le développent. Donc mettre en place tout un programme de reconquête des protéines végétales, c’est diminuer la part des engrais chimiques azotés, donc protéger les nappes phréatiques et diminuer les coûts pour les agriculteurs. En France, si demain on arrête la monoculture, qu’on impose la rotation des sols, avec l’introduction des protéines végétales dans la production, il suffira de convertir 7 % des terres arables dans cette production pour diminuer de 41 % les importations de protéines végétales.

Au-delà des actions individuelles que l’on voit se développer chez les consommateurs, peut-on imaginer un projet politique qui respecte les règles européennes et qui ait une vraie incidence sur les questions d’alimentation, d’écologie et de développement durable ?

José Bové : De manière très claire. Ce que je viens de vous expliquer est 100 % compatible avec les règles européennes. Le seul obstacle, c’est le politique, ou le poids des lobbies de l’industrie chimique et pétrolière. Sommes-nous capables, dans le cadre d’une alternative politique l’année prochaine, de mettre tout ça à l’oeuvre ? Moi, je milite aujourd’hui pour dire que c’est possible et qu’on peut le faire.

Notes

[1] L’ILSI est une organisation internationale qui regroupe plus de 400 entreprises, dont Monsanto, Dupont, Nestlé, Kraft Foods, Danone, etc.


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