Accueil | Par Caroline Boidé | 7 mars 2013

Femme enceinte en recherche d’emploi, le parcours de la combattante. Témoignage

La société française ne permet pas à une femme enceinte de rechercher un emploi, quand bien même aurait-elle entamé ses démarches bien avant d’apprendre sa grossesse. Je le mesure depuis quelques mois. Si on a le culot de poursuivre ce projet, pour la drôle de raison que l’on aurait financièrement besoin de travailler, les tenants de l’ordre social ne manquent pas de nous mettre des bâtons dans les roues, transformant cette quête légitime en véritable croisade sociale.

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Deux types d’attitude se vérifient sur le terrain : celle, décomplexée, consistant à me dire ouvertement que le fait d’être enceinte empêche purement et simplement mon recrutement. Pourquoi ? : « Votre calendrier personnel n’est pas compatible avec le nôtre. » « Vous ne pouvez pas vous absenter six mois. » Chacun sait qu’un congé maternité est de quatre mois, non de six, mais la mauvaise foi est une arme qui a de tout temps fait ses preuves. Par ailleurs, la crainte de cet employeur public dans le cas présent, c’est que j’ose prendre à la suite un congé parental. Aussi, que son supérieur hiérarchique lui reproche ce recrutement en parfaite connaissance de cause : « Quoi embaucher une femme enceinte, mais ce n’est pas l’Armée du Salut ici ! » C’est comme si les mots de son président sifflaient déjà dans les oreilles de cette jeune femme directrice d’une institution publique, par ailleurs mère, que j’ai face à moi. Cette première attitude de rejet sans appel de ma candidature alors même que sur le terrain des compétences, elle l’a jugée excellente, a généré chez elle, après coup, un sentiment de culpabilité qui l’a poussée à un mouvement qu’elle a cru généreux : « Après la naissance de votre enfant, revenez nous voir, le poste de directeur de service sera pourvu mais en-dessous il y aura peut être des possibilités. » La gifle causée par un tel mépris m’a chauffé la joue longtemps, d’autant qu’elle émanait d’une institution publique dont le sens de la responsabilité aurait dû être renforcé en la matière.

La seconde attitude très en vogue des employeurs consiste à ne pas donner suite au processus d’embauche sans avancer de raisons, voire, si j’avais l’impertinence de réclamer des comptes à corps et à cri, à en inventer de vagues ou de parfaitement incohérentes tant mes compétences professionnelles collaient au profil recherché, ce que l’employeur pouvait souligner lui-même au cours de l’entretien : « J’espère vraiment que nous aurons l’occasion de travailler ensemble », avait dit un directeur en présence de sa directrice des ressources humaines et de son adjoint. Mais c’était avant d’apprendre l’existence d’un fœtus dans mon ventre. « Je vous remercie de nous l’avoir dit. Toutes nos félicitations ! Mais ne vous inquiétez pas, cela ne changera rien, ce ne sera pas pris en compte dans notre processus de décision. » Pourtant, il ne me raccompagnera pas à la porte ni ne répondra jamais plus à mes messages électroniques. L’empressement qu’il avait manifesté pour me rencontrer quelques jours auparavant avait mystérieusement fondu. Le plus simple alors, et cela se vérifie, c’est finalement de faire le choix d’un homme pour le poste. C’est ce que cet employeur fit. Choisir la facilité et faire preuve d’une vision à court-terme menacent les plus fragiles d’entre nous. Sans le garde-fou de l’Etat et du droit, la situation risque d’empirer encore davantage.

Ayant éprouvé à plusieurs reprises les deux types de refus précédemment exposés, je me suis demandée ce que la loi prévoyait. Avais-je le droit de rechercher un emploi ? Les refus d’embauche pour cause de grossesse étaient-ils permis ? J’ai découvert alors que j’étais protégée par la loi qui ne m’oblige aucunement à révéler mon état de grossesse, considérant que l’égalité des chances et de traitement doit être au principe d’un recrutement et que seules les compétences prévalent.

Ragaillardie, je me suis alors présentée à de nouveaux entretiens sans faire état de ma grossesse. Désormais au fait du droit, je pensais qu’enfin cette situation personnelle temporaire n’allait plus obstruer la discussion sur mes compétences ni sur le contenu du travail à long terme qui seule m’importait. Mais ce que j’ai découvert alors, c’est que le fait de ne pas révéler ma grossesse ne réglait pas le problème, omniprésent dans les échanges, ni n’éteignait les appréhensions de la part des employeurs, hommes ou femmes. Car quelle était la difficulté majeure pour eux ? C’est que je sois en âge d’en avoir, c’est d’être au fond à leurs yeux une menace permanente, une bombe à retardement. Les craintes étaient telles que les employeurs n’hésitaient pas à faire intrusion dans ma vie privée et à enfoncer le clou à outrance : « Avez-vous des enfants ? Non, oh cela viendra ! », avant de poursuivre, « les femmes ne jouent pas le jeu de nos jours. Elles ne sont plus joignables quand elles sont en congé maternité. Et puis, vous voulez que je vous dise ? Moi j’ai eu trois enfants et je me suis arrêtée quinze jours, et bien personne n’est mort. » Ce fut une autre douche froide, mais au milieu de l’entretien, il fallait que j’abonde dans le sens des propos aberrants qui m’étaient tenus si je voulais décrocher l’ emploi. De retour chez moi, la pression sournoise de l’employeur distilla son poison et je me surpris à accepter par anticipation cet arrachement brutal à mon enfant pour garantir à mon foyer des conditions de vie acceptables.

Quel soutien une femme enceinte qui ne parle pas de sa grossesse dans son processus de recrutement est-elle susceptible de rencontrer ? Aucun. J’ai même suscité des réactions violentes, irrationnelles. Certaines personnes se sont littéralement détournées de moi. « Passer des entretiens enceinte, c’est kamikaze, c’est d’une telle évidence que c’est étonnant que personne d’autre que moi, dans votre entourage proche, ne vous le dise. Inutile d’accuser la terre entière d’injustice, ce que vous récoltez de refus est bien normal. » « Et puis, pourquoi se mettre exprès dans une situation délicate au lieu d’attendre bien sagement la naissance ? C’est si beau d’être enceinte, il faut en profiter, ce sont des moments rares. » L’un n’empêche pas l’autre, et figurez-vous que mes droits au chômage s’arrêtent très peu de temps après la naissance. La passivité est un luxe que je ne peux pas m’offrir.

Qu’en pensent les instances d’autorité qui chaque jour prodiguent des conseils aux femmes enceintes à la recherche d’un emploi ? J’ai interrogé ma conseillère Pôle emploi, sa réponse fut sans appel : « Nous ne conseillons pas à une femme de ne pas dire qu’elle est enceinte. Cela fausse la confiance avec le futur employeur. Vous vous imaginez ? Vous partez sur de mauvaises bases, c’est tout à fait malhonnête. Vous allez vous griller. » Si je me grille, c’est que je commets une faute professionnelle, pourtant la loi dit l’inverse ? « Non, mais bon, nous ne le conseillons pas… ». « Etre enceinte quand on est dans une entreprise depuis deux-trois ans c’est normal mais sinon… » Un autre argument qu’elle croit massue, tout empreint de culpabilité pour une future mère : « Ce n’est pas bon pour votre bébé de le cacher… » La corde sensible à plein régime. Et si un salarié tombait gravement malade, pouvons-nous considérer qu’il faille le conserver dans l’entreprise ? « Oui, bien sûr car dans ce cas, ce n’est pas de sa faute. » Il faut donc comprendre que j’ai bien ce que je mérite car j’ai consenti à porter cet enfant. Si on suit ce raisonnement, il faudrait donc que je n’aie pas désiré être enceinte pour oser prétendre me faire embaucher en état de grossesse. Un comble !
Mais rassurons-nous, Pôle emploi, comme de nombreuses institutions publiques et entreprises, sont signataires de moult chartes et engagés dans d’ambitieux processus de soutien à l’égalité professionnelle et de lutte contre les discriminations à l’embauche.

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  • C’est indécent ces réactions fassent à celles qui permettront, grâce à leur progénitures, d’assurer l’avenir de tous ces professionnels !!!
    Honte à eux !!!
    Moi je vous le dis, si j’apprends que je suis enceinte je serais ô combien heureuse et fière, en dépit de tout ce que l’on osera me dire, et fière également d’être une femme qui assume son avenir et celui de sa famille !
    Bonne suite à toutes !!!

    Delphine Le 31 janvier 2015 à 11:55
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