Accueil > politique | Par Pablo Pillaud-Vivien, Pierre Combaz | 1er avril 2020

Après le coronavirus, s’engouffrer dans la brèche

De quoi la crise du Covid-19 est-elle le nom ?

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Au gouvernement et dans les oppositions, dans la chaleur des confinements et sur les réseaux sociaux, beaucoup pensent déjà à l’après coronavirus. Cela tombe bien, nous aussi.

 

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Depuis 17 mois qu’ils se réunissent les samedis, les gilets jaunes nous ont rappelé une évidence : il n’existe pas de politique hors sol car les choix politiques s’inscrivent sur un territoire et affectent la vie des gens de manière hétérogène, selon qui ils sont, où ils vivent, l’âge qu’ils ont ou encore leur métier. Le coronavirus nous en rappelle une autre : l’effectivité du droit et les valeurs sur lesquelles il repose, impliquent des décisions politiques et la volonté de les mettre en œuvre. Et une autre bien sûr, qu’on écrit à nouveau, juste pour le plaisir : un autre monde est possible, quand bien même on voudrait nous laisser croire le contraire.

Des droits qui deviennent effectifs presque par surprise

Le coronavirus a par exemple rappelé que le droit au logement, dont on répète encore, parce qu’il le faut sans cesse, qu’il est constitutionnel et opposable en France, peut devenir effectif quand il y la volonté politique, à l’image des centaines de lits pour les sans-abris trouvés dans toute la France en seulement quelques jours - jusqu’au Palais des Festivals à Cannes... même s’il faut noter que de graves carences sont encore à regretter, carences qui laissent certains, toujours à l’heure de la rédaction de ce papier, à la rue malgré la pandémie et les impératifs de confinement du gouvernement. Une chose apparaît dès lors certaine : le droit au logement de ceux qui n’en ont pas ne peut pas être effectif que lorsque la santé de ceux qui ont un logement est menacée.

Que le gouvernement socialiste portugais régularise, même temporairement, les sans-papiers présents dans le pays, pour leur permettre d’être protégés et pris en charge alors que le coronavirus sévit, cela ne nous rappelle-t-il pas aussi – car, tristement, il semble qu’il le faille – que la politique se fonde sur des valeurs et, au fond, sur une idée de l’humanité ? Disons-le : comme pour le logement, les droits des sans-papiers ne peuvent être reconnus que lorsque la santé de ceux qui ont des papiers est menacée. Le caractère exceptionnel de ce type de mesures est d’ailleurs, en sourdine, une insulte adressée à ceux qui en bénéficient tout d’un coup. Car bien souvent, pour eux, la crise n’a pas commencé avec le coronavirus et ne se terminera pas avec le déconfinement.

Pour beaucoup, la crise, c’est tout le temps

Pour ceux suspendus aux frontières et qui risquent leur vie pour venir en Europe, pour les parents qui ne parviennent pas à subvenir aux besoins de leurs enfants même en travaillant, pour les sans-abris qui doivent passer l’hiver dehors, puis l’été, puis encore l’hiver, et ainsi de suite, pour la victime de racisme dont l’horizon est bouché et qui sait qu’elle peut mourir, comme d’autres sont morts avant elle, assassinée par la police de son pays, pour ce vieil homme qui finit ses jours dans un EHPAD sous-doté que la solidarité nationale a oublié, pour celui qui n’a eu d’autre choix que d’accepter un travail harassant qui le tue discrètement, pour tous ceux et toutes celles que la société laisse sur le bord de la route, que change la pandémie de coronavirus ?

Pour eux tous, la crise, c’est tout le temps. Alors pourquoi n’est-ce la crise uniquement quand ceux qui vivent bien voient leur santé et leur qualité de vie menacée, uniquement quand ceux qui ont de l’argent en perdent, quand ceux qui ont le pouvoir se sentent menacés ? Ce n’est pas la crise quand les laissés-pour-compte sont frappés. Ce n’est la crise que quand l’ordre établi et ceux qui le constituent sont menacés et ont besoin des autres et de l’Etat. Car le coronavirus frappe tout le monde sans distinction sociale, mais il frappe plus fortement encore les électeurs, parce qu’ils sont plus âgés que la moyenne et ont plus de probabilité de mourir, et parce qu’ils sont plus riches que la moyenne et ont donc plus à perdre.

Une brèche politique nouvelle s’est ouverte

À cet égard, le coronavirus ouvre une brèche politique. Parce qu’il rend la solidarité, l’humanité et l’organisation collective nécessaires, le coronavirus ramène la droite aux valeurs portées par la gauche et fait l’union nationale autour d’elles. Et il écrit en grosses lettres : there is no alternative n’existe pas. Même les plus libéraux sont aujourd’hui contraints de reconnaître que la sécurité sociale est un acquis précieux, que la règle d’or budgétaire n’est pas un absolu et que les droits de tous peuvent très bien être appliqués sans provoquer l’effondrement de l’Etat ni de l’économie.

La brèche ouverte est si béante qu’elle renouvelle certains combats politiques de gauche. C’est par exemple le cas de celui, qu’on croyait presque perdu, sur le droit du travail, que le coronavirus revitalise à travers la situation dramatique vécue par ceux que les libéraux présentaient encore récemment comme les travailleurs du futur. Alors que la Cour de Cassation leur a récemment reconnu le statut de salariés (arrêt du 4 mars 2020), doit-on laisser les conducteurs d’Uber ou les livreurs Deliveroo - ou qui que ce soit d’ailleurs - perdre tous leurs revenus, et ne bénéficier d’aucune protection sociale, lorsqu’ils exercent leur droit de retrait pour des raisons sanitaires ou lorsque l’activité de l’entreprise pour laquelle ils travaillent s’arrête faute de clients ? Le coronavirus rappelle ce pléonasme qui ne devrait pas avoir besoin de l’être : le droit du travail doit être appliqué à tous les travailleurs, quels qu’ils soient, quels que soient leurs métiers, leur parcours et leur origine sociale. Et il donne une force nouvelle à ceux qui le revendiquent.

Oui, l’alternative peut rassembler

Bien sûr, la droite n’a pas rendu les armes, à l’image bien sûr de notre gouvernement, qui s’appuie sur l’état d’urgence sanitaire qu’il a créé la semaine dernière pour autoriser des exceptions au droit du travail qui préservent ceux qui détiennent le capital. Aujourd’hui, les entreprises négocient avec leurs salariés la prise forcée de congés pendant la période de confinement, incitée par l’Etat au prétexte de l’effort collectif, alors que les Français participent de fait déjà à l’effort collectif à travers l’Etat, qui se finance par l’impôt, calculé sur la base de règles communes fondées sur le principe de la justice sociale. Doit-on pouvoir revenir sur des acquis sociaux quand c’est la crise ? Doit-on abandonner l’effort collectif et la solidarité nationale à des intérêts privés quand c’est la crise ? Non et non, bien sûr que non.

Mais, devant le coronavirus, il saute aux yeux que les réponses du libéralisme sont parfaitement inadaptées : « Si les Martiens attaquent la Terre, notre première réponse serait de baisser les taux d’intérêt », dit ironiquement Erik Brynjolfsson, Professeur au Massachusetts Institute of Technology. En effet, quand l’économie ne produit plus, il n’y a plus de valeur, même quand on baisse les taux d’intérêt, même quand on les baisse si fortement qu’ils deviennent négatifs, même quand on injecte de manière artificielle des centaines de milliards dans l’économie. On peut prêter – ou même donner – autant d’argent qu’on veut à une entreprise qui n’a plus d’activité, parce qu’elle n’a plus de fournisseurs, parce qu’elle n’a plus de clients, ou parce que ses salariés sont confinés chez eux… L’argent n’arrête pas le coronavirus.

Là voilà donc, l’alternative : ou bien on détruit lentement le système de santé pour faire des économies, et quand vient une épidémie d’ampleur, on confine les gens chez eux, on autorise les entreprises à déroger au droit du travail et on s’endette massivement pour permettre à l’économie de survivre, au bénéfice des plus riches ; ou bien on rend les droits de tous à la santé et au logement opérants, pour être prêts à répondre aux épidémies, on restitue l’État dans son rôle de garant du respect des règles communes, de la justice sociale, de la dignité et de l’épanouissement de chacun, et plutôt que de toujours sauver l’économie, on investit dans l’éducation, la culture et la transition écologique. Deux visions de la société dont on ne peut plus dire que l’une – toujours la même – est impossible, que le coronavirus présente sous un nouveau jour.

Finie la mondialisation du business as usual

Mais, béante, la brèche politique ouverte par le coronavirus est aussi dangereuse. Car le coronavirus dit aussi autre chose : la mondialisation ne peut plus se faire comme avant, qu’elle ne peut plus être dépourvue de tout sens politique et mue uniquement par la logique du marché, qu’elle doit être fondée sur l’humain. Qui en tirera profit sur le plan politique ?

C’est évidemment frappant dans le domaine de la santé, car on ne peut évidemment accepter que la santé ne dépende d’importations incertaines, même si c’est moins cher, de produits sanitaires et pharmaceutiques – comme les masques, les respirateurs ou le paracétamol – dont la production a été délocalisée et dont la distribution est rendue incertaine quand les pays exportateurs en ont eux-mêmes besoin ou ne voudraient plus les vendre pour des raisons qui leur sont propres, bonnes ou mauvaises d’ailleurs. À l’heure du réchauffement climatique, dont on sait qu’il menace notre modèle de société avec une force bien supérieure à celle du coronavirus, la délocalisation de productions qui sont plus rentables ailleurs est d’autant plus inacceptable que, bien souvent, elles ne sont soumises à aucune régulation environnementale – ni sociale – dans les pays qui les accueillent.

D’autres domaines essentiels sont concernés, et pas seulement celui de l’énergie, même s’il nous faudra avoir construit beaucoup d’éoliennes le jour où les Etats dont nous importons l’uranium ou le pétrole ne nous livrerons plus. Il y a aussi la culture : quand tous les théâtres, librairies, cinémas et musées sont fermés, les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft - auxquels on peut ajouter Netflix) qui, au même prix qu’ordinaire, nous livrent nos livres et qui nous donnent accès en ligne aux films et aux séries du monde entier, ne contribuent ni à l’effort national auxquelles toutes les entreprises et tous les salariés contribuent, ni au soutien à la création que la loi impose à tous les autres acteurs du secteur culturel. Comment maintenir l’exception culturelle qui a permis de préserver la créativité de notre pays dans cette mondialisation-là ?

À nouveau, la brèche politique est béante, car ces observations font consensus. Elles nous invitent à refonder la mondialisation sur de nouvelles règles, afin non seulement de pouvoir répondre aux situations exceptionnelles de demain mais aussi de préserver notre modèle de société. Mais c’est aussi précisément parce que le coronavirus invite à refonder la mondialisation que la brèche qu’il ouvre est dangereuse. Dangereuse, car certains, sur notre extrême droite, saisissent déjà l’occasion pour affirmer que la fermeture des frontières serait la solution à l’épidémie de coronavirus – ce que les scientifiques contestent – et que la fin de la mondialisation éviterait tous les problèmes à venir : les inégalités, le réchauffement climatique, les guerres, etc. Nous n’y croyons pas une seconde, mais dans le contexte actuel, après les gilets jaunes et le coronavirus, ceux-là ne pourraient-ils pas, politiquement, tirer leur épingle du jeu ? À moins que la gauche, qui a tous les atouts pour rassembler, n’arrive à proposer une autre issue...

 

Pablo Pillaud-Vivien et Pierre Combaz

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Vos réactions

  • Est-il indispensable, de se masturber le snobisme, en mettant dans un texte en français, des expressions imbuvables, empruntées à la langue de singes des rosbifs ??? …
    Le pays lui-même est vomitif pour bien des raisons ! …

    C’est bizarre, mais je n’ai pas l’impression que des zigues de ce profil puissent êtres des progressistes ! ...

    Bernard Décombe Le 2 avril à 01:35
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