Accueil | Par Arthur Brault-Moreau | 1er avril 2020

Confinement et syndicats : poursuivre et réinventer la lutte

Le 22 mars dernier, le Parlement français validait les ordonnances d’état d’urgence sanitaire mêlant régression sociale et faibles moyens de protection. Du côté des syndicats, les initiatives se multiplient au travail ou à distance pour défendre les droits des salarié·es et poursuivre la lutte en contexte de confinement et de pandémie.

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Au-delà des effets d’annonce, Emmanuel Macron maintient son cap néolibéral face à la crise sanitaire. Il favorise le maintien de l’appareil productif et l’initiative de l’employeur tandis que les ordonnances s’attaquent à la semaine de 35 heures et aux congés payés. Pour les organisations syndicales, l’enjeu est de taille. Déjà touchés par un éloignement en temps normal, les salarié·es sont à présent davantage isolé·es des syndicats. Pour les auto-entrepreneur·euses ou pour les plus précaires comme les travailleur·euses sans-papier ou les travailleur·euses du sexe, le confinement revient à une perte d’activité et de revenu. Et l’écart avec les organisations syndicales n’en est que plus grand. De même, le climat d’urgence de cette crise semble favoriser le discours guerrier d’« Union Sacrée » prônée par le gouvernement et réduit ainsi la visibilité des discours et propositions alternatives. L’action syndicale fait alors face à ses difficultés historiques et à la nécessité de s’adapter à ce contexte inédit.

Les syndicats, dernier rempart face à Emmanuel Macron ?

L’une des principales batailles des syndicats est revendicative. Pour des syndicats comme la Confédération Général du Travail (CGT) et Solidaires, la priorité est à la fermeture des lieux de travail non essentiels, le maintien des salaires des salarié·es ainsi que l’interdiction des licenciements. Pour les secteurs maintenus, il s’agit de respecter les droits de retrait des salarié·es et d’assurer l’approvisionnement en moyens de protection (gel, masques, gants).

Les syndicats revendiquent aussi la nécessité d’un système de sécurité sociale, de santé et de services publics de qualité et la défense du droit au logement. En augmentation actuellement, les violences sexuelles et sexistes font également partie des réflexions syndicales, « le confinement agit comme un miroir grossissant des inégalités présentes mais moins visibles en temps normal. L’enfermement exacerbe ces tensions et notamment le patriarcat » explique Murielle Guilbert, secrétaire nationale à Solidaires. Pour cette dernière, l’enjeu est aussi de préparer l’après et d’éviter « de reprendre le rythme de production-consommation et d’oublier les tensions rendues davantage visibles durant la crise ».

Le rapport de force syndical a néanmoins obtenu des concessions qu’un Parlement de droite et une opposition minoritaire ne peuvent imposer. L’intervention des syndicats a en effet permis la suspension de la réforme des retraites et du chômage, le maintien de l’indemnisation des chômeurs en fin de droits et la fin des jours de carence en cas d’arrêt maladie.

Créer du collectif pour sortir de l’isolement

Très vite sollicités par les questions de nombreuses salarié·es, certains syndicats ont mis à dispositions des outils numériques et à distance. C’est le cas des tutoriels d’auto-défense la Confédération Nationale du Travail (CNT), ou la « petite boîte à outils » de Solidaires ou bien encore du site de la CGT spécialement dédié au Covid-19, la Lutte Virale. Sophie Binet, co-secrétaire générale de l’UGICT-CGT, à l’initiative du dispositif, nous explique : « Il y a un énorme besoin d’information pour les salariés. Nous souhaitions y répondre et aussi répondre aux salariés en responsabilité qui se retrouvent à devoir appliquer des mesures dangereuses pour les autres salariés. Nous voulions informer sur les droits des salariés et sécuriser la responsabilité professionnelle des encadrants ». Ce dispositif consiste à signaler à la CGT des demandes illégales ou dangereuses de l’employeur pour ensuite s’informer et agir. « Le confinement suppose un grand risque d’isolement en plus du manque d’information, commente Sophie Binet. Pas de confinement sur nos droits ! Notre objectif est d’informer et de créer du collectif dans les démarches des salariés. »

De son côté, Solidaires a lancé un numéro vert. Maud Valegeas, syndicaliste à SUD-Education et l’une des initiatrices du dispositif, raconte « très vite nos camarades ont été sur-sollicité·es par les salarié·es et on était très en colère de voir cette division entre des salarié·es confiné·es chez eux et les plus précaires surexposé·es à la contamination comme aux caisses, dans le ménage ou le bâtiment. Ce numéro c’est pour toucher ces personnes et celles habituellement éloignées du syndicalisme ». Pourtant, elle le reconnait, ce dispositif ne fait pas tout. L’essentiel ici encore est de parvenir à créer du collectif. A chaque appel, les syndicalistes informent des droits des salariés et indiquent les possibilités pour sortir de l’isolement : en passant par les instances du personnel, les syndicats ou en s’organisant avec les collègues.

« La stratégie du patronat français est de jouer sur le flou généré par la situation et par les faibles mesures du gouvernement, explique Maud Valegeas. Le patronat ne respecte pas les droits des salariés tant qu’il ne se sent pas contraint. Dans la majorité des cas, les mesures ont été appliquées après une mobilisation et la menace de l’arrêt de travail ». Ce fut le cas au Musée du Louvre où les mesures de préventions ont été appliquées après le dépôt d’un droit de retrait collectif. L’état d’urgence n’empêche pas la construction d’actions collectives, et, pour Maud Valegeas, c’est l’occasion de « développer du lien avec les personnes de notre immeuble ou la caissière que l’on croise aux courses » tandis que Murielle Guilbert y voit l’occasion « d’atteindre des personnes au-delà de nos champs habituels... et cela pourrait avoir un impact sur notre façon d’envisager notre outil syndical à l’avenir ».

Droit de retrait : principal outil de défense des salarié·es

En réalité, le confinement reste minoritaire puisque six salarié·es sur dix continuent de se rendre sur leur lieu de travail. La lutte syndicale ne s’arrête pas aux dispositifs à distance. Gaël Quirante, postier syndicaliste à Sud-PTT 92, raconte : « au début on faisait le tour des postes de travail pour informer nos collègues. Ça nous a permis de lancer plus de 400 droits de retrait rien que dans notre département, c’est inédit » puis, au fil du confinement, la lutte s’est déplacée sur les applications de messagerie. « On assiste à des scènes hallucinantes où les postiers travaillent sans masque, sans gants, où le gel est coupé avec de l’eau pour augmenter la quantité. Des syndicalistes ont été arrêtés par la police sous prétexte qu’ils n’avaient pas de dérogation d’activité professionnelle, alors qu’en réalité, c’est parce que La Poste refuse d’en fournir aux représentants du personnel ».

Pour répondre à l’urgence sanitaire, le principal outil mis en avant est le droit de retrait, la possibilité d’alerter sur une mise en danger et d’obliger l’employeur à prendre des mesures … ou à laisser les salarié·es arrêter le travail. Pourtant, le droit de retrait ne protège pas autant que le droit de grève face aux possibles sanctions ou licenciements de la part de l’employeur. A la CGT Services Publics, un préavis de grève a été déposé du 1er au 30 avril et, ce, pas tant pour déclencher une grève large que pour permettre aux agent·es « confrontés à l’injonction inadmissible d’aller au travail, sur le terrain sans les équipements de sécurité nécessaires de dire non ! (…) Il s’agit [aussi] de protéger les agents des abus du télétravail » explique le communiqué de la Fédération. Dans le privé, une grève peut être lancée à partir de deux salariés portant des revendications.

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