Accueil | Par Gildas Le Dem | 30 août 2021

À qui la Terreur fait-elle encore peur ?

Instrumentalisée et agitée comme un épouvantail, assimilée à d’autres périodes ou aux exactions de régimes totalitaires, la Terreur reste un objet de fantasmes, dont l’histoire reste à écrire pour elle-même et pour mieux comprendre la Révolution.

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C’est aux lendemains de Thermidor – un mois à peine après la chute et de l’exécution de Robespierre, le 28 juillet 1794 – que Tallien évoque le « système de la Terreur », un régime de gouvernement qui aurait divisé le pays « en deux classes : celle qui fait peur et celle qui a peur ». Il serait trop simple de faire observer que, si « système de la terreur » il y eut, Jean-Lambert Tallien en fut, si l’on peut dire, l’un des agents les plus éminents. C’est Tallien en effet qui, à Bordeaux, ordonnera l’arrestation de près de 5000 personnes, et fera procéder à la condamnation à mort de trois cents d’entre elles à l’automne 1793.

 

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Au fond, au regard des crimes et des exactions de Fouché et Collot (qui font tirer au canon sur plus d’un millier de Lyonnais), ou de Carrier (qui fait fusiller des milliers de personnes, et procède à ce qu’il appelle la « déportation verticale », c’est-à-dire à des noyades de masse dans la Loire, qualifiée par le même Carrier de « fleuve républicain »), Tallien, si l’on ose dire, est un enfant de chœur. Mais Tallien, qui a fait tomber Robespierre le 9 Thermidor, n’a pas seulement l’habileté tactique de ses coreligionnaires en Terreur.

Ce que Terreur veut dire

Tallien a également un sens aigu de la stratégie. En parlant de « système de la terreur », il a su en effet, avec Fouché, se rallier tous les conventionnels modérés qui, comme Cambacérès, cherchaient à sortir du régime de gouvernement révolutionnaire qu’incarnait Robespierre.

Bien plus : en confondant gouvernement révolutionnaire et Terreur, et une Terreur qui serait rien moins qu’un système de gouvernement, Tallien ne s’exonère pas de ses propres crimes en les rejetant sur Robespierre, Saint-Just, etc. Il invente, à la lettre, ce que Terreur veut dire : une forme de gouvernement par la peur et le crime, une forme d’État aussi, qui serait l’ébauche d’un État total reposant sur une violence d’État fondatrice et conservatrice. Sans doute la Terreur n’est-elle pas encore devenue, avec Tallien, une « catégorie de pensée » comme le dit l’historien Jean-Clément Martin.

Et, en effet, il faut remarquer que chez certains des acteurs plus ou moins hostiles au gouvernement révolutionnaire, l’usage de la catégorie de Terreur ne va pas de soi. On n’en trouve trace, comme le fait remarquer le même Jean-Clément Martin dans La Terreur. Vérités et légendes, ni chez le contre-révolutionnaire anglo-irlandais Edmund Burke, ni chez le jeune Chateaubriand qui, dans l’Essai sur les révolutions, se contente de dénoncer les « lois du sang » dues « aux décrets funèbres de Robespierre ». C’est Benjamin Constant qui inscrira en effet la Terreur (avec une majuscule) dans la littérature politique, dans sa brochure intitulée Des effets de la Terreur où d’ailleurs, s’il évoque une « terreur réduite à un système », il n’emploie pas la formule, devenue canonique après Tallien, de « système de la terreur ». Enfin, c’est Hegel qui consacre et systématise dans la Phénoménologie de L’Esprit, en 1811, l’usage du terme terreur comme désignation d’une liberté politique destructive, d’une négativité qui s’emporte jusqu’à sa propre destruction dans la mort.

Si le gouvernement révolutionnaire et ce qu’on appelle la Terreur ne furent pas l’ébauche d’une forme d’État totalitaire et génocidaire, si Robespierre ne fut ni Staline ni Mao ni Hitler, comment repenser la Révolution française ?

Relire la Révolution française

Comment rompre, dès lors, avec ces représentations héritées ? Bien plus, comment rompre avec la représentation de la Révolution française comme « matrice du totalitarisme », où c’est « le Goulag qui conduit à repenser la Terreur » en vertu de l’identité d’un projet totalitaire et criminel, tel du moins que François Furet, avec Penser la Révolution française, avait réussi à en imposer la perception ? Ou encore, comment rompre avec les contre-histoires de la Vendée qui associent des exactions – indéniables – à un véritable génocide ? Pour le dire brutalement : si le gouvernement révolutionnaire et ce qu’on appelle la Terreur ne furent pas l’ébauche d’une forme d’État totalitaire et génocidaire, si Robespierre ne fut ni Staline ni Mao ni Hitler, comment repenser la Révolution française ?

Tous les historiens, théoriciens ou artistes qui travaillent aujourd’hui sur la Révolution française et la Terreur s’accordent en effet à penser que les réponses sont plus complexes que la question. Et sans doute, « relire la Révolution française », pour reprendre l’expression de Jean-Claude Milner, ne saurait se faire sans importer de nouveaux ou d’autres cadres de pensée. Milner, linguiste, ne le dissimule pas : s’il adosse l’éloge de la singularité de la Révolution française à une critique des révolutions russes et chinoises, c’est aussi pour rompre avec la « croyance révolutionnaire » qui l’avait porté à penser que la Révolution française annonçait, inaugurait une tradition révolutionnaire s’achevant, provisoirement, dans les révolutions d’inspiration marxiste.

Il est évident que l’ancien maoïste (qui n’hésite pas, depuis, à afficher des positions nettement réactionnaires) entend d’abord rompre avec cette tradition. Il n’empêche : en cassant le fil d’un grand récit qui irait de 1793 à 1917 et 1966, la lecture de Jean-Claude Milner permet d’en revenir à la singularité historique de la Révolution française.

Un régime d’exception

Et en effet, Milner, sans contourner la question de la mise à mort qui nous est devenue étrangère (mais ne l’est pas au XVIIIème siècle), se montre très ferme sur la distinction entre terreur jacobine et terreur stalinienne et maoïste, et différencie nettement ce qu’on appelle la Terreur de 1793-1794 des massacres de septembre 1792, qui vit des Parisiens, sous l’emprise de l’angoisse de voir Paris conquis et mis à sac par les armées européennes coalisées contre la Révolution, massacrer des prisonniers soupçonnés de collusion avec l’ennemi.

« La Terreur doit être pensée comme un régime d’exception, rendu nécessaire par la méconnaissance, en septembre 1792, des nécessités de la représentation politique. La Terreur organisée est un refus du massacre spontané. Mais elle est tout autant le refus du massacre programmé par certains représentants dévoyés : Fouché à Lyon ou Carrier à Nantes. Elle impose des limites strictes : un tribunal décide entre la mort et la relaxe (il y en eut) ; le condamné est guillotiné, à l’exclusion de toute autre forme de mise à mort ; l’exécution est publique. La tête du guillotiné est montrée à la foule. Ce geste nous choque, mais il signifie que le condamné reste un individu identifié. Sa mort n’est ni aléatoire, ni anonyme, ni cachée. »

On se situe alors, selon le linguiste, à « l’opposé des techniques de mise à mort collectives, anonymes et secrètes que le XXème siècle a inventées. Mais il faut aller plus loin : pour Robespierre, la Terreur doit être éphémère. D’une part, la Révolution elle-même est transitoire. Elle doit s’arrêter dès qu’une Constitution entre en vigueur. D’autre part, la Terreur dépend de la guerre. Elle doit s’arrêter dès que la paix sera revenue. À la différence des purges staliniennes et maoïstes, la Terreur n’est pas un système de gouvernement destiné à se perpétuer ».

S’il est certain que l’on ne saurait séparer la Terreur d’un moment d’extrême brutalité, il faut rappeler que ce moment est aussi le moment d’une guerre à l’intérieur et à l’extérieur.

Le moment d’une guerre

De même, sans rien nier du « caractère massif des massacres perpétrés en Vendée », l’historien Jean-Clément Martin refuse de parler de « génocide, de volonté exterminatrice de la part du gouvernement révolutionnaire ». S’il y a bien eu, « à partir de 1792 et surtout de 1793, des destructions, des exactions provoquées par ce qu’il faut bien appeler une guerre civile, mais aussi des troupes qu’on a laissé faire et auxquelles, un temps du moins, on n’a rien reproché, les mécanismes de violence – et il faut évidemment le déplorer – restent tout à fait ordinaires pour l’époque ». En effet, comment s’expliquer, sinon, que le nombre de victimes lors de la désastreuse retraite de Russie ait également pu s’élever à près de 200.000 morts, soit le nombre de victimes des tueries en Vendée ? Et, s’il faut évidemment ne rien oublier des cruautés de la Révolution française (Jean-Clément Martin cite par exemple les gardes suisses qui, lors de la prise des Tuileries, seront « émasculés puis brûlés »), on ne peut, dès lors, ne pas également évoquer les atrocités des armées napoléoniennes en Espagne immortalisées, si l’on peut dire, par Goya. Sans compter, bien sûr, l’expédition de Saint-Domingue, et les massacres, consécutifs, à Haïti.

Bref, s’il est certain que l’on ne saurait séparer la Terreur d’un moment d’extrême brutalité, il faut rappeler que ce moment est aussi le moment d’une guerre à l’intérieur et à l’extérieur. Bien plus : ce moment est celui d’une guerre défensive. En effet, comme le rappelle encore Jean-Claude Milner, « de là, cette formule de Robespierre : "Quiconque tremble en ce moment est coupable". Pour glaçante qu’elle soit, elle s’explique par le "moment", c’est-à-dire par la guerre. La terreur stalinienne commence au contraire quand la guerre extérieure se termine. Elle coappartient à la victoire. Il en va de même de la Révolution culturelle. En URSS et en Chine, la terreur devient un mode de gouvernement régulier, et non une situation exceptionnelle ».

En dépit des censures, notamment de la presse, l’on doit, plutôt que d’une ébauche d’État total, parler d’une multiplication des « institutions républicaines » selon le mot de Saint-Just, et d’une volonté de faire droit à la pluralité des sensibilités.

Célébration de la parole publique

C’est dans le contexte de cette situation exceptionnelle qu’il faut en effet replacer les jeux, sans doute sanglants, des factions et des affrontements intérieurs à la Révolution. Par un paradoxe qui n’est qu’apparent, on n’a jamais en effet tant débattu, délibéré, et même pour ainsi dire célébré la parole publique, comme le fait remarquer Sophie Wahnich dans La liberté ou la mort, que sous la Révolution française et la Terreur. Non seulement les lieux de pouvoir sont multiples : il faut compter avec la Convention, mais également les différents comités, qui tiennent lieu d’instances exécutives (Comité de salut public, Comité de sûreté générale, Comité des finances, qui entrent d’ailleurs parfois en lutte). Mais également la Commune de Paris, les clubs, les assemblées populaires ou de quartier, etc.

Bien plus, le gouvernement révolutionnaire multiplie les rituels, les fêtes, les rassemblements populaires, qui sont autant d’occasions de débat et d’expression de la volonté populaire. En dépit des censures, notamment de la presse, l’on doit, plutôt que d’une ébauche d’État total, parler d’une multiplication des « institutions républicaines » selon le mot de Saint-Just, et d’une volonté de faire droit à la pluralité des sensibilités.

Et c’est du reste dans ce cadre que Robespierre va jusqu’à récuser les notions de majorité et de minorité, « nouveau moyen d’outrager et de réduire au silence ceux qu’on désigne sous cette dernière dénomination ». Or, ajoute-t-il, « la minorité a partout un droit éternel ; c’est celui de faire entendre la voix de la vérité, ou de ce qu’elle regarde comme telle ». Et lorsque Robespierre, comme le rappelle Jean-Claude Milner, organise la fête de l’Être suprême, on aurait tort d’y voir un culte d’ordre personnel, ou étatique : puisque l’Être suprême n’est rien qu’un dieu rationnel en général, cette fête ouvre en fait un espace de liberté religieuse à toutes les confessions qui divisaient jusqu’ici les Français, et signifie aussi la fin d’une déchristianisation violente.

Éclairer le théâtre d’ombres

Comme le fait également observer le réalisateur Vincent Dieutre, qui prépare un film sur Saint-Just, ce qu’on appelle la Terreur est peut-être aussi le moment inaugural de la subjectivité préromantique : jamais, en cette fin de XVIIIe siècle, on n’ira sans doute en effet autant au théâtre, à l’opéra même, écouter Gluck ou Piccinni, que dans le Paris de 1792-1794. Jamais on ne lira, également, de romans gothiques anglais.

Repenser la Révolution française et la Terreur, c’est sans doute aussi, en ce sens, « remettre la Terreur au présent », c’est-à-dire, loin d’en faire un théâtre d’ombres où s’affronteraient des fantômes sanguinaires et sans visage, restituer des corps, des êtres de chair et de sang qui dorment au mieux quatre heures par nuit, s’inquiètent du prix des chandelles quand ce n’est pas du pain, courent des Tuileries et de Saint-Germain à l’Hôtel de Ville, cavalent au front en Belgique ou en Italie.

Représenter à nouveaux frais la Révolution française et la Terreur c’est, en somme, autant s’éloigner du merveilleux claquant et mièvre du Marie-Antoinette de Sofia Coppola, que du pathétique glacé du Danton de Wajda ; autant mettre à distance les romans de gare et les biographies à l’eau de rose, que la prose faussement détachée d’un François Furet. L’histoire de la Terreur reste donc encore à penser, écrire et filmer, et c’est tant mieux.

 

Gildas Le Dem

Cet article est extrait de notre numéro du printemps 2018. Pour vous le procurer, cliquez ici !

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  • Qui instrumentalise l’histoire ? En URSS, il ne s’agissait pas de terreur stalinienne, mais de terreur communiste.

    Glycère BENOIT Le 30 août à 11:07
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