Accueil > politique | Entretien par Hugo Touzet | 5 avril 2020

Lucien Sève : « J’ai quitté le Parti communiste parce que j’étais plus que jamais communiste »

Le grand philosophe marxiste Lucien Sève est décédé le 23 mars dernier du Covid-19. Retour sur son engagement, sa vision du communisme et son rapport au parti dans ce passionnant et inédit entretien de juin 2014. Par Hugo Touzet, directeur d’Espaces Marx.

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En 2014, dans le cadre d’un mémoire de recherche en sociologie, j’ai eu le plaisir de pouvoir conduire un entretien avec Lucien Sève. Je m’intéressais alors au rôle des intellectuels dans les stratégies d’hégémonie de la gauche radicale en France, à travers le cas du Parti communiste français. Je cherchais à comprendre quels usages de la pensée avait un parti de gauche radicale ayant vocation à prendre le pouvoir.

Toujours en déplacement, rarement disponible, Lucien Sève m’avait proposé de lui adresser mes questions par écrit, pour lui laisser le temps d’y réfléchir et pouvoir y répondre « sur un ton parlé ».

C’est cet entretien que nous partageons ici. Lucien Sève y revient sur son parcours d’intellectuel et de militant politique, mais aussi, plus largement, sur de grandes questions ayant traversé l’histoire de la gauche et du Parti communiste français : comment produire une pensée politique utile à la bataille des idées et libre de toute influence "politicienne" ? Comment concilier, pour un philosophe marxiste, activité critique, réflexive, et activité pratique ? Quelles transformations de la "pensée communiste" sont nécessaires pour que son projet initial, celui du partage et de l’émancipation humaine, demeure d’actualité ?

S’il était initialement dédié à des fins de recherche, cet entretien nous semble être un témoignage trop précieux de la vie d’un intellectuel incontournable et des périodes qu’il a traversées pour ne pas le rendre public. Nous avons néanmoins l’intime conviction que Lucien Sève aurait voulu faire partager ce parcours, cette histoire et cet engagement.

Bonne lecture.

Hugo Touzet, directeur d’Espaces Marx

 

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Hugo Touzet. Pour commencer, pourrais-tu te présenter brièvement et me parler des liens que tu entretiens avec le PCF ?

Lucien Sève. Elève de l’ENS Ulm de 1945 à 1949, de mes dix-huit à mes vingt-deux ans, où l’audience du PCF était alors très forte, j’y ai lié amitié avec des camarades communistes ou en voie d’adhérer, dont Louis Althusser, mon aîné de huit ans, caïman de philosophie, et suis devenu un sympathisant. Mais pas davantage, étant à la fois peu politisé encore et repoussé par le sectarisme pour moi inquiétant dont me donnait image la cellule de la rue d’Ulm, et qu’il me semblait entrevoir à une tout autre échelle dans le parti. Reçu à l’agrégation de philosophie en 1949, j’eus pour premier poste le Lycée français de Bruxelles, et l’ambassade attendait de moi que je fasse rayonner la culture française en Belgique – on me faisait miroiter une promotion possible en attaché culturel.

J’ai présenté, hors du lycée, une série de conférences publiques très fréquentée, mais où s’exprimait ouvertement, de fois en fois, mon passage en cours de l’existentialisme sartrien au marxisme-léninisme, ce qui, dans le contexte de la guerre froide à son plus intense, n’allait pas sans remous. Vivement mis en garde par les autorités, je fis de façon provocatrice profession de communisme dans ma dernière conférence. Convoqué à l’ambassade, je m’y vis notifier brutalement ma révocation par Son Excellence de Hauteclocque. Cette expérience de la répression bourgeoise pour pur délit d’opinion précipita mon adhésion au PCF en 1950. Nommé par punition à Chaumont, où le parti manquait cruellement de cadres qualifiés, je devins en six mois membre du secrétariat fédéral et me lançai dans une vie militante hyperintense qui allait durer quelque quarante ans.

J’ai été élu au Comité central au XVIe Congrès en 1961 et y suis resté jusqu’en 1994. En 1970, alors que j’étais professeur de philosophie dans un lycée de Marseille - l’accès à l’enseignement supérieur et à la recherche m’a été complètement barré pour raison politique -, la direction du parti m’a demandé de venir à Paris diriger les Editions sociales, ce que j’ai fait de 1970 à 1982. Puis je suis rentré à l’Institut de recherches marxistes à la direction duquel j’ai cotoyé des années Francette Lazard et Jacques Chambaz. Après mon départ du Comité central en 1994, j’ai été encore un militant communiste, quoique de moins en moins actif, jusqu’à ma décision de quitter le PCF en 2010. J’ai donc été membre du PCF durant soixante ans, et militant très actif durant presque toute ma vie.

Pourrais-tu me raconter le moment où tu as décidé de quitter le PCF et revenir sur les raisons et le contexte qui ont motivé ce choix ?

Formé au communisme et à la vie de parti à la dure époque de la guerre froide et du stalinisme intérieur, j’ai été pendant quelque vingt-cinq ans un militant résolument dans la ligne, combatif au service de la politique de la direction, suiviste sur le plan stratégique - ce qui n’excluait pas de mener au sein du parti des luttes de réel enjeu politique. Ainsi ai-je engagé en 1961 une dure bataille contre ce qui m’apparaissait être la révision opportuniste du marxisme chez Roger Garaudy, membre du Bureau politique (et j’ai été soutenu au début par Maurice Thorez lui-même) ou, en 1964, un combat suivi contre la croyance aux dons, très répandue dans le parti et porteuse d’une politique scolaire de l’égalité des chances où je voyais une typique illusion bourgeoise.

Néanmoins, jusqu’au 22e Congrès où se décida l’abandon de la dictature du prolétariat, j’ai toujours été fondamentalement un communiste dans la ligne. La première fêlure sérieuse a été justement cet abandon : non pas du tout l’abandon en lui-même, dont j’étais de longue date complet partisan, mais la façon dont il était motivé et le vide stratégique qu’il creusait sans vrai remplacement à mes yeux. A partir de 1976 donc - j’ai alors cinquante ans -, je commence à m’interroger sérieusement sur la capacité stratégique et théorique de la haute direction du parti. Puis l’énorme faillite du CDLP (le Centre de diffusion du livre et de la presse, l’organisme de diffusion des éditions communistes) déclenche dans les années 1978 et suivantes une politique de réorganisation de notre ensemble éditorial que je juge absurde, catastrophique, et qu’avec les autres responsables de nos maisons d’édition je combats de toutes mes forces, mais en faisant l’implacable expérience de l’autocratisme cynique qui caractérise la section d’administration du Comité central, sous la houlette de Gaston Plissonnier et le diktat financier de Georges Gosnat.

C’est pourquoi je quitte, à ma demande, la direction des Editions sociales en 1982. Et j’en viens de plus en plus à l’idée qu’est à changer en profondeur non seulement la démarche de pensée stratégique de la direction mais le mode de vie et d’organisation du parti, dont à mon sens s’est retirée l’inspiration authentiquement communiste, si vivace chez Lénine. C’est alors que survient, en 1984, le résultat catastrophique du parti aux élections européennes – une descente qui va s’avérer pour l’essentiel définitive de la zone des 20% d’audience vers celle des 10%, puis même au-dessous. Je ressens, avec beaucoup d’autres camarades, ce radical revers comme un mandat impératif de réexamen radical de notre pourquoi nous combattons, avec, quant à moi, la conviction profonde que ce qui est historiquement en cause n’est pas du tout le communisme mais, de façon exactement contraire, le non-communisme qu’a signifié le rabattement stratégique sur ce que nous appelons le socialisme pour la France et l’incapacité à sortir pour de bon des pratiques organisationnelles du stalinisme.

Au Comité central de juin 1984, je m’ouvre pour la première fois de ces idées et en appelle à une refondation communiste. Ce qui va être un point de départ pour une très vaste bataille politique intérieure jusqu’en 1988, puis aussi extérieure à partir de 1989, bataille de riche complexité durant plusieurs décennies – à mon sens elle est toujours en cours –, qui tout à la fois s’est heurtée à ce que le PCF a structurellement d’irréformable – et c’est de ce caractère tragiquement irréformable, qu’avec d’autres, j’ai définitivement pris acte en 2010 en le quittant – et, en même temps, me paraît avoir contribué à produire des effets lentement transformateurs. Toute la question aujourd’hui même est de les convertir en formation d’une nouvelle sorte d’organisation capable d’impulser les réalités sociales une stratégie d’évolution-révolution communiste dont l’urgence est, à mes yeux, criante. J’ai donc quitté le Parti communiste parce que je suis plus que jamais communiste, et que j’ai dû constater qu’il ne l’était plus, que même à mon sens il n’était plus capable, tel qu’il est, de le redevenir.

De quelle manière contribues-tu – ou as-tu contribué – à la vie du Parti communiste et aux combats portés par le Parti communiste ?

En soixante années de militantisme au PCF, j’ai bien entendu contribué, comme dit ta question, de maintes façons à la vie et aux luttes du PCF. Disons même, sans prétention : à peu près à toutes. Longuement membre du Comité central – trente-trois ans... – mais toujours militant actif de ma cellule où je n’ai guère manqué de porte-à-porte électoral, tournée de l’Huma-Dimanche ou vente du muguet, j’ai assuré d’innombrables réunions publiques et intérieures, été même orateur du parti dans de grands meetings, aidé une bonne dizaine de fédérations en tant que membre du Comité central, été quinze ans professeur à l’Ecole centrale du parti, écrit d’innombrables articles grands et petits, pris ma part à maintes commissions de travail ou groupes d’étude, été en délégation auprès de bien des partis frères, suis intervenu sans doute plus d’une centaine de fois au Comité central.

J’ai même été le rédacteur du projet de résolution du 24e Congrès – et en même temps j’ai mené une intense vie de recherche marxiste dont les résultats ont donné lieu à publication d’une quinzaine de livres, jusqu’au moment où, devenu refondateur communiste, j’ai, durant dix ans pleins – durée peu courante – été un membre oppositionnel du Comité central, expérience à la fois humainement dure et politiquement instructive à un point rare. Il y a deux choses cependant dont je n’ai pas voulu, pour la raison impérative qu’elles m’auraient rendu impossible de me ménager dans un emploi du temps surchargé la place d’une vie de recherche, sans laquelle je ne saurais littéralement pas vivre – je suis très profondément un intello : je n’ai jamais accepté de devenir député, ce qui m’a été proposé quand j’étais membre de la direction fédérale à Marseille. Si j’avais dit oui, j’aurais été élu – et j’ai donné à entendre à qui de droit que je ne souhaitais pas du tout devenir un membre du Bureau politique.

J’aimerais à présent que tu me parles de la production idéologique du PCF : comment fonctionne-t-elle ? Comment se nourrit-elle de ce qui existe en dehors et autour du Parti (je pense aux revues, aux colloques, à Espaces Marx, aux travaux de chercheurs) ?

Parler de la production idéologique du PCF : question immense ! La difficulté est de savoir quoi retenir de plus marquant dans un océan de choses à dire. Ceci en premier et sans aucun doute : jeune prof de philo en début de politisation, j’ai été impressionné à vie par la découverte des œuvres de Lénine - en 1948, la cellule de la rue d’Ulm diffusa ses œuvres choisies en deux très gros volumes, édition de Moscou en langues étrangères et j’en ai été acheteur et lecteur. Que la politique communiste fut pensée à ce haut niveau d’exigence théorique a été, pour moi, une découverte bouleversante et définitive. J’ai par la suite été lecteur assidu et aussi collaborateur fréquent de publications du PCF comme La Nouvelle Critique, La Pensée, L’Ecole et la Nation, etc. Ce fut un haut mérite du PCF de la grande époque - disons jusqu’aux années 70 - de développer dans maints domaines un travail de réflexion et un débat d’idées de haut niveau, y compris à l’étage des travaux savants.

Je dois néanmoins sérieusement nuancer cet éloge rétrospectif pour une raison dont je suis devenu, au fil des décennies, vivement conscient : la très forte tendance de la direction à subordonner la vie intellectuelle du parti à la justification de ses choix politiques, donc à instituer un critère pragmatique dit ou non-dit de la pertinence des idées – travers culturel d’extrême nocivité sur la distance, puisqu’il a pour effet de refouler la lucidité critique dérangeante. Du moins la direction du parti a-t-elle continué, jusqu’à Waldeck Rochet inclusivement, d’attacher une vraie importance au travail et au débat d’idées. Sous ce rapport essentiel, tout s’est mis à changer après l’arrivée de Georges Marchais, Roland Leroy et quelques autres de semblable profil à la direction. Il y avait certes lieu de prendre distance avec un marxisme doctrinal largement périmé, ce à quoi contribua notamment Jean Kanapa. Mais ce fut pour ne le remplacer en fait par rien, de sorte que, dans les années 80, le niveau idéologique de la politique communiste et de la vie du parti lui-même s’est à mon sens abaissé de façon désastreuse.

Dans mon appel à une refondation communiste, la vive conscience de cette carence théorico-culturelle tenait une forte place. Je crois devoir constater, sévèrement, que rien n’a été capable d’inverser cette tendance à l’appauvrissement idéologique. Aujourd’hui même, alors que sont immenses les questions théoriques à approfondir, et malgré les initiatives parfois intéressantes, mais trop discontinues, par exemple d’Espaces Marx, je trouve le PCF très au-dessous de la tâche. Et cela seul suffit à rendre bien improbable une vraie remontée d’audience. De même, m’a affligé la nouvelle formule de l’Humanité, qui a rendu quotidienne une page de médiocre polémique politicienne comme Cactus tout en diminuant la place des articles et débats d’idées. On pourra me trouver bien sévère dans ce bref tour d’horizon sur la production idéologique du PCF. C’est que je ne peux oublier ce qu’était en la matière l’exigence de Marx lui-même, et de Lénine, de Gramsci après lui. Si la visée communiste doit pouvoir retrouver en ce siècle la pertinence cruciale qui, à mon sens, lui revient, ce ne peut être que dans le contexte d’une reprise extrêmement ambitieuse de l’activité intellectuelle multiforme que cela présuppose.

J’ai fait le choix de commencer mon étude en 1966, lors du Comité central d’Argenteuil. Ce comité central marque en effet un tournant – du moins au niveau du discours officiel – dans le rôle et la place des intellectuels au sein du PCF. Le Parti renonce à cette occasion à toute « conception utilitariste » de l’intellectuel et laisse la « liberté de création totale », rompant ainsi avec l’héritage thorézien. Pourrais-tu me parler de la manière dont les membres de la direction ayant une activité de production d’idées dépassant la sphère du parti étaient perçus, écoutés, entendus dans ces instances ? En d’autres termes, quel était, par exemple, ton champ d’intervention sur les orientations politiques, les débats et les discussions dans un cadre comme celui du comité central ?

Cette question m’oblige à formuler et justifier d’abord un avis beaucoup plus critique que le tien sur la session d’Argenteuil du Comité central. Une sorte de légende dorée s’est installée sur ce Comité, réputé à la fois acte de haute culture et moment stratégique essentiel. Ce ne fut véritablement à mes yeux, surtout avec recul historique, ni l’un ni l’autre - je te renvoie à ma contribution à Aragon et le Comité central d’Argenteuil, Annales de la Société des amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, n°2, 2000, p. 49-71. Pour le dire vite, le Comité central d’Argenteuil, c’est trois choses en elles-mêmes fort distinctes mais avec une parenté politique plus ou moins implicite :

  1. C’est d’abord – là en est le propos déclenchant – l’officialisation d’une attitude très ouverte du PCF envers ce qu’on y appelle alors de façon réductrice la culture, c’est-à-dire en fait la seule création artistique et littéraire. Cet aspect d’Argenteuil est dû avant tout à la bataille dont Aragon avait fait – à juste titre – une affaire quasi personnelle : faire en sorte, comme il me l’avait dit dans un long entretien que j’eus avec lui en 1963, d’« éviter qu’en France le passage au socialisme se paie du même drame pour les intellectuels » que ce fut le cas en URSS. En ce premier sens, Argenteuil est le rejet explicite par le PCF de ce qu’on peut appeler le stalinisme en matière artistique. Acte politique bien entendu fort positif, mais commenté en des termes aragoniens intouchables – on nous a prévenus, à l’ouverture du Comité, que ne serait accepté aucun amendement au projet de résolution, dont toute la partie sur l’art était de sa plume... et qui du point de vue marxiste pouvaient donner lieu à critique pour cause d’idéalisme consensuel, comme n’a pas manqué de le relever Althusser...
  2. Le deuxième aspect du Comité central d’Argenteuil, c’est que cela a été un nouvel épisode de l’affrontement sévère entre philosophes du parti sur la bonne façon de sortir du stalinisme doctrinal. Après avoir été un stalinien caricatural en philosophie, Roger Garaudy, à la suite de 1956, se convertit d’un coup à la lecture humaniste de Marx, manuscrits de 1844 à l’appui, et devient une figure de proue de la convergence idéologique dans le dialogue entre hommes de bonne volonté... En 1961, je mets en cause cet opportunisme théorique, fausse sortie droitière du stalinisme, initialement soutenu en cela par Maurice Thorez. S’ensuit une âpre bataille philosophico-politique, qu’au nom de la direction du parti Waldeck Rochet va arbitrer en 1962 dans son petit livre Qu’est-ce que la philosophie marxiste ? – jugement de Salomon qui ne résout pas la contradiction.
    En 1965, publiant en même temps Pour Marx et Lire Le Capital, Althusser et ses jeunes camarades donnent une nouvelle acuité à la dénonciation du révisionnisme philosophique garaudyste, en élevant de façon majeure le niveau d’exigence théorique du marxisme, mais dans une tonalité politique implicitement gauchiste qui n’est pas sans faire elle-même sérieusement problème. L’affrontement a lieu début 1966 dans une vaste assemblée des philosophes communistes qui se tient à Choisy-le-Roi, et à laquelle les membres du Bureau politique assistent sans intervenir. C’est donc une tentative de conciliation générale qui se joue quelques mois plus tard à Argenteuil, mais qui en réalité ne va faire que confirmer le caractère inarbitrable du litige – après Argenteuil, va en fait l’emporter la ligne althussérienne comprise comme adieu à toute philosophie marxiste et référence majeure à la scientificité du matérialisme historique, sous l’impulsion de Jean Kanapa, devenu inspirateur direct du Secrétariat général. Sous ce second rapport, Argenteuil n’est, au vrai, qu’une suite de débats passablement confuse autour d’un malentendu foncier sur l’humanisme marxiste, lequel est compris de façon complètement différente par les philosophes – pour qui est humaniste une pensée de l’historico-social dont le concept de base est la grande abstraction vide de l’homme – et les politiques pour qui le mot signifie attachement aux valeurs humaines universelles, donc concrètement profession de foi démocratique. Sous le débat de l’humanisme, la question est pour les uns : quelle conception du marxisme après son dramatique appauvrissement sectaire ? Et pour les autres : quelle politique mener dans un pays comme la France d’aujourd’hui ? Malentendu profond. Et donc sous ce second rapport Argenteuil est le nom d’un ratage.
  3. En troisième lieu, – c’est bien évidemment l’essentiel du point de vue de la direction du parti, et d’abord de Waldeck – Argenteuil est une vaste séance de cogitation stratégique : sans parler encore de stalinisme, deux ans après la mort de Maurice Thorez, cette direction prend lentement conscience d’un changement d’ère historique pour le pays et pour le parti, et cherche à repérer les nouveaux points cardinaux, avec l’intuition forte que le moment vient pour nous d’un aggiornamento où va jouer un rôle essentiel la question de l’alliance avec le Parti socialiste (PS), seule façon de se débarrasser de la domination de la droite gaullienne, c’est-à-dire aussi l’exigence de rendre le PCF démocratiquement présentable. En ce sens Argenteuil est un moment effectivement notable de sortie du stalinisme, d’exploration des voies et moyens de cette sortie. Mais les choses n’étant pas encore vraiment mûres pour que le débat se mène en termes directement politiques, le double terrain culturel de l’art et de la philosophie permet d’engager la réflexion contradictoire de façon démarquée, donc en un sens plus libre, mais aussi bien plus équivoque. En ce troisième sens, Argenteuil est dans l’histoire du parti une date de transition effectivement importante mais en même temps des plus confuse.

J’en viens à ce qui est ta question sous ce quatrième point, c’est-à-dire le rapport au PCF de l’intellectuel communiste en tant que producteur d’idées. Une brève remarque générale d’abord : on crédite ordinairement Argenteuil d’une libération de l’intervention intellectuelle par rapport aux attentes, voire aux exigences de l’autorité politique. S’il est vrai qu’en matière artistique la liberté du créateur devient à peu près entière sur la base d’un vrai changement d’attitude, en un domaine comme la philosophie, le non-interventionnisme de la direction dans les années 70 et suivantes a une raison bien moins glorieuse : cette direction à l’heure de Marchais/Kanapa n’attache plus d’importance à ces questions, et plus largement à la plupart des questions d’ordre théorique : il n’y a pas là progrès de la liberté mais régrès de la pensée, je le dis de rude expérience.

En revanche, dans les questions d’idées à enjeu politico-stratégique direct -analyse économique, histoire du parti, questions d’enjeu sociétal...-, la tendance au contrôle et à l’interventionnisme de la direction ne prend nullement fin avec Argenteuil. Directeur des Editions sociales, je reçois par exemple en 1973 une décision du Secrétariat qui m’intime l’ordre de mettre au pilon, juste avant sa mise en vente, tout le tirage d’un livre de Maurice Decaillot sur le mode de production socialiste parce qu’au passage, y est posée la question de savoir si, en URSS, les travailleurs sont bien possesseurs de leurs moyens de production... En 1987, j’ai été mis en accusation au Comité central et dans l’Humanité parce que je posais dans ma contribution au livre Je / Sur l’individualité la question de savoir si une forme-parti révolutionnaire « où ceux d’en bas ont essentiellement pour tâche d’appuyer des opérations et transformations de sommet » n’est pas aussi, « de façon contradictoire », « à certains égards aliénée et aliénante elle-même » (p. 243). En ce domaine aussi, l’idéalisation du Comité central d’Argenteuil et de ses suites appelle examen critique vigilant.

Mais ta question me pose assez personnellement celle de savoir dans quelles mesures, en tant que producteur d’idées, j’ai eu l’expérience d’être écouté par le parti, et quel fut mon champ d’intervention dans un cadre comme celui du Comité central. Question aux multiples aspects, d’ailleurs évolutifs entre 1961 et 1994, et à laquelle bien entendu il n’est pas possible de répondre de façon juste en peu de phrases. En m’efforçant d’être parfaitement honnête dans la réponse, je dois dire cependant de manière globale que ma longue expérience en cette affaire a été pour l’essentiel négative. Que veux-je dire par là ? Tant que j’ai produit des idées qui, directement ou non, allaient dans le sens au moins apparent d’un soutien aux vues de la direction, il n’y a jamais eu aucun problème... Mais dans la mesure, rare lors des années 60 et 70, devenue fréquente dans les années 80 et suivantes, où les idées que j’avançais oralement et plus encore par écrit - articles, livres - ne concordaient pas avec celles de la direction, voire les contestaient expressément, cela s’est presque toujours mal ou même fort mal passé. Quelques exemples :

  1. En 1951, tout jeune adhérent du parti, sur la base du texte de Staline à propos du marxisme en linguistique et m’appuyant sur l’idée qui y figure selon laquelle sont pleinement possibles des changements qualitatifs graduels et non pas explosifs, je développe dans un article la thèse de la possibilité d’un passage pacifique au socialisme en France, sous condition d’avoir réussi à créer un rapport de forces majoritaire en ce sens – en filigrane, mon texte envisageait la possibilité de faire l’économie de la dictature du prolétariat. J’envoie le texte à Georges Cogniot, membre du Comité central, qui suivait la fédération de la Haute-Marne dont j’étais membre. Il me répond que j’ai tout faux, et me donne gentiment à comprendre que des questions de haute stratégie comme celle-là ne peuvent pas être abordées par n’importe qui... Renvoi du producteur d’idées à son incompétence structurelle face à la direction du parti.
  2. En 1964, sur la base d’un travail de fond en psychologie comme de mon expérience d’enseignant, j’écris pour L’Ecole et la Nation une longue étude intitulée Les dons n’existent pas, qui tout à la fois établit l’inanité scientifique de la croyance en une innéité des dispositions intellectuelles et la grave fausseté d’une politique scolaire dite d’égalité des chances, masque d’une ségrégation sociale dans l’accès au savoir – par là, tout à la fois je secoue un préjugé idéologique très répandu dans le parti même et je propose une transformation de fond de la politique scolaire du PCF. La plupart des dirigeants communistes reçoivent cet article avec méfiance, quelques-uns le jugent même dangereusement contre-productif... Peu après, Jean Rostand, considéré à cette époque comme la plus grande sommité biologique, dans un discours prononcé devant des enseignants socialistes, fait l’éloge de mon article et appuie pour l’essentiel ma critique des dons. Fin des objections dans le parti, mais sans aucun retour autocritique sur les - mauvaises - raisons de son rejet initial.
  3. Au cours des années 60, tout à la fois je mène bataille contre la thèse droitière de la convergence des idéologies et les interprétations, indéfendables à mes yeux, que Garaudy avance de nombre d’idées marxistes, et, en même temps, appréciant bien davantage le travail, en ce domaine, d’Althusser et de ses camarades, je discute cependant de façon serrée maintes thèses althussériennes comme plus largement la recherche d’une sortie gauchiste du stalinisme. Cette bataille sur deux fronts s’avère extrêmement difficile, et j’y prends de nombreux coups – Garaudy a tout tenté pour me faire retirer du Comité central, et les althussériens de l’époque ont été contre moi féroces... Sur le premier de ces fronts, l’alliance Aragon-Garaudy tend à disqualifier d’avance toute contestation comme trahissant une rémanence stalinienne ; sur le second, les importantes réserves faites sur la lecture althussérienne de Marx sont soupçonnées de rémanence humaniste, alors même que c’est moi le premier qui ai mis en cause le pseudo-marxisme de Garaudy... Ces expériences et quelques autres m’induisent à conclure que, dans le PCF de la grande époque où, pourtant, la dimension théorique de la politique tient une place sans équivalent en aucune autre formation, l’apport de l’intellectuel producteur d’idées n’a guère d’effet qu’à travers une grille de réception politique que ne parviennent à peu près jamais à traverser les idées dérangeantes parmi lesquelles, pourtant, peuvent à l’occasion se trouver des idées de première pertinence et opérativité. Aragon lui-même n’est parvenu à faire admettre et officialiser une ligne large en matière artistique qu’au prix d’une bataille des plus intenses et persévérantes auprès de Maurice Thorez, y compris en utilisant cette arme bien à lui - je tiens la confidence de Georges Cogniot, qui fut le secrétaire politique de Maurice - qu’était la menace de suicide...

Cette conclusion pessimiste a été plus que confirmée par ma très rude expérience de membre du Comité central de 1984 à 1994, c’est-à-dire au long de la décennie où j’ai mené au sein de cet organisme, et plus largement du parti, la bataille de la Refondation communiste. Dès le moment, en juillet 1984, où est formulée au niveau du Bureau politique, la thèse selon laquelle le mouvement de contestation dans le Comité central est un complot liquidateur - la formule est de Gaston Plissonnier - téléguidé par l’Elysée pour amener le PCF à la capitulation politique - thèse qui, particulièrement concernant des gens comme moi, était d’une fabuleuse absurdité -, littéralement plus aucune idée, analyse, suggestion, remarque n’échappe à l’interprétation codée d’avance en conséquence.

Un exemple : en 1986, je donne, comme les années précédentes à l’Ecole centrale de quatre mois, une série de cours sur la dialectique, dans lesquels figure au passage, cette idée que le troisième terme des contradictions dialectiques - exemple chez Marx : l’Etat par rapport aux classes antagonistes - n’est pas, comme le soutient Hegel, le réel dépassement de la contradiction, mais bien plutôt son redoublement, lequel peut néanmoins jouer à ce titre un rôle passablement essentiel ; lors du débat final sur cette série de cours, plusieurs élèves, dirigeants fédéraux, me cuisinent d’étrange manière sur cette question du troisième terme, me faisant revenir, pour la contester, sur l’idée que le troisième terme pourrait jouer un rôle essentiel - alors même que mon propos de base est justement qu’il n’est pas du tout l’essentiel dans la contradiction. Au moment où je m’en vais dans la perplexité, une camarade me rattrape et se met en devoir de m’expliquer cet épisode pour moi énigmatique : avant le cours, m’apprend-elle, la direction de l’Ecole a prévenu les élèves que je suis « en désaccord avec le 25e Congrès » - cela alors que j’en ai voté deux fois les thèses, une fois au Comité central, une deuxième fois au congrès lui-même ; au Comité central, j’ai certes avancé des vues critiques et proposé des amendements au projet de résolution, mais dont plusieurs ont été adoptés.... De sorte que nombre d’élèves m’ont écouté de bout en bout en cherchant la faute, qu’ils se sont imaginé trouver dans cette question logico-philosophique du troisième terme : le sens caché de mes propos à ce sujet serait que je sous-estime la lutte à l’entreprise ! Suite à cet incident, j’ai un échange de lettres avec Georges Marchais du type dialogue de sourds, et je suis définitivement rayé de la liste des professeurs de l’Ecole centrale.

J’ai vécu toute une décennie cette mise en accusation permanente des idées que j’ai continué d’avancer au Comité central ou dans mes écrits. Toute un série de membres du Comité étaient convaincus d’avance que, bien entendu, j’allais prochainement me retrouver au Parti socialiste – trente ans plus tard, je suis toujours plus que jamais communiste de conviction fondamentale... Je pense pouvoir conclure que, dans la culture de parti que nous avons héritée de la matrice stalinienne et qui, envers et contre tout, n’a jamais été éradiquée pour de bon - au contraire, elle a été renforcée dans ces années 80-90 -, est dramatiquement inéduquée l’ouverture effective (impliquant bien sûr travail critique) aux idées produites par des intellectuels, comme plus largement par tous les militants. Lors d’une longue entrevue que j’ai eue avec Georges Marchais en septembre 1984, je l’ai entendu de mes propres oreilles me demander : « As-tu jamais vu une bonne idée émaner de la base ? » Je garantis mot pout mot l’exactitude de cette phrase. Elle est pour moi au cœur du drame historique inachevé du communisme politique.

Sur la question du rapport entre engagement intellectuel et engagement politique, Max Weber écrivait dans Le savant et le politique, « on ne peut être en même temps homme d’action et homme d’études, sans manquer la vocation de l’un ou de l’autre ». Comment tu situes-tu par rapport à cette vision des choses ? Plus largement, quelle est ta conception des rapports que devraient entretenir l’activité critique, réflexive, et l’activité pratique ? Et quelle est la nature de ces rapports au sein du Parti communiste français ?

Tu m’interroges sur la phrase connue de Max Weber : « on ne peut être en même temps homme d’action et homme d’études, sans manquer la vocation de l’un ou de l’autre. » Selon la façon dont on y entend le en même temps, cette phrase énonce une lapalissade ou une flagrante contre-vérité. Si on prend en même temps au pied de la lettre, c’est-à-dire comme signifiant de façon simultanée, c’est une évidence, dès lors que l’action politique, du moins intensément menée, ne laisse bien sûr pas de temps pour l’étude, ni même de vraie disponibilité psychique pour l’attitude mentale qu’elle requiert. De 1843 à 1846, Marx, tout en ayant une activité politique, n’y est pas enfermé au point de ne pouvoir avancer de La critique du droit politique hégélien à L’idéologie allemande. Au contraire, de 1848 à 1850, il est si complètement investi dans la lutte révolutionnaire que, bien entendu, il ne peut plus produire de travaux théoriques, il n’écrit que les articles politiques de la Nouvelle gazette rhénane. Et c’est seulement une fois la période révolutionnaire close, qu’à Londres, il retrouve le temps d’aller lire les économistes au British Museum. En ce petit sens du en même temps, la phrase de Weber n’est vraiment qu’un truisme.

Mais si par en même temps, entendu de façon plus large, on veut dire qu’un même individu, en sa même vie, ne saurait être à la fois homme d’action et homme d’études, alors la thèse n’est manifestement vraie que pour certains profils personnels, radicalement fausse au contraire chez d’autres, aux premiers rangs desquels, justement, Marx et Engels, puis toute une famille de dirigeants politiques-théoriciens formés à leur école, dont les Lénine ou les Gramsci – et l’épuisement de cette tradition dans les dernières décennies du XXe siècle est, à mes yeux, un indice très profond de la crise historique d’un modèle daté de communisme politique, un appel criant à re-produire en des conditions historico-civilisationnelles très neuves un communisme politique de très haut niveau théorique aussi bien que pratique. Non seulement ces deux sortes d’activité sont compossibles chez les mêmes individus – Lénine lisant de façon très productive Hegel durant la guerre avant de diriger la Révolution d’Octobre, Gramsci écrivant ses Cahiers de la prison après avoir cofondé le Parti communiste italien... –, mais on peut, à très bon droit, soutenir que, si du moins on a en vue un action politique fondamentalement révolutionnaire, donc à réel fondement théorique, les deux activités se tonifient réciproquement.

Si, pour reprendre une formule d’Althusser, il y a bien, lorsque les enjeux sont profonds, « lutte de classes dans la théorie », alors seule la plus riche expérience de la bataille politique confère la vraie pénétration théorique, et seule la haute culture qu’autorise la pratique personnelle de la recherche théorique donne accès au plus grand art de la direction politique. Lénine, entre avril et octobre 1917, est une preuve éclatante de ce que j’avance ici. Que Max Weber n’ait pas su voir ça ne témoigne pas, chez lui, d’une vraie perspicacité.
Ce qu’on peut dire sans doute pour lui sauver partiellement la mise, c’est que la vraie compossibilité et même la complicité entre maîtrise politique et pénétration théorique est chose toujours complexe, fragile même, parce qu’il y a sans nul doute des pentes contradictoires, voire antagoniques, entre les deux attitudes et leurs exigences. La tentation du raccourci utilitaire dans l’usage pratique de la ressource théorique, et la tentation symétrique de la polémisation politique des complexes clivages de la pensée, cette double tentation aux effets désastreux, n’est pas une vue de l’esprit – je l’ai, quant à moi, vécue du dedans, et j’ai été contraint, avec recul, de porter maints regards critiques, voire pis encore, sur telles choses que j’ai pensées ou que j’ai faites.

Si Max Weber s’était limité à dire qu’existe toujours une tension forte, qui devient vite ruineuse si on n’est pas très vigilant et expérimenté à y résister, entre logique des savoirs et logique de l’agir, il aurait dit une chose bien peu contestable. Mais cette phrase en dit une autre, et à mes yeux très fausse, comme si régnait en tout et à jamais une dichotomie radicale entre souci du vrai et volonté d’efficace, alors que tout dépend en fin de compte de ce qu’on vise en fait d’efficacité et du connexe degré de lucidité que ça implique. A mes yeux d’aujourd’hui encore, la visée communiste est par excellence ce qui à la fois permet et exige la connivence foncière entre haut esprit de recherche et riche initiative pratique. Et la forme neuve d’organisation politique dont il va être besoin pour avancer dans l’évo-révolution communiste a notamment pour impératif, à mon sens, d’être hautement formatrice chez tous ses participants de cette culture exigeante de la recherche engagée et de l’implication critique.

Tu as appartenu, avec notamment Charles Fiterman, Guy Hermier et Roger Martelli, au mouvement des refondateurs, dont, selon les termes de ce dernier, le mouvement des communistes unitaires est l’héritier. Toujours selon Roger Martelli, le mot même de refondation a été pour la première fois utilisé par toi. Que peux-tu me dire sur ce courant refondateur et ton implication en son sein ?

Parler un peu brièvement de la Refondation communiste m’est difficile, au moment même où je suis en train d’écrire – pour moi-même – un très long témoignage personnel sur l’histoire de cette lutte aujourd’hui trentenaire, qui accompagnera un important fonds d’archives que je laisserai aux chercheurs. Que dire alors en un paragraphe ? Essayons ceci : au fil des années 70 et du début des années 80, j’en suis venu, lentement mais fortement, à la conviction - en un sens large très peu original, mais d’une façon mienne fort précise et pas commune à l’époque - que les déboires électoraux du PCF (il se fait doubler puis marginaliser par le PS) ont une source et un sens bien plus fondamentaux que ne semble le voir la direction du parti. Non pas du tout l’échec historique du communisme, comme tendent à le penser alors la plupart des contestataires, mais bien plutôt au contraire l’échec du non-communisme des pays socialistes et du mouvement communiste lui-même.

Marx a su voir extrêmement loin en avant, jusqu’à la sortie effective de la société de classes - ce qui est proprement le communisme -, mais à une époque historique où on est très loin encore, même dans les pays capitalistes développés, des conditions de maturité du passage possible à une société sans classes - niveau général des forces productives, développement émancipateur de la généralité des individus, possibilités concrètes d’une autogestion d’échelle nationale et supranationale... Les révolutions socialistes du XXe siècle dans les maillons faibles de la chaîne capitaliste sont donc sans recours tragiquement contradictoires, et le mouvement communiste international est lui-même enfermé dans cette contradiction. Or ce qui commence à nettement émerger vers la fin du XXe siècle est la maturation des préalables d’une évo-révolution communiste au sein même du capitalisme le plus développé – faute de gestion commune par les producteurs eux-mêmes associés, l’humanité va dans le mur de manière de plus en plus visiblement catastrophique.

Dès lors vient puissamment à l’ordre du jour la relance – la refondation – d’une initiative authentiquement communiste. Nous mourons de ne pas oser voir que nous sommes entrés dans la - longue - phase historique finale de l’histoire du capitalisme, donc de ne pas oser poser les problèmes et engager les combats transformateurs au niveau d’ambition voulue, donc de ne pas oser reconcevoir entièrement sur cette base le mode d’organisation novateur des luttes nécessaires. Tel était pour moi, dès 1984, le sens de mon appel à une Refondation communiste. Que les camarades refondateurs effectifs (avec moi, par exemple Guy Hermier, Roger Martelli, Jack Ralite, etc – je n’y inclus pas Charles Fiterman, même si médiatiquement, il a été bombardé d’office numéro 1 des Refondateurs, parce qu’il avait sur la manche les galons de Secrétaire du Comité central...) aient été grosso modo amalgamés par la direction et une majorité de cadres du parti à sa suite à des comploteurs de tendance cachée social-démocrate, est un drame à pleurer. Si, depuis tout ce temps, nous avions travaillé de façon suivie et inventive en ce sens, où n’en serions-nous pas aujourd’hui, où c’est un Front national qui ramasse temporairement la mise du mécontentement populaire ? Cela dit, il n’est jamais trop tard pour essayer de bien faire. On peut encore aller dans ce sens, celui même de Marx, repensé dans les conditions incomparablement plus mûres du XXIe siècle commençant. Mieux vaudrait ne pas perdre encore du temps avant de s’y mettre pour de bon...

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  • À Argenteuil, lors d’une session de son comité central, le PCF acta la prise de conscience de ce que les Grecs de l’époque de Socrate, et même d’avant, savaient déjà. Quel retard, vingt-cinq siècles au moins, pour un parti d’avant-garde ! Lucien Sève mit lui soixante ans pour comprendre que ce retard était rédhibitoire et qu’il condamnait sans rémission ce parti à la ruine. En comparaison c’est court, et il faut saluer Lucien Sève d’avoir conclu son parcours de militant du PCF par un geste digne, venu au moment choisi. Il nous le dit et le dit bien. Soixante ans c’est court mais c’est long aussi. Il n’a pas fallu soixante ans de réflexion à Léon Blum pour décider en 1920 de ne pas voter la motion Cachin-Frossard-Souvarine, pour l’honneur du mouvement ouvrier et sa capacité à faire de la politique.

    Aussi les réponses de Lucien Sève aux questions d’Hugo Touzet tiennent-elles du testament spirituel et de l’oraison funèbre. On y voit le cheminement d’un homme qui ne peut abdiquer indéfiniment son intelligence et en parallèle les grincements de l’appareil du PCF, dont les rouages tournent sans huile. L’homme conclut en proclamant sa foi dans le communisme. Y a-t-il un devoir moral à la maintenir intacte ? Il aurait pu aussi bien dire quelque chose comme ‘je quitte le parti communiste parce que je ne suis plus marxiste’ ou ‘je me suis engagé dans une voie que je renie, je reconnais cette erreur et je la corrige’. Cela n’eût été ni absurde ni attentatoire à sa probité. Loin de l’abjuration ou du retour sur soi il choisit de démontrer que le communisme n’est pas le communisme. Pourquoi pas ? Philosophiquement c’est possible et il œuvra à s’acquitter de cette mission jusqu’à la fin de sa vie. La foi est l’âme des religions. Elle est aussi celle de la militance.

    De cette confession une chose est absente : la réalité du communisme. Pendant que Lucien Sève se répandait en certitudes avant de s’interroger en profondeur, les hommes mouraient en URSS, dans les îles du Goulag et les caves de la Loubianka. Ils mouraient à Berlin, à Budapest, à Gdansk. En Chine le Gand Bond en avant faisait des dizaines de millions de morts. Les peuples asservis par les régimes socialistes étaient aussi bâillonnés et le mensonge d’État pouvait être efficace. Mais l’était-il sur le long terme, l’était-il à partir d’un certain niveau dans la hiérarchie des appareils ? Tout le monde sait maintenant ce qu’il faut savoir et ces régimes ont disparu. Leur réalité appartient désormais pour l’essentiel au domaine des historiens, qui la scrutent à la lumière de leur compétence. La vérité sur le communisme viendra d’eux, plus que des philosophes marxistes ou marxiens.

    Glycère Benoît Le 4 mai à 09:05
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