Accueil > La Midinale | Entretien par Pablo Pillaud-Vivien, Pierre Jacquemain | 18 mars 2020

« Il n’y a pas moins de racisme dans le cinéma français que dans le reste de la société »

LA MIDINALE AVEC ROKHAYA DIALLO. Ce soir à 20h55, RMC Story diffuse « Où sont les noirs ? », documentaire sur l’invisibilité des acteurs et des actrices noir-es dans les séries et le cinéma français. On en parle avec la réalisatrice du film, Rokhaya Diallo.

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 Rokhaya Diallo est journaliste, autrice, productrice et réalisatrice.

Regards. Votre film interroge l’absence - ou plutôt l’invisibilité - des acteurs et des actrices noir-es dans les films et dans les séries. Pourquoi ce film, pourquoi maintenant ?

Rokhaya Diallo. Le documentaire est porté depuis plusieurs années par Ali Rebeihi et Richard Koné qui en sont à l’initiative, avec Valérie Tubiana, la productrice. Malheureusement, ils ont essuyé plusieurs refus de chaines qui trouvaient que le sujet était clivant. Finalement, c’est RMC Story qui a décidé de relever le défi en produisant ce documentaire. Je travaille dessus depuis deux ans et demi. Il se trouve qu’il a finalement vu le jour aujourd’hui, dans un contexte qui est, pour moi, très opportun, dans la mesure où un débat a été déclenché avec la dernière cérémonie des César sur la représentation des actrices et des acteurs noir-es mais aussi dans un contexte où l’on a primé au Festival de Cannes et aux César, un film comme « Les Misérables ». C’est le moment de redoubler de vigilance pour éviter que ce film ne soit que l’arbre qui cache la forêt : derrière « Les Misérables », il y a un océan de films qui n’ont pas été vus, pas été produits, pas suffisamment soutenus. La question de l’invisibilité des acteurs et des actrices noir-es et de leur incapacité à durer dans le paysage avec des rôles de premier plan à l’exception de quelques noms, est donc pleinement d’actualité.

 

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Ce n’est pas tant l’invisibilisation que la stigmatisation parfois qui prime : on n’offre aux acteurs et actrices noir-es que des personnages de comédie, de mecs qui fument des joints, de racailles pour les hommes et de prostituées et d’aides soignantes pour les femmes... On dirait presque que le cinéma français sert à diffuser des préjugés : c’est la cas ?

Le cinéma français reste le reflet de préjugés qui sont profondément ancrés dans la société française et qui sont notamment nés à l’époque esclavagiste et coloniale. Il y a, pour les femmes, le cliché de l’hyper sexualisation du corps qui a notamment connu son apogée avec Joséphine Baker qui a dansé dans des spectacles que l’on appelait des revues nègres où elle était nue avec une ceinture de bananes. Elle incarnait alors le mythe du bon sauvage afro-descendant et de la femme noire qui n’était qu’un corps à disposition des hommes blancs. Marie-France Malonga, la sociologue interviewée dans le documentaire, dresse trois types de personnages qu’incarnent les noir-es et les minorités de manière générale au cinéma et à la télévision française : le premier stéréotype est celui du sauvage, c’est-à-dire la personne inadaptée culturellement. Le deuxième, c’est le fauteur de trouble, c’est-à-dire la racaille ou le délinquant, le terroriste même. Et la troisième figure récurrente, c’est celle de la victime qui a besoin d’aide, soit parce qu’elle n’a pas de papiers, soit parce qu’elle est réduite à l’esclavage, et qui, souvent, est sauvée par un personnage blanc. Ces personnages interviennent de manière récurrente dans la fiction française : le cinéma ne fait qu’entretenir des clichés qui sont malheureusement socialement très ancrés.

Vous diriez que ce sont les mêmes mécanismes qui font que la prise de parole d’Aïssa Maïga aux César a souvent été incomprise ?

La prise de parole d’Aïssa Maïga a été incomprise par une partie de la population ; elle a reçu énormément de félicitations par de nombreuses personnes, notamment dans la presse étrangère. Mais oui, elle a eu face à elle un public qui était dans une forme de déni. On ne peut pas porter une parole authentiquement antiraciste, politiquement articulée, sans créer de la crispation. Il est impossible de demander à des personnes de s’interroger sur leurs privilèges, sur leur déni, sur leur inaction par rapport à une invisibilité qui est drastique, sans créer du rejet ou de la critique. Aïssa Maïga ne parlait d’ailleurs pas uniquement des acteurs et des actrices noir-es mais aussi d’origine asiatique et maghrébine. On ne peut pas porter des interrogations sur l’antiracisme sans que cela ne génère de l’agressivité en retour – et je pense que c’est ce qu’il s’est passé.

Diriez-vous que le cinéma français est raciste ?

Je crois que le cinéma français porte autant de racisme que le reste de la société française. Ce n’est qu’une caisse de résonance qui a une grande portée dans la mesure où le cinéma français est particulièrement élitiste et que, dans les cercles de l’élite française, l’entre soi est plus prégnant qu’ailleurs. Il y a donc une amplification d’un phénomène de chasse gardée quant aux opportunités parce que le cinéma est un monde de reproduction sociale. Mais le racisme reste très diffus dans la société française et n’est pas circonscrit au monde du cinéma.

L’une des interrogations premières de votre film sur l’absence de noir-es sur les écrans français, c’est la différence avec les Etats-Unis où ils sont beaucoup plus présents. Pourquoi ?

Les Etats-Unis, même si c’est un pays sur lequel je ne porte pas un regard idéaliste dans la mesure où il a de gros problèmes de racisme, sont un pays qui a le mérite de se poser la question – et qui, contrairement à la France, n’est pas dans le déni. La question s’y pose depuis très longtemps : c’est un pays qui a donné la possibilité aux noir-es d’être visibles dans le cadre de médias communautaires comme BET (Black Enterntainment Television) où la visibilité des noir-es a été garantie par des productions qui étaient portées par des noir-es comme avec la blaxploitation. Cela a permis à des noir-es de devenir visibles par le public noir et, pour beaucoup, visible du grand public. Cette différence-là est liée à une culture qui consiste à davantage parler des questions raciales et à davantage les prendre en charge. En France, on vit dans un mythe d’égalité qui nous empêche de réfléchir de manière très claire aux mécanismes qui invisibilisent les minorités. L’autre point important dont parle Gary Dourdan dans le documentaire, c’est que les Etats-Unis est un pays capitaliste : quand un film comme « Black Panther » connaît un succès phénoménal, on se rend compte que les noir-es peuvent rapporter de l’argent. Et donc on en tire des conséquences économiques et pragmatiques, pas forcément liées à un antiracisme plus fort mais à une forme de logique économique.

L’absence, l’invisibilité plutôt, des noir-es dans le cinéma français, c’est une fatalité ? C’est quoi la solution ?

Non, ce n’est pas du tout une fatalité. Certains ont trouvé des portes pour pouvoir s’exprimer. Je pense notamment au rappeur Kery James qui pendant des années, a essayé de faire produire son film « Banlieusard » en France et qui finalement, a toqué aux portes de Netflix. Le film, réalisé par Leila Sy, a ainsi été diffusé sur la plateforme américaine – et en une semaine, il a fait trois millions de vues. Parfois, il faut donc savoir contourner… L’autre solution, c’est de faire comme Pat La Réalisation qui est interviewé dans le documentaire et de viser les réseaux sociaux et les plateformes internet comme YouTube pour donner corps à ses productions. Pat La Réalisation est extrêmement suivi et a un public très large qui lui a permis, en contournant les barrières du cinéma français, de devenir un acteur très populaire sur les réseaux sociaux. Je pense que le cinéma a intérêt à tenir compte de ces transformations parce que les gens voient qu’on peut raconter des histoires avec des personnages noirs, asiatiques et maghrébins et avoir du succès. D’une certaine manière, si le cinéma français et la télévision française ne donne pas de traduction artistique à ces réalités, les gens vont s’en détourner pour aller sur d’autres plateformes. Aujourd’hui, c’est d’ailleurs d’autant plus criant qu’on est en période de confinement et que beaucoup de gens vont regarder davantage les plateformes et se rendre compte du fait qu’on peut avoir de grands films ou de grandes séries avec des personnages noirs, arabes ou asiatiques. Et en sortant du confinement, ils vont peut-être être plus exigeants à l’égard du cinéma français et de la télévision française !

Une dernière question, Rokhaya Diallo : au temps du coronavirus, on voit passer beaucoup de railleries et de moqueries, notamment sur Twitter, du type ”quand est-ce que Rokhaya va nous dire que les noir-es sont stigmatisé-es parce que les masques sont blancs et de facto non-adaptés ?” Qu’avez-vous envie de leur répondre ?

Je suis un petit peu inquiète pour les gens qui, malgré le confinement, malgré les alertes graves concernant la crise sanitaire, continuent à penser que leur premier problème dans la vie, c’est moi… Ce qui est triste, c’est que je passe très peu de temps à parler de mes adversaires alors même qu’eux ne cessent de parler de moi dans leurs livres et dans leurs tweets. Pour moi, c’est simplement la démonstration du fait que je dis des choses qui suscite de l’attention et de l’inconfort. A partir du moment où l’on dénonce un système de domination, des avantages et des privilèges, forcément, on provoque de la réaction. Mes détracteurs ne font donc que donner la preuve de la justesse de ce que je dénonce – et que nous dénonçons collectivement. Parce que je ne suis pas seule, loin de là.

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