Accueil | Par Catherine Tricot, Pierre Jacquemain | 22 janvier 2021

Dessiner un nouvel imaginaire

Comment comprendre ce que nous venons de vivre, son ampleur planétaire, son caractère inédit, ses effets à moyen et long terme sur chacun de nous et sur nos sociétés ?

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C’est la troisième fois que la revue Regards coordonne un ouvrage collectif. Le premier revenait sur la révolte dans les banlieues en 2005 [1], le deuxième tentait de penser le post capitalisme après la débâcle financière de 2008 [2]. Cette fois encore il nous a semblé nécessaire de prolonger le travail quotidien de la revue qu’elle mène sur Internet ou de plus long souffle à travers la revue.

Comment comprendre ce que nous venons de vivre, son ampleur planétaire, son caractère inédit, ses effets à moyen et long terme sur chacun de nous et sur nos sociétés ? Comme toujours, nous le faisons en sollicitant notre réseau d’amis – et ils sont tous sincèrement remerciés. Nous avons besoin de ces apports intellectuels, artistiques, plein d’humour et d’inquiétude, de syndicalistes, de militants associatif ou politique. Le titre que nous avons choisi dit notre perplexité, engage un nouveau combat pour le pangolin, injustement pointé du doigt dans la propagation du coronavirus. Plus sérieusement, ce titre invite à penser plus loin que le rattrapage, la relance, le retour au monde d’avant.

 

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L’histoire enseigne que lorsque surgit une pandémie, la désorganisation sociale est la menace la plus grave. Cette désorganisation serait même plus meurtrière que les effets de la maladie. Si les magasins alimentaires avaient été fermés, si les éboueurs avaient déserté nos rues, si les soignants malades à leur tour avaient cessé de soigner, si les services publics des transports, de la propreté, de l’aide sociale, de l’éducation, de la justice ou de la police avaient abandonné leurs missions, alors le chaos se serait agrégé à la crise sanitaire et sociale. Pourtant, la société a tenu bon. Si l’État s’est montré défaillant à bien des égards, les caissières, les éboueurs, les aides-soignants et les infirmières, les livreurs, les postiers, les femmes de ménage, les chauffeurs et les taxis, ont répondu présent. La société, robuste et solide, a finalement bien plus tenu debout que le pouvoir lui-même. Ces secondes lignes, derniers de cordée invisibles et mal-payés – qui ne sont rien selon le président Macron –, sont devenus indispensables aux yeux de tous. C’est peut-être l’un des bouleversements mentaux de cette crise. Alors que le monde était confiné, ils et souvent elles continuaient d’œuvrer, d’aller et venir, parce que leur travail faisait sens, à leurs yeux et auprès de tous. Cette utilité sociale hier méprisée et désormais applaudie jusqu’à interroger et remettre en cause la hiérarchie sociale des métiers.

C’est cette interrogation radicale sur ce que nous pensions acquis que rend possible cette crise. Comment ce monde dominé par le néolibéralisme a-t-il pu s’arrêter pour sauver des vies ? À notre grand étonnement et à celui du philosophe Michaël Fœssel : « La valeur de la vie humaine a pris une importance qu’elle n’avait pas encore au XXème siècle ». C’est même désormais aussi à cette aune que notre appréciation des nations et de leur système se juge. Près des deux tiers de l’humanité confinée, c’était il y a peu inimaginable. Cette décision, le confinement faute de mieux, même prise par une poignée d’individus, révèle une puissance et un pouvoir d’agir à une échelle dont nous nous croyions incapables. Et d’une certaine manière, nous avons fait la démonstration que nos vies valent plus que leurs profits. Quelle leçon en tirerons-nous ?

Feu de paille ? « Quoi qu’il en coûte  », nous avons combattu la Covid-19. Et les quartiers entiers qui redécouvrent la faim, est-ce que cela nous coûte ? Un pan de la société a basculé dans la pauvreté. Des aides ont bien été engagées (chômage partiel, aides financières ponctuelles, loyers différés, etc.) mais les vieux réflexes reviennent déjà. Comme il y a cent ans, dix ans, hier, il faut consommer et travailler plus. La remise en cause des 35h serait l’une des leçons de cette crise : voilà une idée neuve ! Toutes ces réformes déplorables que le pouvoir est aujourd’hui obligé de repousser, voire d’abandonner, ne seront pas enterrées. Alors même que la dette n’a jamais été aussi consensuelle pour surmonter la crise qui vient – au point que les libéraux en défendent l’absolue nécessité –, le plan de relance européen de 500 milliards est assujetti à des réformes structurelles. Les cadres mentaux de nos dirigeants pas plus que ceux de l’Europe n’ont changé. Il n’y aura pas de monde d’après indépendamment de celui que nous oserons penser, imaginer, imposer.

Lorsque surgit une pandémie, la désorganisation sociale est la menace la plus grave. Cette désorganisation serait même plus meurtrière que les effets de la maladie. Si les magasins alimentaires avaient été fermés, si les éboueurs avaient déserté nos rues, si les soignants malades à leur tour avaient cessé de soigner, si les services publics des transports, de la propreté, de l’aide sociale, de l’éducation, de la justice ou de la police avaient abandonné leurs missions, alors le chaos se serait agrégé à la crise sanitaire et sociale. Pourtant, la société a tenu bon.

S’il est un monde d’après, il est pour l’instant celui de l’incertitude. Le philosophe américain Fredric Jameson le résume en une phrase : « Il est plus facile de penser la fin du monde que la fin du capitalisme ». C’est toute la contradiction de ce moment inédit. Nous ne connaissons rien, à ce jour, de ses conséquences : sur la possibilité d’une récidive de la pandémie, des effets du confinement sur les enfants, sur les adultes, sur l’amour ; les conséquences de la maladie sur les corps soignés mais affectés, sur nos économies et sur notre organisation sociale. Sur la planète et la nature. La nature, dit-on, aurait repris ses droits. Un puma dans les rues de Santiago du Chili et des cerfs dans les villes japonaises ; des oiseaux qui chantent dans nos centres urbains et des baleines qui dansent le long des côtes marseillaises ; une pollution ralentie et des eaux transparentes à Venise. Le confinement a sauvé des vies parce qu’il a aussi fait chuter drastiquement la pollution. Donc, yes we can.

Chacun joue sa partition. Les néolibéraux utilisent la puissance de l’État pour restructurer l’économie et canaliser la société. Il n’y a rien de plus imprécis que de se réjouir du retour de l’État. Car celui-ci n’a jamais rendu les armes. Bien au contraire, c’est même à la redéfinition des services publics que l’État néolibéral travaille. L’école, la justice, la police, la santé sont dans le collimateur, depuis longtemps. Pendant cette crise, une certaine vision de l’école a été vantée par le ministre Blanquer, le téléenseignement comme évolution possible alternative à l’école de l’apprentissage ensemble. C’est une idée de l’enfant, du citoyen et de notre société qui se défait. Même constat pour le système de santé que d’aucuns pendant la crise ont continué de vilipender en proposant des plans de rationalisation. Or si l’hôpital a tenu bon, c’est parce que cette logique a été écartée le temps d’une pandémie et que les soignants ont repris le pouvoir. Les cost killers ont dû en rabattre. Les technocrates de l’hôpital public ont été forcés de passer au second plan. Les premières manifestations post confinement, à l’hôpital public, n’avaient que ces mots à la bouche. « Augmentez les salaires et le nombre de lits » et « les technocrates dehors ! » Dans cette alliance des mots d’ordre tout est dit : le social valorisé, les métiers reconnus, la bureaucratie rejetée. Naomie Klein a raison : la crise peut être une occasion pour les pouvoirs de faire avancer, de façon brutale, une autre organisation sociale. Saurons-nous faire avancer un projet alternatif ? Le programme de la résistance invoqué montre l’ambition. Il ne donne pas de réponse. La crise sanitaire a révélé un État incapable d’assurer ses missions essentielles, notamment de mise à l’abri et de sécurité des citoyens. En revanche, nous avons vu un État autoritaire et bureaucratique. Le Monde a même révélé qu’au début du mois de mars, en pleine pandémie et alors que la pénurie de protection pour les soignants, les travailleurs, les plus fragiles était alarmante, des masques étaient brûlés par millions, selon le plan. Le politique a laissé place à une administration en roue libre, bureaucratisée. Sidération encore : on s’enorgueillissait d’être la sixième puissance économique mondiale et nous n’avons pas été capables de fabriquer les masques nécessaires, obligés de se battre sur le tarmac des aéroports chinois. La chute est rude.

Nous pensions hier encore que l’État français disposait d’une solide administration. On découvre une administration formée strictement à réduire les dépenses et les effectifs et non à anticiper le monde de demain. On aurait dû mieux regarder « L’exercice de l’État ». Il y a dix ans déjà ce film de Pierre Schoeller racontait comment l’esprit public avait quitté la haute administration au profit de bénéfices personnels. Et dès lors, ces hauts fonctionnaires, suffisants n’ont pas anticipé et tout a manqué : les places dans les hôpitaux, les masques, les tests. Pourtant, ils savaient et s’en fichaient. Celui qui, chaque soir, présentait les chiffres des entrées à l’hôpital, du nombre de personnes infectées et le bilan des morts, le professeur Salomon, savait. Il avait même alerté Emmanuel Macron lors de la campagne présidentielle : « Notre système de santé n’est pas prêt à affronter une épidémie d’ampleur ». Dès lors, le doute s’insinue. Que savons-nous des stocks stratégiques ? Il y avait, il y a quinze ans, près de deux milliards de masques. Et puis plus rien. Avons-nous les pastilles d’iodes en nombre suffisant si un accident nucléaire arrivait ? Avons-nous les stocks alimentaires pour faire face à des phénomènes extrêmes ? Disposons-nous des vaccins en quantité contre la variole ? Cette crise insinue une inquiétude redoutable.

Gouverner, c’est prévoir

On se souvient de cet échange entre une infirmière et le président de la République. Elle l’interpellait : « On a besoin d’argent. Au quotidien, on a des fermetures de lits dans nos services faute de personnels. On a besoin de moyens et de personnels. On ne peut plus accueillir les patients. Il faut des lits et du personnel ». Il lui répondait : « Il n’y a pas d’argent magique ». S’en suivit plus d’un an de mobilisation des soignants, avec des grèves et des manifestations. Les gouvernants savaient et ils pouvaient prévoir. L’argent magique retrouvé par milliers de milliards aurait sans doute été bien mieux investi qu’il ne le sera dans des décisions prises à la hâte, sans plan, sans concertation, sans débat politique.

Car la politique a elle aussi était confinée. Derrière les mises en scène guerrières par le pouvoir, il y a eu beaucoup de vide et de communication. Réduit à l’impuissance face au virus, le pouvoir a fait semblant. Il s’est agité – ou fait mine de s’agiter. L’allocution du président de la République devant l’hôpital militaire de Mulhouse en reste une triste illustration. Faute d’agir, il a joué sur les peurs : « Nous sommes en guerre ! » Grotesque. Risible aussi de le voir devant cette tente de trente lits – appelée hôpital de campagne – quand les médecins et le personnel poussaient les murs et créaient des places pour des milliers de patients en réanimation. L’enjeu était de montrer que le gouvernement prend des décisions, maîtrise la situation. Et derrière cet abandon politique, il y a eu les discours infantilisants à l’égard des aînés, des jeunes des quartiers populaires ou des étudiants. Comment asseoir sa légitimité quand elle était déjà si ébranlée ? L’appel à la science devait être le salut. Mais le « conseil scientifique » a surtout servi de caution. Les scientifiques ont remplacé les économistes sur les plateaux de télévision et les radios. Et tous, nous avons découvert un monde pétri d’enjeux de pouvoir, de luttes internes, d’intérêts particuliers, de connivence avec les politiques. Sans doute que cette instrumentalisation du discours scientifique par le politique a démonétisé la parole scientifique.

Le pouvoir a cessé de faire de la politique. La démocratie a été réduite à presque rien. La promulgation de l’État d’urgence sanitaire a réduit de manière inédite – et sans que personne ne le conteste vraiment – nos libertés fondamentales. Celles d’aller et venir et de se déplacer sans cette autorisation que nous nous faisions nous-mêmes, histoire de bien intégrer les règles. Mais aussi parce que les débats parlementaires ont été atrophiés, le temps de parole des oppositions largement rogné – jusqu’à une minute par intervenant. Le maintien du premier tour des élections municipales a été décidé de manière unilatérale sans concertation réelle avec les forces politiques. Et le second tour a été maintenu afin de tourner rapidement la page d’une séquence désagréable pour le gouvernement. Des choix d’autorité, imposés, alors même qu’ils fragilisent un des rares scrutins qui fait encore sens pour les Français.

À l’aune de notre État défaillant, un autre monde s’affirme. L’Europe a été aux abonnés absents quand la solidarité était indispensable. Les frontières se sont à nouveau élevées. Seul acte concerté, celui de la relance économique. Donc, l’Europe ne serait qu’un marché, une banque centrale ? L’Italie a dû faire face seule aux premières difficultés. C’est la Chine qui est venue prêter main-forte aux Italiens. On nous l’avait bien dit et c’est maintenant tangible : le centre de gravité du monde se déplace progressivement vers le Pacifique. L’Europe ne donne plus le la, depuis longtemps. C’est devenu une évidence incontournable. Alors est-ce une blessure narcissique qui a poussé la gauche et la droite à enfourcher le thème de la souveraineté ? Comment est-il possible qu’une telle idée surgisse au moment où l’on se prend de plein fouet une pandémie mondiale ? La gauche n’en finit plus de nous étonner. Au lieu de porter le débat sur les voies d’une coopération mondiale, d’une régulation internationale, on valorise la souveraineté nationale et fait de la frontière, nationale ou européenne, un rempart. Comme si le seul danger n’existait que par-delà les frontières. Mais de qui, de quoi, devons-nous nous protéger ?

La gauche a devant elle un chantier immense. La crise a fait resurgir des questions essentielles. La contestation du néolibéralisme autant que la certitude de l’épuisement d’un système qui nous fait courir à notre perte, était déjà mondiale : des luttes de Santiago du Chili aux gilets jaunes, en passant par les manifestations à Hong-kong ou en Iran, les associations comme ATTAC ou chez les altermondialistes, aux États-Unis avec la campagne de Bernie Sanders ou encore dans la prise de conscience du défi climatique et des nombreuses mobilisations sur le climat. Le coronavirus exacerbe ce qui existait déjà là. La gauche se parle. Ou plutôt se reparle. Il y a tout à inventer. Dans le monde de l’avant coronavirus, la gauche se cherchait. Ayant perdu toute boussole, elle n’avait plus de projet. Il ne suffira pas d’aligner les mots de transformation sociale, écologique et démocratique pour que le discours se réinvente et soit crédible. Dessine-moi un pangolin est un clin d’œil littéraire, une note d’espoir et d’optimisme, dont le titre référence au Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry permet d’entrevoir et de dessiner un nouvel imaginaire : celui que les contributions de cet ouvrage vous aideront à dessiner.

 

Pierre Jacquemain et Catherine Tricot

Cet article est extrait de l’ouvrage Dessine-moi un pangolin, co-édité par Regards et le Diable Vauvert

Notes

[1Banlieue, lendemains de révolte, Éditions La Dispute, 2006.

[2Post capitalisme, Éditions Au Diable Vauvert, 2009.

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