Accueil | Par Alice Heras | 31 janvier 2013

Espagne, contre les expulsions des domiciles

En 5 ans de crise économique en Espagne, 350 000 familles ont été expulsées du domicile où elles vivaient parfois depuis plus de 20 ans. Leur crime : ne plus pouvoir payer un crédit hypothécaire octroyé à des taux et des conditions souvent abusifs. Face à ces familles, des créditeurs - banques dans la plupart des cas - qui font appliquer sans état d’âme une loi datant de plus d’un siècle et qui récupèrent des biens désormais sans grande valeur. Un drame social mobilisant tous les jours des citoyens et de nombreuses associations avec des résultats assez probants.

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Début janvier à Pampelune, dans le nord de l’Espagne, la solidarité entre juges, voisins et… serruriers a empêché l’expulsion d’une famille de son domicile. « Nous avons décidé en assemblée générale le 14 décembre dernier de ne plus collaborer dans les procédures de saisie hypothécaire, dictées par une loi injuste qui a pour résultat la détresse de milliers de familles », explique Iker de Carlos, le représentant de l’association des serruriers professionnels de Pampelune qui regroupe 14 entreprises, soit la totalité du « secteur » dans cette ville. L’équation est simple : quand les portes des logements sont fermées, les familles y demeurant ne peuvent plus être expulsées. Cet exemple de solidarité est l’un parmi tant d’autres dans la lutte quotidienne menée en Espagne contre les expulsions. Elle mobilise partis politiques de gauche mais aussi associations, juges, et désormais des corporations de professionnels réticents à exécuter des ordres visiblement injustes. Ainsi, le syndicat unifié de Police (sindicato unificado de Policía), de sensibilité de gauche, a mis en place une cellule d’aide juridique et psychologique pour les policiers confrontés à ces expulsions, dont le but est principalement d’octroyer des permissions de non intervention individuelles. Une forme comme une autre d’objection de conscience.

Drame social

Les expulsions sont la face la plus visible de la crise financière en Espagne et illustrent à la perfection le fait que le prix d’une politique mal menée dans les hautes sphères de la société est payé par les citoyens les plus vulnérables et exposés. La plateforme des victimes du crédit hypothécaire (plataforma de los afectados hipotecarios, PAH) a publié à la fin de l’année dernière quelques données qui ont indigné l’opinion publique. Ces données ont largement été relayées par les médias qui ne faisaient déjà pas dans la dentelle en diffusant au quotidien des reportages sur des expulsions de femmes de plus de 80 ans avec des adultes handicapés à charge ou encore de pères veufs au chômage avec enfants. Résultat, le gouvernement a été obligé de rédiger un décret corrigeant légèrement la loi du crédit hypothécaire, qui date de 1909 et qui favorise outrageusement les créanciers. Cette loi ne met par ailleurs pas en place de parapluie pour la protection des surendettés. Selon la PAH donc, les expulsions ont lieu dans 15% des cas pour des dettes inférieures à 100 000 euros, elles ont augmenté en 2012 de 20,6%. La cause principale du non-paiement du crédit hypothécaire étant en premier lieu le chômage (70% des cas) qui concerne désormais 26% de la population active, suivi du surendettement. Selon la dernière enquête de la population active publiée la semaine dernière, en Espagne 1,8 million familles vivent avec tous leurs membres au chômage. Outre le fait que les expulsions ne concernent plus uniquement les couches les plus exposées de la population mais aussi, depuis peu, les classes moyennes, laisser des individus sans toit a des conséquences mortelles : six suicides comptabilisés en 2012, un déjà en 2013 alors que l’année vient à peine de commencer.

Contre les banquiers voleurs

Fin octobre denier les juges regroupés dans différentes associations, dénonçaient les abus du système espagnol d’encaissement des dettes. Dans un pays qui en pleine crise a consacré des millions d’euros au sauvetage des banques, il semble en effet inconcevable, voire indécent, que les citoyens se retrouvent, eux, à la rue, sans aucune aide en provenance de ce même Etat qui a aidé les créanciers. Selon les termes employés dans le rapport établi par le conseil général du pouvoir judiciaire (consejo general de poder judicial, CGPJ), la « mauvaise praxis des banques » est à l’origine des expulsions : celles-ci ont en effet octroyé des crédits à des taux abusifs sans vérifier le revenu des ménages pour des biens qui étaient largement surévalués. Après l’explosion de la bulle immobilière, ces biens ne valent plus rien. Une information que les banques prennent en sens inverse : quand une famille est expulsée de son logement, la banque estime qu’elle a récupéré l’équivalent monétaire du prix actuel des logements et non celui d’il y a 5 ans. Les familles expulsées sont ainsi toujours endettées... En d’autres termes, ce drame pourrait toucher presque tous les citoyens d’un pays qui n’a longtemps juré que par la propriété en tant que « valeur sûre ». acheter un appartement était gage de stabilité et de ne pas « jeter l’argent à la poubelle ».

Tous les jours mais surtout le 16 février

La lutte contre les expulsions est donc menée jour après jour : sur le site de la PAH une liste non exhaustive mais assez complète des logements qui vont être expropriés est publiée avec l’adresse et l’heure à laquelle l’expulsion doit vraisemblablement avoir lieu. Les associations de quartier, parfois davantage se mobilisent alors et des militants par centaines se plantent, voire s’enchaînent devant les logements. Plus de 500 expulsions ont ainsi été évitées l’année dernière. Une manifestation d’ordre national est surtout, pour la première fois, prévue le 16 février prochain. A suivre.

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