Accueil | Par Roger Martelli | 18 septembre 2020

Caricaturas calamitatum

Il est rare, voire impossible par définition, qu’une caricature provoque des réactions unanimes. On aime ou on n’aime pas ; on rit, on grince ou bien on hurle. Mais c’est la règle du jeu. Nous avons couru le risque de publier celle qui émeut aujourd’hui.

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Hara-Kiri naît au milieu des années 1960 et disparaît en novembre 1970. On en sait les conditions : à la mort du général de Gaulle, le journal osa titrer « Bal tragique à Colombey : un mort ». Il fut aussitôt interdit d’exposition et à la vente aux mineurs ; Charlie Hebdo prit donc sa suite, enfant involontaire d’une caricature censurée.

 

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J’ai continué à lire ce digne successeur, mais j’ai fini par m’en détourner, bien longtemps après. Le journal me parut en effet se laisser aller à une forme de républicanisme et de laïcisme qui me semblait trop loin de la république et de la laïcité telles que je les voyais. Quand en 2015 le fanatisme bestial frappa l’équipe, membres nouveaux ou anciens d’Hara Kiri, j’ai pourtant été Charlie, sans hésiter. Mais on peut être Charlie sans aimer pour autant tout ce que fait Charlie. C’est mon cas, ce qui ne m’a jamais empêché de respecter ses choix, quand bien même ils me heurtaient.

Je l’ai été avec la Une récente laissant entendre que Jean-Luc Mélenchon et Edwy Plenel (associés à Tariq Ramadan, une fois n’est pas coutume...) avaient de telles indulgences avec les fanatiques islamistes qu’ils pouvaient être tenus pour le moins complices des meurtriers. Sont-ils Charlie ou bien Kouachi (le nom des frères qui ont massacré la rédaction en 2015), le doute serait permis. Le message est clair : qui n’est pas avec moi est contre moi. L’histoire a hélas appris, dans tous les camps, où pouvait mener cette facilité de penser.

 

Charlie avait le droit de publier une telle caricature. Mais le droit n’est jamais à sens unique : qui frappe par la caricature s’expose à devoir accepter la contre-caricature. Or le propre de la caricature relève toujours d’une certaine outrance. Celle publiée dans Regards a choisi le détournement classique d’une caricature existante, en l’occurrence celle qui coûta la vie à l’équipe de Charlie et qui avait une force magnifique, que seule la bêtise et la méchanceté – salut à Cavanna et Choron – ne pouvaient accepter.

Il est rare, voire impossible par définition, qu’une caricature provoque des réactions unanimes. On aime ou on n’aime pas ; on rit, on grince ou bien on hurle. Mais c’est la règle du jeu. Nous avons couru le risque de publier celle qui émeut aujourd’hui, d’autant plus que nous ne sommes pas dans n’importe quelle circonstance.

Faire d’une caricature, quelle qu’elle soit, l’objet de tensions exacerbées ne peut mener qu’au pire.

Dans une société française déchirée, le pouvoir en place a décidé de s’engager dans le vote d’une loi contre le « séparatisme », dont il s’avère qu’elle viole de fait le principe d’universalité en se portant avant tout contre le « séparatisme islamique ».

Là encore, le législateur risque de mettre notre pays dans l’engrenage qui finirait par officialiser un bloc amalgamant une religion réputée excluante (l’islam), un parti pris politique fondé sur le religieux (l’islam politique, tenu pour radicalement différent par essence de tous les engagements politico-religieux) et le fanatisme religieux, celui hélas des « fous de Dieu », un peu partout répertoriés. Cet amalgame est dangereux. De ce fait, il est politiquement et moralement inadmissible que l’on installe sciemment l’idée que le refuser équivaut à faire le jeu du fanatisme. À ce compte-là, ne finira-t-on pas par écarter Montaigne, au prétexte qu’il ne voulait pas que l’on brûle les « hérétiques » ?

La sévérité de la justice doit rester celle de la justice : elle ne peut être prédéterminée par la loi. On ne réduira pas un fanatisme qui menace par un fanatisme de l’autre rive. Un communautarisme de dominants – le nationalisme en est un, tout comme peut l’être un universalisme qui confond tous égaux et tous pareils – n’est pas moins dangereux qu’un communautarisme de dominés. L’expérience de notre propre continent a plutôt montré, à nos dépens et à celui de nos empires, que ses désastres pouvaient être incommensurables.

Faire d’une caricature, quelle qu’elle soit, l’objet de tensions exacerbées ne peut mener qu’au pire. Notre société perturbée, désorientée, écartelée entre l’indifférence et le ressentiment, n’a pas besoin de cela.

 

Roger Martelli

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Vos réactions

  • Vous êtes des ordures, cette "caricature" n’en n’est pas une, juste une insulte aux morts et aux vivants qui se battent eux.

    Alex Le 23 septembre à 21:11
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