Accueil | Par Roger Martelli | 15 avril 2020

Covid-19 : non, la frontière n’est pas un absolu

Comment sortir de la crise actuelle ? Le débat qui s’ouvre, notamment à gauche, remet en selle la piste de la démondialisation. On la trouve sans surprise chez Arnaud Montebourg, qui en a fait depuis longtemps son cheval de bataille. On la retrouve de façon plus surprenante chez Raphaël Glucksmann, qui explique désormais que « ce qui doit primer, ce n’est pas l’idéal européen, c’est la nécessité d’être souverain ». De fait, on a raison de mettre la mondialisation sur la sellette. Faut-il pour autant « démondialiser » et, pour cela, doit-on absolutiser la souveraineté nationale et la frontière ? Je ne le crois pas.

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Sur une planète peuplée par 7,5 milliards d’êtres humains, l’interdépendance de nos trajectoires est une donnée irréversible. La manière dont nous produisons, consommons et échangeons sur chaque point du globe conditionne l’existence de tous. Que nous le voulions ou non, ce que nous décidons « souverainement » chez nous a des conséquences partout ailleurs. La souveraineté de chaque État agit sur celle de tous les autres ; elle la conditionne même, quand l’État concerné fait partie des plus puissants.

 

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Le problème n’est pas dans l’interdépendance, mais dans la manière dont elle est gérée. Pour l’instant, elle relève de trois logiques : le libre jeu de la concurrence décide de l’allocation des ressources ; les compétences mobilisées par la « gouvernance » garantissent que les règles communes sont les meilleures ; le rapport des forces entre puissances sert de grand régulateur politique global. Au fond, les dernières décennies nous ont habitués à confondre la « mondialité » – notre communauté planétaire de destin – et la « mondialisation » des circuits financiers, des élites technocratiques et des équilibres de puissance. Or la mondialisation a étouffé la mondialité.

On peut considérer qu’elle est la seule manière disponible pour agir sur le monde. On laisse alors la main aux marchés, aux technocrates et aux États les plus puissants ; on continue, éventuellement en corrigeant les excès à la marge. Ou bien on considère que c’est l’interdépendance elle-même qu’il est en cause. Dans ce cas, on absolutise la clôture. Enrichissez-vous, disent les libéraux impénitents ; après moi le déluge, nous dit Trump ; ce qu’il advient des non-nationaux ne m’intéresse pas, nous assène Marine Le Pen.

Nous ne pouvons pas nous laisser enfermer dans ce piège. De quoi faut-il se protéger ? Des autres peuples, des autres territoires, des autres humains ? Des Américains dominateurs, des Allemands égoïstes ou des élites apatrides ? Non. Nous devrions avant tout nous protéger de ce qui nous empêche de décider de nos vies : la contrainte des marchés, la toute-puissance de la gouvernance, l’atrophie de la démocratie. Or les frontières n’ont jamais été d’un bien grand secours contre ces mécanismes destructeurs. Contrairement à ce qui se dit parfois, c’est d’abord en France que s’est perdue la bataille de l’égalité, de la solidarité et des services publics. D’abord chez nous, et pas d’abord à Bruxelles, à Berlin ou à Washington…

L’autarcie est une illusion

Des mesures concrètes sont certes nécessaires, pour contredire les dérives dont nous payons trop cher le prix. Le fil du long terme et de l’intérêt général doit être repris, contre le court-termisme de la compétitivité et des intérêts financiers. Il faut reconstituer, entretenir, renouveler des stocks stratégiques pour faire face à toute urgence. Le besoin se fait pressant de relocaliser, pour maîtriser les stocks et limiter les échanges inutiles et polluants. Mais la relocalisation n’a de portée que dans une conception globale de la production et de la consommation. Elle ne se pose pas dans les mêmes termes pour toutes les activités et pour tous les pays. Souverainetés alimentaire, sanitaire, énergétique, numérique ne se maîtrisent pas de la même manière, avec les mêmes échelles et les mêmes modèles.

L’autarcie étant une illusion, nous sommes contraints d’envisager les activités et les choix qui nous rendent maîtres de nous-mêmes sans aliéner la possibilité qu’ont les autres d’en faire autant. Qui oserait dire, dans le monde instable qui est le nôtre, que nous allons rapatrier chez nous des productions sans nous préoccuper de ce qui les compensera dans les pays souvent démunis qui nous les fournissent aujourd’hui ? La question n’est pas de reprendre à d’autres des biens dont nous pensons avoir été spoliés, mais d’imaginer autrement, à l’échelle du monde, le partage de ressources dont nous savons la fragilité.

C’est donc en enchâssant notre souveraineté dans un projet bien plus large que nous lui donnerons de la force et de la légitimité. Ce n’est pas en tournant le dos à la mondialité que nous serons maîtres de nous-mêmes, mais en combinant l’utilisation des moyens qui sont ceux d’un grand pays et la coordination continentale et planétaire des efforts pour changer en profondeur les logiques d’organisation du monde. Le plus grand paradoxe de notre temps est que jamais la mondialisation capitaliste n’a été aussi grande et aussi faibles les instances de décision collective à l’échelle de la planète. Ou bien elles sont impuissantes, comme la plupart des organismes de l’ONU, ou bien elles sont dépendantes des impératifs édictés par les marchés et les lobbies industriels et financiers.

C’est cet état de fait qu’il faut remettre en cause, sans tarder, en même temps que nous créons les conditions d’une réappropriation démocratique élargie de notre propre territoire, contre le système et les individus qui en usent à leur guise. Les États nationaux doivent certes retrouver les moyens que l’ultra-libéralisme a peu à peu détruits. Mais il faut en même temps remédier aux carences démocratiques qui, depuis trop longtemps, ont privé les espaces supranationaux de toute efficacité et de toute crédibilité.

Ce qui compte dans la souveraineté n’est pas tant qu’elle soit nationale, mais qu’elle aille au bout de ce qui est son projet fondamental : permettre au plus grand nombre d’être informé, de débattre, de décider, d’évaluer et de contrôler.

Aller dans cette direction n’implique certainement pas la disparition de la frontière : elle est une construction historique, un cadre d’exercice coutumier de la démocratie politique. Mais ce cadre est imparfait et n’a rien d’un absolu. Sa sacralisation ne peut donc répondre à la nécessité d’un développement sobre des capacités humaines, dans un monde fini. Cet horizon nécessaire ne peut être réalisable dans un seul pays ; il ne saurait donc être avant tout national.

À bien y réfléchir, la démondialisation est aujourd’hui un discours. C’est fort peu une réalité. Ce que vise Trump, par exemple, n’est pas un retour à la nation américaine, mais un chantage à la puissance étatsunienne sur le monde, ses nations et ses institutions. « Qui n’est pas avec nous est contre nous » est le cœur de son message… Partout ailleurs qu’en Amérique, ce discours dynamise avant tout le projet de fermeture, qui fait de la menace, de la protection et donc de la clôture l’alpha et l’oméga de toute ambition collective.

À gauche, il en est de l’exaltation de la frontière comme de l’invocation « populiste » : elle veut contrecarrer l’expansion de l’extrême droite ; elle risque de la légitimer un peu plus. Sur la frontière comme sur l’immigration, ce ne sont pas seulement les réponses données par la droite extrême qui sont dangereuses : c’est d’abord la manière qu’elle a de poser ses questions et de façonner les termes du débat public.

En 1939, le philosophe communiste Henri Lefebvre écrivait un livre qu’il avait intitulé Le nationalisme contre les nations. On peut aujourd’hui penser de même que le souverainisme est l’ennemi de la souveraineté.

 

Roger Martelli

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Vos réactions

  • Je trouve que cet article présente une contradiction majeure. Il y est écrit :" Contrairement à ce qui se dit parfois, c’est d’abord en France que s’est perdue la bataille de l’égalité, de la solidarité, et des services publics. D’abord chez nous, et pas d’abord à Bruxelles, à Berlin, ou à Washington". S’il en est ainsi, remonter la pente, ne doit-il pas suivre le même chemin inverse ?

    Abbé Béat Le 15 avril à 17:12
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  • Monsieur Martelli fait partie de ce que l on peu appeler les gagnants de la mondialisation. La mondialite ? La conscience que nous habitons tous sur la même planète .
    Les Allemands ne sont pas des Français qui parlent Allemand
    .La nation n est pas un frein à des coopérations bien au contraire.
    Je suggère la lecture d’ un texte de Regis Debray " Éloge des frontières "

    dan93 Le 15 avril à 17:59
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  • Roger Martelli a raison de dire que la crise sanitaire actuelle nous impose de repenser les relations internationales. Cette réflexion est conduite dans le cadre de chaque nation, au sein de chaque peuple. En cela elle n’est pas circonscrite à la gauche. Elle implique la droite tout autant. L’avenir raisonné n’appartient pas à une seule mouvance de l’opinion mais aux peuples, eux seuls sont dépositaires de la souveraineté, que ce questionnement n’a pas vocation à leur ravir.

    La mondialisation capitaliste ne disparaîtra pas. Elle n’est pas une calamité en soi. Qu’elle ait contribué à l’écroulement du socialisme, en 1991, n’est pas à lui imputer à crime pour confirmer un génie démoniaque dont elle serait porteuse, à charge pour les penseurs de la gauche d’en débarrasser le futur. Loin de leurs conjectures, elle n’ambitionne d’avilir aucun peuple, ne contrevient pas aux principes fondamentaux de la démocratie, un bien commun qui lui concerne tout le monde, droite et gauche confondues.

    Dans ce cadre les libéraux ont un titre à participer au débat égal à celui des tenants de la planification étatique. Roger Martelli les caricature, en ajoutant de l’« ultra » au mot qui les désigne, cédant à un réflexe dont il peine à se défaire. Son analyse reste néanmoins pertinente sur bien des points. Les libéraux ne sont pas spécialement impénitents : l’être n’a jamais été une faute. Ils n’ont pas dit ‘Enrichissez-vous’. Ils ont dit – c’est Guizot, l’allusion est claire – ‘Enrichissez-vous par le travail et par l’épargne’. Ce qui n’a pas le même sens.

    La crise révèle à l’évidence une perversion des relations internationales dont les Etats-Unis, seul pays cité à comparaître au tribunal de la gauche, ne sont pas le pire acteur, mais la Chine, un des derniers États communistes de la planète. Par son incurie liée à la nature de son régime il a laissé partir l’épidémie dont tous les peuples sont victimes maintenant. Il ne reconnaitra jamais sa responsabilité, toujours de par la nature de son régime. Là aussi il y a un questionnement que la gauche devrait aborder. La droite aussi le devrait, en cela qu’elle tremble, tout comme le concert des nations, devant la puissance économique de la Chine et le chantage dont elle nous menace. In fine Roger Martelli nous ramène par une référence à 1939. Avant il y avait 1938 et Munich. Défions-nous, face à la Chine, de l’esprit munichois.

    Glycère Benoît Le 16 avril à 08:48
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  • La mondialisation est une vieille affaire. Relisez la correspondance de Marx et vous constaterez qu’il était en relation avec le monde entier dans le cadre de la première internationale. Il décrit la réalité économique de son temps et de ses échanges commerciaux dans le cadre de la mondialisation agissante. Les frontières sont, dialectique oblige, parfois utilisées par les puissances économiques pour protéger leur bourgeoisie des concurrents étrangers, parfois elles sont vouées aux gémonies pour permettre à cette même bourgeoisie de conquérir des marchés. La Chine capitaliste d’aujourd’hui n’échappe pas à la règle. Par contre, ce qui m’importe, quel intérêt non pas des frontières, qui servent la cause du nationalisme contre les classes populaires, mais de la question des luttes nationales pour des avancées démocratiques et sociales ? Il me paraît fondamental que les mouvements communistes tiennent les deux bouts à la fois : la lutte dans le pays car les particularités du rapport de force sont spécifiques et l’internationalisme pour éviter que les classes populaires ne se perdent dans une mise en concurrence orchestrée par les bourgeoisies d’affaire et qui conduit aux conflits armés pour dépasser les crises récurrentes du système capitaliste. Le danger est d’autant plus grand aujourd’hui que, débarrassé du système bureaucratique d’origine stalinienne qui malgré ses béances lui faisait ombrage, le système capitaliste se retrouve seul a piloter le monde, comme avant 14/18. Des entités capitalistes se retrouvent en concurrence pour les débouchés économiques dans une phase de baisse de la rentabilté des capitaux. Songez qu’ils en sont à mettre à l’abri de l’argent à taux négatif. Il faut tout faire pour que les classes populaires prennent conscience de leurs intérêts communs et le premier d’entre eux : se regrouper pour dépasser ce système mortifère.

    jeandu13 Le 17 avril à 20:38
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  • Les sources du droit n’ont pas engendré une œuvre de mort qui aurait fait disparaitre l’humanité tout entière si tel était son génie. À son stade de développement l’histoire lui aurait permis d’aboutir alors que c’est le régime socialiste, œuvre du mouvement communiste, qui a rempli son destin.

    Un résidu demeure néanmoins, dont la survie dévoile l’absurdité sur le plan politique par la nécessité d’avoir une économie : il faut alors l’affranchir des principes marxistes, donc les abandonner. C’est plus utile que de relire la correspondance de leur auteur. Le drame est qu’ils constituent la source non du droit mais de la légitimité du pouvoir. Comment attendre du parti communiste qui le détient de répondre de cette absurdité devant le peuple alors qu’il l’asservit ?

    Les avancées démocratiques et sociales viennent du peuple, des peuples puisqu’il n’y en a pas qu’un seul sur terre. Ils les accomplissent quand les États leur reconnaissent le droit de le faire. Leur souveraineté alors en émane. Le génie du communisme est de le leur interdire, au nom d’un prolétariat universel et souffrant qu’il prétend représenter exclusivement. Ce régime a vécu. Puni par l’histoire il ne reviendra pas. Le social n’est pas le socialisme. Les avancées sociales n’en sont pas porteuses, elles n’y conduisent pas. Si elles le faisaient elles n’iraient plus de pair avec les avancées démocratiques.

    Glycère Benoît Le 18 avril à 06:47
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  • Merci pour cette pensée d’Henri. Penser l’avenir en ces temps incertains devient une nécessité. Mais il faudrait jouer un coup à l’avance en prévoyant que celui -ci est perdu. Comme aux échecs ou au Go. Ne pas sous estimer les adversaires... C’est une chose que les progressistes ne font jamais. Leurs rêves leur brouillent la vue.

    Demain l’ultra libéralisme se sera sauvé de l’affaire à coup de dettes, et demandera aux peuples des sacrifices. Pas dupes, mais sans espoirs, les peuples y consentiront entre inflation et injonctions à travailler plus. Comme la police n’est plus là pour maintenir l’ordre, mais pour veiller à la paix des ultra-privilégiés... les gilets jaunes reviendront sur le devant de la scène. Et seront de nouveau défaits.

    Ne nous leurrons pas. Alors quoi ? Ne nous reste-t-il plus qu’à préparer l’après -apocalypse (cette affaire de Covid n’étant que la répétition générale de ce que va vivre (!) le XIXe siècle) ?

    JC Le 20 avril à 05:30
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  • Ne soyons pas pessimistes à ce point. La conscience de la réalité est toujours en retard sur les faits. Notre rôle est de travailler ensemble à la compréhension des contradictions de la période. Les crises ont ceci de bon, le dévoilement des mécanismes de domination à l’oeuvre. En France c’est presqu’un cas d’école tant le personnel politique (en fait des lobbyistes directement nommés par les entreprises pour occuper les ministères) est médiocre. Par contre le système de propagande médiatique et la police libérée de toute retenue vont faire des dégâts. Les forces organisées (CGT essentiellement) doivent être encouragées et soutenues dans leurs actions visant à se réapproprier l’organisation du travail en mettant partout en débat le but du travail et les conditions de sa qualité.

    jeandu13 Le 20 avril à 18:09
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  • si on ne trouve pas une solution rapide pour coloniser d autres espaces controler les effets du virus sur notre sante et reguler les naissances alors nous devrons compter sur la sagesse des nations

    cartron a Le 30 juin à 08:55
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