Accueil | Chronique par Isabelle Lorand | 15 avril 2020

11 mai

À l’heure du Covid-19, Isabelle Lorand, chirurgienne, chronique la pandémie pour Regards.

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Le bout du tunnel a désormais une date, le 11 mai. Mais la fin du confinement ne veut pas dire fin du Covid-19. Dès lors, il convient de se mettre d’accord sur l’objectif. Contenir l’épidémie afin que le système de soin puisse faire face à l’arrivée de malades plus ou moins graves. Cela se cristallise désormais dans le fameux nombre de lits de réanimation disponibles. Ou éviter que la population ne contracte la maladie. Vieux débat : guérir ou prévenir.

 

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D’évidence on ne peut considérer ces deux pistes comme antagoniques. Mais il est clair que l’option prioritaire oriente les choix politiques. Dans le premier cas, on accepte de vivre avec le virus, en contrôlant le nombre de malades (barrières…), en limitant la gravité de la maladie (éviction des populations à risque de formes graves : les vieux et les gros !), et en diagnostiquant les malades pour les traiter. C’est l’option présentée par le Président Macron. Même si, excepter l’achat de 10.000 respirateurs, le Président n’a pas fait le moindre clin d’œil aux attentes des soignants exprimées par le mouvement des hôpitaux. Quand viendront les jours heureux, nous aurons mis un terme à la politique engagée depuis les années 80 fondée sur un dogme absurde. Pour réduire les dépenses de santé, il faut réduire l’offre de soins. Comme si en fermant les garagistes, on diminuait les pannes de voiture !

La seconde option vise à éradiquer ou à marginaliser la circulation du virus. Plusieurs facteurs caractérisent un virus contagieux. D’abord son type de transmission. Un virus transmis en parlant ou en se serrant la main est plus contagieux qu’un virus transmis par le sang. Mais aussi sa facilité à attaquer les cellules de l’hôte. Enfin la fréquence avec laquelle le virus peut passer d’une personne à une autre, soit parce qu’il y a beaucoup de virus circulant, soit parce qu’il y a beaucoup de relation entre les gens, soit les deux. À cela il faut ajouter l’évolution du virus. Un virus en phase épidémique est un virus qui mute. L’actuel corona a déjà présenté plusieurs milliers de mutations. En mutant, le virus peut devenir moins dangereux. Ce fut le cas en 2009, du virus de la grippe H1N1. Mais il peut aussi devenir plus grave parce que plus contagieux ou plus mortel. En revanche, un virus qui ne rencontre personne à infecter s’éteint car il ne peut survivre. C’est ainsi que la « distanciation sociale » et les « mesures barrières », dont l’expression médiévale est le confinement, trouvent leur efficacité.

Lorsque, le 17 mars, le confinement version médiévale a été décrété, je ne l’ai pas seulement soutenu, je l’appelais de mes vœux. Et clairement, il est très efficace. Alors qu’un porteur du virus contaminait trois personnes début mars, un porteur contamine moins d’un malade aujourd’hui. Mais comme on ne va pas fermer la boutique France en attendant béatement que le virus s’éteigne, il faut proposer une politique visant l’efficacité sanitaire du confinement strict, tout en respectant les libertés fondamentales, le bien-être de tous et toutes, le dynamisme économique et les relations humaines au travail, à l’école ou au resto.

Sur le papier, en quatre semaines de confinement, il ne devrait plus y avoir de nouveau cas. Pourtant, l’épidémie continue. On a beaucoup montré du doigt « la troisième ligne » désobéissante et parfois stigmatisé les jeunes de banlieue. Mais là n’était pas le problème. En réalité, les populations à risque sont les « deux premières lignes ». À tel point qu’il serait éthique de classer le Covid-19 parmi les maladies professionnelles pour toutes celles et ceux mobilisés pendant la période de confinement. Mais aussi, les familles de malades qui ont été largement contaminées ou les personnes vivant dans des lieux à haut risque tels les Ehpad.

Fixer la date du 11 mai, fort bien. Mais il ne serait sans doute pas excessif d’évaluer à cette date la circulation du virus. Car ce serait un terrible fiasco, non seulement pour la santé mais aussi pour l’économie, de remettre tout le monde au travail et à l’école pour bientôt se retrouver dans la même situation que début mars.

Faire le choix de la prévention c’est tout faire pour que le virus cesse de circuler. En dépistant les « porteurs sains » pour les isoler (dans des chambres d’hôtel) jusqu’à négativation du portage viral, mais également pour rechercher leur entourage afin de les mettre en « quatorzaine ». Idéalement pour dépister les « porteurs sains », il faudrait dépister toute la population. Ce qui est « absurde », contrairement à ce que dit le Président, c’est de constater que la France n’en a pas les moyens. Dès lors, nous n’avons pas d’autre choix que de limiter le dépistage aux populations à risque. Mes oreilles saignent lorsque j’entends ceux qui apportaient hier un crédit scientifique à l’absence de masques justifier aujourd’hui l’absence de tests. Et à propos des masques comme pour le gel, il en faut pour tout le monde. À commencer par les FFP2 et les chirurgicaux qui, en situation de pénurie loin d’être résolue, doivent être réservés aux professionnels exposés. Concernant les masques « grands publics », j’attends que l’État en garantisse la production. Mais aussi la distribution, ce qui n’est pas chose simple en période de confinement.

Pour espérer mettre un terme au confinement version médiévale le 11 mai, il faut dès maintenant tester, tester, tester.

Et franchement, lorsque tout cela sera fait, si ce n’est pas encore suffisant, il sera temps de discuter de tracking, dont le bénéfice me semble bien piètre par rapport au risque.

 

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Mais alors que penser de la réouverture des écoles ? Primo, on ne pourra pas continuer à enfermer les enfants et à les priver durablement du droit à l’école publique. Ils ont besoin de jouer avec leurs camarades, de voir du monde, d’apprendre, de courir… Secundo, je peine à croire que la motivation de l’égalité soit crédible, surtout pour les crèches ! Tercio, le respect de la distanciation sociale et des mesures barrières me semble franchement illusoires. Et pour ma part, je frémie à l’idée que les enfants puissent grandir en considérant que la petite voisine est dangereuse ou qu’il faut cacher son visage pour se protéger. Ne l’oublions jamais, le masque est aujourd’hui indispensable, mais il doit demeurer totalement anormal, extraordinaire. Si les formes graves sont exceptionnelles chez les petits, leur capacité à transmettre le virus est – pour le moins – à envisager. Des publications chinoises comme dans le cluster de l’Oise, il y a de solides arguments pour penser que l’école est un facteur de diffusion de l’infection. Donc pour rouvrir l’école, il faut non seulement tester, tester, tester. Mais aussi, imaginer des formes d’apprentissage plus proches de la tradition scandinave que de celle de Jules Ferry... Tout cela du 11 mai au 5 juillet, huit semaines pour tout changer. Oaouh ! Cela paraît tellement incroyable que je me demande s’il ne s’agit pas d’un leurre. Pendant qu’on parle de cela, on ne parle plus de la pénurie. D’ailleurs, j’observe que l’étude de huit scénarii de déconfinement réalisé par une équipe de l’INSERM n’a même pas testé la reprise de l’école.

En renonçant à une politique massive de dépistage, le Président Macron n’a d’autre choix que de proposer d’évincer de toute vie sociale les plus fragiles. Je passe sur le caractère insupportable de condamner nos anciens à la solitude. Et donc, de nous condamner collectivement à la barbarie. Mais de façon plus pragmatique, il devra nous dire ce qu’il propose aux hommes obèses de plus de 50 ans ou aux femmes diabétiques de plus de 60 dont le taux de mortalité est supérieur à 5%. La longue maladie, la retraite ? La réclusion sociale à leur frais ? Affreux.

Vous l’aurez compris, mon parti pris est celui de la prévention. Et j’affirme même que c’est la voie la plus efficace pour éviter le piège de l’hygiénisme. Et même celui de la banqueroute. Pour permettre aux tissus économique et productif français de reprendre, aux 35.000 bistrots et aux cinés de rouvrir le plus vite possible, il faut sortir de la menace virale. En attendant, l’État doit subvenir.

Parler prévention, c’est aussi parler des raisons de la pandémie : déforestation, société de consommations, inégalités, délocalisations… Autant d’enjeu tellement politiques qu’ils méritent débat. Qui dit débat, dit démocratie. Bizarre de revenir à la normale pour le travail et l’école. Mais de ne même pas évoquer la fin de l’état d’urgence sanitaire ou le second tour des élections municipales.

Le 11 mai, la lumière sera peut être au rendez-vous. Mais c’est maintenant que cela se joue.

 

Isabelle Lorand, chirurgienne

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