Accueil | Par Roger Martelli | 6 avril 2020

Coronavirus : pendant… et après

Les sondeurs ne sont que des faiseurs d’opinion, disent souvent les sociologues. Les sondages n’en sont pas moins des indicateurs utiles, si on les manie avec prudence. La pandémie actuelle a multiplié les études. Que nous disent-elles ?

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Ces études nous redisent d’abord l’évidence : les Français sont inquiets. Ils le sont massivement pour eux-mêmes et pour leurs proches ; ils le sont tout autant pour la santé économique du pays. Si à peine un peu plus de la moitié des interrogés (OpinionWay, 3 avril) pensent que leur situation personnelle va se dégrader, 9 sur 10 estiment que ce sera le cas pour l’économie française dans son ensemble. L’inquiétude n’est pas qu’à court terme : pour BVA (3 avril), les deux tiers des sondés pensent que les effets de la crise se prolongeront au-delà de 2020.

 

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S’il y a quasi-consensus sur l’inquiétude, le dissensus réapparaît sur les autres points. L’union sacrée de temps de guerre ne fonctionne pas. Pour OpinionWay, la confiance dans l’exécutif pour limiter les effets de l’épidémie est passée de 53% le 23 mars à 44% le 3 avril. La Sofres de son côté mesure un équilibre parfait de la confiance et de la défiance (47%). Mais depuis la fin mars, l’exécutif semble avoir quelque peu redressé la barre. Pour la Sofres, le redressement est même spectaculaire : la confiance serait passée de 28% en mars (avant le confinement) à 47% en avril.

Inutile donc de chercher des indications univoques. Les trois quarts des sondés (Elabe, 24 mars) pensent que la France n’est pas prête à faire face à l’épidémie, ils sont autant à estimer que le gouvernement a trop tardé et la moitié pense que le dossier dans son ensemble est mal géré par l’État. De son côté, l’Ifop (3 avril) relève que près des trois quarts des personnes interrogées sont persuadées que le gouvernement a volontairement « caché certaines informations ». Mais paradoxalement, la cote de confiance globale de l’exécutif est mesurée à la hausse par plusieurs instituts, que ce soit face à la crise sanitaire (+12% de satisfaits pour Odoxa, 1er avril) ou de façon plus générale (+10% pour Elabe, 2 avril). En fait, la défiance pèse, mais elle n’est pas réservée au seul exécutif.

Complexité

La Sofres vient de publier (2 avril) un sondage jaugeant le regard porté sur les personnalités politiques face au virus. La seule qui recueille un peu plus d’un quart de réponses positives est Olivier Véran, qui bénéficie sans doute de son statut de médecin tout autant que de sa fonction de ministre. Sur 29 noms testés, six seulement franchissent la barre des 15% et seize sont au-dessous des 10%. En sens inverse, sept personnalités concentrent plus de 30% d’opinions négatives.

[cliquez sur le tableau pour l’agrandir]

Quand bien même on n’est guère convaincu par l’action de l’exécutif, aucune personnalité n’émerge pour l’instant comme incarnant une alternative crédible sur la question du coronavirus. Parmi celles et ceux que l’on place généralement au tout premier plan, Xavier Bertrand se contente d’un modeste 14% d’opinions favorables, Marine Le Pen de 13% et Jean-Luc Mélenchon est plus loin derrière avec seulement 8%.

Dans l’ensemble des sondages, la répartition des réponses selon le positionnement politique déclaré des sondés est sans doute plus intéressant que les chiffres globaux. Si l’on considère les cotes de confiance des chefs de l’exécutif, on constate dans toutes les enquêtes récentes que l’amélioration de leur image se fait avant tout du côté de leur noyau d’influence, à droite et chez les sympathisants LREM. Du côté des siens, la crise sanitaire permet à la tête de l’État de compenser les flottements provoqués par la gestion erratique et intransigeante de la réforme des retraites.

L’étude de la Sofres évoquée ci-dessus confirme ce resserrement des noyaux électoraux provoqué par la crise actuelle. Véran et Le Maire attirent sur leur nom une nette majorité des sympathisants LREM. Dans une moindre mesure, M. Le Pen continue de fidéliser son électorat, qui apprécie sa gestion du moment de crise. Un peu en retrait, mais à un niveau appréciable (41% et 37%), X. Bertrand et Ch. Lagarde fidélisent sur leurs noms les électeurs LR.

Si le tableau ci-dessus révèle un problème, c’est incontestablement à gauche. De ce côté-là, les sympathisants se dispersent sur plusieurs noms, le seul franchissant la barre des 20% en dehors d’O. Véran étant N. Hulot. A. Hidalgo est nettement derrière avec 18% des sympathisants de gauche, tout comme J-L. Mélenchon pourtant très présent sur le terrain médiatique.

Dans un contexte de crise, ces indications doivent certes être relativisées par leur nature – la limite de la méthode du sondage. Mais il est difficile de ne pas voir qu’elles recoupent d’autres données qui, elles, peuvent difficilement être contestées. En avril 2017, le premier tour de la présidentielle révélait, tout à la fois, une gauche globalement fragilisée par l’effondrement du PS et une répartition de l’essentiel de l’électorat en quatre blocs regroupés sur les noms de Macron, Le Pen, Fillon et Mélenchon.

Les élections suivantes, jusqu’aux européennes de 2019, ont montré le recul de deux des blocs, celui de la droite classique et celui de la France insoumise et du PCF. Tout s’est passé comme si l’électorat s’était décanté en mettant en avant le duopole d’Emmanuel Macron et de Marine Le Pen, l’un incarnant un projet centré sur les notions d’ouverture et de compétitivité, l’autre cristallisant sur son nom un modèle structuré par les notions de protection et de clôture.

Par ailleurs, l’évolution générale du champ sociopolitique – avec notamment la percée du mouvement des Gilets jaunes – a donné un peu plus de poids à l’idée de la grande fracture française, opposant le monde des « in » (élites et couches moyennes supérieures « métropolisées ») et celui des « out » (couches populaires « périphériques »). Pour de nombreux analystes, ce clivage tend à se substituer à celui de la gauche et de la droite, ce que démontrerait le recul simultané des anciens partis dits « de gouvernement » (PS et LR). Sans doute y a-t-il dans cette image complaisamment reprise une illusion d’optique. Le déclin du clivage fondateur est en fait unilatéral. Une partie de la droite se déplace vers le macronisme et, de ce fait, l’effondrement se trouve moins du côté du binôme historique que de celui… de la seule gauche. La disparition présumée du conflit droite-gauche inscrite dans les suffrages exprimés n’était rien d’autre que l’effacement de la gauche réduite à un gros quart ou à un petit tiers des votes.

C’est par-là que nous en revenons à nos données de sondage. Si ne se relance pas une dynamique associant la structuration d’un mouvement populaire critique – la figure moderne de ce que fut le mouvement ouvrier – et l’élan d’une gauche refondée, le risque peut être immense. Il se pourrait en effet que la place soit laissée libre aux deux projets précédemment énoncés, tous deux minoritaires dans l’opinion (Macron-LREM comme Le Pen-RN), mais suffisamment regroupés autour d’un noyau stabilisé pour ordonner autour d’eux des regroupements majoritaires de second tour. L’ainsi nommé « dégagisme » n’a terrassé que la gauche. Pour l’instant, le piège du duo infernal Macron-Le Pen n’est pas écarté.

Contradiction

Si ce risque est réel, nous serions devant une contradiction inédite. D’un côté, le mouvement des Gilets jaunes et la mobilisation contre la réforme des retraites ont été les manifestations spectaculaires d’un regain incontestable de la conflictualité sociale. De l’autre côté, la crise du coronavirus, ses effets immédiats (la hausse nécessaire de la dépense publique) et ses conséquences prévisibles à plus long terme sont vraisemblablement en train de remettre sur le tapis quelques grands débats, longtemps laissés dans l’ombre et, pour certains, déjà relancés par la colère sociale depuis plus d’un an.

Entre le 18 et le 23 mars derniers, l’institut Viavoice a réalisé pour Libération un sondage sur le thème « Coronavirus. Quel monde d’après ? ». Les résultats des réponses ont nourri une synthèse ramassée de façon simple : « aspiration majoritaire à un autre monde ». Des majorités substantielles, entre les deux tiers et les trois quarts, parfois au-delà, se sont retrouvées autour d’items éclairants : « créer une vraie puissance européenne », « relocaliser en Europe le maximum de filières de production », « ralentir le productivisme et la recherche de rentabilité », « réduire l’influence de la finance et des actionnaires », sanctuariser « les biens communs indispensables à tous ».

La gauche est donc devenue ultra-majoritaire ? Que nenni ! Quand on demande aux enquêtés qui peut permettre d’aller « vers un monde avec de nouvelles règles de gouvernance et économiques », le classement des choix est significatif : Hulot (39%), Macron (33%), Philippe (32%), Sarkozy (sic : 32%), Le Pen (30%), Hollande (20%), Maréchal (20%), Royal (17%), Jadot (17%) et Mélenchon (16%). Écartez les noms qui apparaissent comme plus symboliques que présidentiellement crédibles. Qui reste en lice dans le bloc des 30% et plus ?

Nous revoilà donc devant le paradoxe qui nous hante depuis des mois et des mois. À la différence des grands moments qui ont porté l’histoire du mouvement populaire français et de la gauche, nous pourrions nous trouver devant une équation surprenante : des mouvements sociaux massifs et une percée d’idées qui sont au cœur de la culture de gauche, sans que la gauche apparaisse comme étant la mieux à même d’impulser la mise en œuvre de ces idées. Sans doute parce qu’il ne suffit pas que des mots retrouvent de la vigueur : encore faut-il qu’ils soient raccordés à des projets cohérents, à des grands récits attractifs et à des constructions politiques solides et partagées. C’est là que le bât blesse.

À suivre, donc…

 

Roger Martelli

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