Accueil | Par Gilles Alfonsi | 18 septembre 2020

Chronique du Covid (partie III) : urgente offensive des partisans de l’émancipation et de la société civile

Face à une pandémie planétaire qui désarçonne les tenants du capitalisme, les partisans d’une transformation de la société ont des armes qu’ils sous-estiment trop souvent.

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Le Président directeur général de la France et ses collaborateurs du gouvernement sont dépourvus de culture de la santé publique. Au gré des données et des analyses de Santé Publique France, des avis du Conseil scientifique, des remontées des Agences régionales de santé, ils produisent en continu une multitude de messages souvent illisibles voire contradictoires. Ils se placent ces jours-ci en discordance avec les préconisations de l’Organisation mondiale de la santé concernant le raccourcissement du délai dit de quarantaine de 14 à 7 jours, et cela malgré un contexte d’accélération de la diffusion du virus. Le pouvoir joue constamment à contretemps.

 

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Il n’y a que des injonctions multiples, le martèlement incessant – et lassant – des messages préventifs, un clip flippant sur le modèle de ceux qui concernent la sécurité routière… et l’impression que le pouvoir subit (et pour cause !). À la place du fatras d’une politique illisible malgré les annonces réitérées de clarifications à venir, il manque un travail pédagogique, des médiations vers le grand public, un soutien aux professionnels de santé... tout un pan de mobilisation de la société. La transparence tant annoncée est devenue une sorte d’écran de fumée, comme si l’aveu qu’il y a un grave problème de délais concernant les tests pouvait excuser l’impréparation du pouvoir, ou comme si le risque de saturation des services d’hospitalisation et de réanimation n’était pas le résultat du refus d’en augmenter durablement les capacités. Dans une situation somme toute assez sombre – il faut bien le reconnaître –, comment renouer avec un peu d’espoir et d’allant combatif ?

Nous nous protégeons les uns les autres

Si nous portons les masques et si nous observons les gestes préventifs, ce n’est pas pour faire plaisir au gouvernement ni pour lui obéir. C’est parce que notre santé est en jeu et qu’en nous protégeant tous, nous protégeons les plus fragiles. La situation est inquiétante, et chacun est fébrile, et cela pour de bonnes raisons : oui, cette pandémie est grave, et non, nous ne disposons pas déjà des armes suffisantes pour la combattre. Cependant, les discours semant la peur – peur agitée par le gouvernement pour masquer ses propres responsabilités, peurs sans cesse activées par les discours complotistes – sont nuisibles alors que l’enjeu principal est positif : nous sommes solidaires, attentifs aux autres, soucieux des anciens et des personnes malades.

Poussons ce bouchon-là. Nous redécouvrons que nous avons prise sur notre santé. Qu’elle n’est pas toute entière l’affaire des médecins et des autorités qui décideraient pour nous. Nous avons un avis sur les discours des chercheurs et des spécialistes, même si nous savons bien qu’on ne peut être spécialiste de tout. Nous critiquons la politique gouvernementale, et nous observons que les récentes alertes du Conseil scientifique n’ont pas conduit le gouvernement à infléchir sa politique. Et nous bricolons : lorsque nous sommes seuls en forêt ou sur une plage déserte, nous nous démasquons ; nous sommes plus attentifs aux personnes âgées dans les transports en commun ; nous accompagnons ceux qui sont malades dans un équilibre pas facile entre affectueuse proximité et distance physique etc. Bref, nous sommes acteurs de nos vies.

Les périodes de crise sont, paraît-il, des phases d’accélération des prises de consciences politiques et où s’ancrent des idées. Cela peut être pour le meilleur ou pour le pire. A ce propos, il existe aujourd’hui un paradoxe, qui montre que nous sommes sur le fil.

Une situation paradoxale, et non fermée

L’ampleur et les conséquences de l’épidémie donnent raison à ceux qui, depuis des années, alertent à l’échelle mondiale : sur l’impréparation des États face aux crises sanitaires, sur le rôle crucial de la coordination et de la solidarité à l’échelle mondiale face à des fléaux, sur l’importance de la prévention pour que les populations se protègent, sur la lutte contre les inégalités de santé, sur les besoins de développement des systèmes sanitaires et de protection sociale partout et pour toutes et tous, sur les faiblesses de la recherche publique et sur la mise en cause de la recherche privée principalement centrée sur les créneaux les plus rentables rentables pour les géants du médicament.

Des revendications simples sont aujourd’hui quasi consensuelles – des milliards et des postes pour l’hôpital et les services publics ! –, et elles contredisent toutes les politiques mises en œuvre pour rétrécir la dépense publique.

De même, en France, syndicats, associations et forces de gauche n’ont eu de cesse d’alerter sur la situation de l’hôpital public, sur le manque de postes et de moyens en fonctionnement comme en investissement. Nous ne découvrons pas la destruction de la médecine scolaire, la faiblesse des politiques de prévention et d’éducation à la santé, la disparition des capacités industrielles pour fabriquer des matériels de prévention et de soins… Cependant, les uns et les autres ont plaidé dans le désert, et ils n’ont pas été en mesure de mobiliser largement, alors même que la santé est une question vitale – on pourrait prendre la question de l’école et développer le même type de raisonnement.

Des revendications simples sont aujourd’hui quasi consensuelles – des milliards et des postes pour l’hôpital et les services publics ! –, et elles contredisent toutes les politiques mises en œuvre pour rétrécir la dépense publique. Mais les forces progressistes se révèlent dans cette période quasi inaudible, alors même que la situation leur donne raison.

Et ce raisonnement peut être élargi. C’est la dépense publique qui empêche l’effondrement économique du pays, celui de nombreuses entreprises, avec le chômage partiel notamment (même si c’est loin d’être la panacée)… là où le macronisme, avatar du néolibéralisme, souhaitait se conformer aux orientations austéritaires de l’Union européenne. Voilà qui donne aussi raison aux partisans de l’émancipation : la dépense publique n’est pas un coût mais un investissement ; les services publics et les droits sociaux ne sont pas un puits sans fond mais le patrimoine de ceux qui n’en ont pas (Jean Jaurès). Nous sommes ainsi dans une situation paradoxale où ceux qui sont des fossoyeurs de l’intervention publique sont contraints de politiques publiques d’ampleur inégalée. Et du coup, drôle de situation d’un capitalisme fragilisé : devoir mettre au pilon ses règles intangibles, changer l’ordre des urgences et des priorités, différer ses réformes censées pourtant être les plus urgentes, être placés sous la défensive pour tout ce qui concerne le social, l’éducatif, la prévention… mais tout cela sans que l’opposition n’en profite.

La gauche en mode pause ?

Formulons trois hypothèses explicatives au manque d’allant de la gauche, en essayant d’esquisser des pistes pour la suite. La première est que la vraie gauche semble manquer d’idées performatives pour promouvoir une autre politique face à la pandémie.

Une autre politique face à la pandémie serait démocratique et participative. Elle associerait fortement le parlement. Elle impliquerait les élus locaux, non pas juste dans le tête-à-tête classique du maire et du préfet (dont l’objet pour l’État est en fait de faire taire les critiques de sa politique) mais dans la construction des solutions et dans la mobilisation de tous. Surtout, elle impliquerait la société civile, notamment les associations, à toutes les échelles, pour favoriser la prévention, l’accompagnement des personnes. Elle proposerait d’articuler bataille immédiate et bataille d’avenir, mesures pour faire face à la seconde vague et prévention pour la suite, plan d’urgence pour l’hôpital et planification pluriannuelle pour remettre à niveau l’offre de soins.

Une autre politique face à la pandémie soutiendrait que faire face au Covid-19 nécessite de s’atteler aux grands problèmes de l’accès aux soins de toutes et tous, des déserts médicaux, de l’inexistence de la santé scolaire, des inégalités de santé, de l’accompagnement social des plus fragiles, des personnes âgées et des personnes handicapées, de la prise en compte des maladies rares. Une politique agile, volontariste, exigeant des résultats – pour reprendre les termes fétiches du management contemporain – annoncerait des mesures de ruptures dans ces domaines, au lieu de se préparer seulement à compenser les pertes, à réparer les catastrophes… avant que tout reprenne comme avant.

Une autre politique face à la pandémie soutiendrait le rôle des organismes internationaux. Elle opposerait au dénigrement de l’OMS la nécessité d’un fonctionnement plus transparent et de financements publiques massifs. Elle ferait jouer à l’ONU un rôle clef dans la mobilisation, notamment pour imposer partout des moratoires sur les conflits territoriaux. Au-delà des mobilisations institutionnelles, elle encouragerait des mobilisations citoyennes à l’échelle européenne et mondiale. Elle mettrait à l’agenda international le développement de système de santé et le développement de système de protection sociale pour toutes et tous.

Une autre politique ferait jouer à l’Union européenne un rôle autrement plus ambitieux que celui consistant seulement à renflouer, encore une fois, les banques et les entreprises. Elle refuserait la casse sociale, empêcherait les fermetures d’entreprises, interdirait les licenciements par des entreprises qui bénéficient de fonds publics et qui distribuent des dividendes, et instaurerait une responsabilité sociale des entreprises suite à la crise sanitaire.

La vraie gauche ne prend pas d’initiatives, elle ne mène pas campagne, elle semble attendre de voir comment ça tourne entre le gouvernement et l’épidémie. La gauche n’a de place que si elle prend le contrepied de la gestion bureaucratique des problèmes sociaux, économiques, écologiques ou sanitaires.

La deuxième hypothèse expliquant le manque de visibilité d’une alternative à la gestion macroniste de l’épidémie est relativement triviale : la vraie gauche ne prend pas d’initiatives, elle ne mène pas campagne, elle semble attendre de voir comment ça tourne entre le gouvernement et l’épidémie. Et aussi elle reste relativement discrète face aux discours complotistes. Peut-être certains croient-ils que ces discours affaiblissent le pouvoir ? Sauf qu’ils nuisent surtout à la formulation des vrais enjeux et des vraies solutions, et laisseront des traces dans l’opinion dans le sens du « tous pourris » et du chaos qui démotivent et démobilisent.

Chaque organisation politique, syndicale ou associative s’efforce de couvrir honorablement son registre, mais au-delà de quelques actions locales, aucune initiative large n’a été prise jusqu’à présent, alors même que sur le fond les terrains de lutte commune sont potentiellement immenses. Il n’y a peu de doutes qu’une série d’exigences serait facile à formuler, si quelques énergies légitimes pour fédérer s’y mettaient. Faute d’un travail sur de telles propositions de rupture, le risque existe que Macron récupère pour les dénaturer des notions positives, comme il a déjà commencé à le faire en parlant régulièrement de biens communs et même de bien public mondial (s’agissant du vaccin contre le Covid-19) car il a compris leur résonnance dans la société.

La troisième piste, qui en quelque sorte emporte les deux premières, est que le problème de la vraie gauche est moins d’avoir raison sur les constats et sur les mesures programmatiques que d’offrir un horizon désirable. Bien sûr, ce n’est pas évident lorsque l’actualité immédiate consiste à faire face à une épidémie et à ses conséquences qui pèsent sur le moral de chacun. Mais la gauche n’a de place que si elle prend le contrepied de la gestion bureaucratique des problèmes sociaux, économiques, écologiques ou sanitaires.

Les exigences de moyens – plan de redéploiement des services publics et créations massives d’emplois publics par exemple – devraient s’inclure dans un récit beaucoup plus ambitieux, plus généreux et plus large, qui corresponde à l’ampleur des crises et des questions qui font craindre le pire pour l’humanité. La qualité de vie et le bien être au troisième et au quatrième âge, la solidarité mondiale contre les fléaux sociaux, la promotion de la recherche publique, la création de pôles publics du médicament aux niveaux national, européen voire mondial… ces exigences devraient être associées aux aspirations déjà présentes à d’autres rapports sociaux et à une transformation de la société. Pour contribuer à cela, le philosophe Lucien Sève, décédé du Covid-19 le 23 mars dernier, préconisait de se coltiner « avec acharnement à tel ou tel chantier de transformation bien choisi », l’enjeu principal étant « d’opérer un déplacement fondamental du centre de gravité de l’action, par l’appropriation sociale ».

 

Gilles Alfonsi

BONUS. Désolé, mais c’est (toujours) grave

Les données publiées par Santé Publique France ce 17 septembre montrent malheureusement que l’épidémie connaît un rebond, ce que l’organisme public nomme « une nette dégradation de la situation ». Après des semaines d’augmentation du nombre de cas dépistés et de croissance du taux de positifs parmi les personnes testées, ce sont les nouvelles hospitalisations, les entrées en réanimation et le nombre de décès qui viennent d’augmenter de manière importante, respectivement de 45%, 48% et 105% d’une semaine sur l’autre. Si les données n’ont pas à ce jour la même ampleur qu’en mars-avril, où les courbes étaient extrêmement raides, mais elles n’en demeurent pas moins préoccupantes.

Face à la dynamique épidémique, en amont, le dispositif de dépistage est très insuffisant, de même que le traçage et l’accompagnement des cas contacts. Et en aval, les responsables hospitaliers annoncent être dans une situation compliquée : si les professionnels ont l’expérience de la première vague, un nombre considérable de postes de soignants ne sont pas pourvus et la gestion des ouvertures de lits à flux tendus, avec peu de réserves, au fur et à mesure des besoins, alimente un fonctionnement en mode « gestion de crise permanente ».

Plus grave, la nécessité de maintenir les interventions chirurgicales pour des patients ayant d’autres maladies – l’expérience ayant montré que la privation de soins au premier semestre a eu des effets très négatifs – risque d’aboutir à ce que l’on nomme pudiquement « une perte de chances » pour les personnes ayant de graves complications liées au Covid-19. Pour mémoire, l’Allemagne dispose d’environ quatre fois plus de lits en réanimation que la France.

 

G.A.

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