Accueil > Février 2013 | Entretien par Sophie Courval | 29 janvier 2013

Du mariage homo à la repolitisation du mouvement gay. Entretien avec Didier Lestrade.

Alors que s’ouvre à l’Assemblée nationale l’examen du projet de loi en faveur du mariage pour tous, regards.fr a choisi de rencontrer Didier Lestrade, figure historique du mouvement Gay, cofondateur d’Act up et du magazine Têtu. Ce militant de la première heure, auteur du blog Minorités souvent critique sur l’évolution du mouvement LGBT, nous livre son analyse sur l’état du militantisme gay et lesbien en France au regard des récentes mobilisations.

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Regards.fr. Dans votre livre « Pourquoi les gays sont passés à droite » (éd.Seuil, 2012), vous déploriez la dépolitisation du mouvement LGBT. Les récentes mobilisations en faveur du mariage pour tous marquent-elles une repolitisation de ce mouvement ?

Didier Lestrade. Oui. On peut dire ça. J’ai écrit ce livre en 2010, et on voit bien que depuis il existe une reprise en main du mouvement. J’ai longtemps regretté que les militants n’investissent pas les réseaux sociaux, mais pour la manifestation de décembre, les gens se sont mobilisés sur Twitter et Facebook, et ça c’est bien. Les militants ont fait venir des bus, ont mis en place du covoiturage, ce qui n’arrive pratiquement jamais au moment de la Gay Pride. Les associations locales se sont remuées, il y a eu une prise de conscience au niveau de la base. Ce qui est beaucoup moins évident, c’est la présence d’une parole radicale, militante. Malgré la forte mobilisation, beaucoup de gens sont très en colère sur la manière dont le débat est mené. Mon point de vue, c’est que le mouvement LGBT souffre de l’absence de leadership. Moi qui suis issu du mouvement du SIDA, je constate une réelle séparation entre les sujets gays et les sujets SIDA. Aujourd’hui, on parle de l’égalité, du mariage, de la PMA, mais on ne parle absolument pas de ce qui a été à l’origine du PACS, à savoir le besoin de se marier, de s’unir dans le cadre de relation où l’un des deux pouvait mourir. Certes, cet état de fait est lié à l’évolution du SIDA, considéré aujourd’hui comme une maladie chronique. Mais j’insiste, il manque un vrai leadership, qui fait que l’interLGBT parle aux LGBT mais n’arrive pas à parler à tout le monde. Cela dit, les mobilisations en faveur du mariage homosexuel révèlent un véritable effort, une prise de conscience. On ne peut pas dire que le mouvement gay ne s’est pas réveillé, ne s’est pas unifié à l’occasion de cette loi.

Certains militants intellectuels, comme Marie-Hélène Bourcier, regrettent que le mouvement réclame uniquement le mariage au nom de l’égalité des droits sans revendiquer la volonté de bouleverser par là même un bouleversement de l’ordre des sexes. Qu’en pensez-vous ?

Généralement, je suis très proche de ce que dit Marie-Hélène Bourcier. Mais, je suis aussi un pragmatique. L’argument de l’égalité des droits est solide et a permis à beaucoup de pays d’obtenir le mariage gay. Aux États-Unis, un certain nombre d’ intellectuels pensaient également que ce n’était pas une bonne stratégie, mais force est de constater que le dossier avance bien depuis plusieurs mois, donc ça paie. C’est aussi ce qui s’est passé en Espagne. Bien sûr, je voudrais qu’il y ait d’autres débats autour de cette histoire de mariage pour tous. Mais bon, nous sommes dans un agenda bloqué, imposé par le gouvernement. On obtiendra le mariage pour tous au détriment d’autres revendications plus générales sur la procréation, l’éducation de l’homosexualité à l’école, ou encore sur une lutte contre l’homophobie qui ne serait pas seulement une homophobie visible, violente, physique, mais une homophobie sociétale. On est obligé de passer par là. Et par ailleurs, ça fait partie de notre travail de générosité de se mobiliser pour une demande qui concerne une partie des gays et une partie des lesbiennes exactement comme les lesbiennes se sont mobilisées dans les années 1980 pour les gays et le SIDA. C’est la moindre des choses de retourner le geste pour aider les gens qui ont vraiment besoin du mariage notamment pour asseoir la situation légale de leurs enfants.

Pensez-vous comme Marie-Hélène Bourcier que l’obtention du droit au mariage homosexuel risque de signer la fin du militantisme gay ?

D’abord le milieu LGBT et le milieu SIDA sont en totale déliquescence. Je partage les inquiétudes de Marie-Hélène Bourcier, mais rien ne prouve que si on n’avait pas le mariage gay, il y aurait une refocalisation des forces militantes sur d’autres sujets. Je n’y crois pas. Et on pourrait très bien penser au contraire que ce nouveau dynamisme débouche sur autre chose. Cela dit, je n’y crois pas non plus, mais nul ne peut prédire ce qui va se passer.

Pourquoi n’y croyez-vous pas ?

Parce que le mouvement pour le mariage est coopté par une minorité, un groupe de militants LGBT encartés au PS, certains occupent même des fonctions au gouvernement. Des gens comme Bruno Julliard ou Gilles Bon-Maury. Ce dernier est élu personnalité de l’année par le magazine Yagg alors qu’il n’a rien foutu de l’année. Mais bon, c’est un mec de Homosexualités et Socialisme. On assiste à une sorte de montée par capillarité des apparatchiks du mouvement gay. Ils accèdent ainsi aux administrations et au gouvernement et n’ont plus de marge de manœuvre. Ils obéissent, pour soigner leur propre carrière, à un gouvernement qui ne comprend rien aux questions minoritaires. Nicolas Gouguin, porte-parole de l’InterLGBT, se gargarise en disant que 2013 sera l’année du mariage pour tous. Non ! 2013 sera l’année de la crise.

Minorites.org

La version longue de cette interview sera bientôt disponible dans notre e-mensuel de février.

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  • Merci pour les retours de cet entretien avec cette figure historique du mouvement Gay !
    Cdt, GAYIn pour chatroulette

    GAYIn Le 21 août 2014 à 17:23
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