Accueil | Par Gilles Alfonsi | 21 février 2020

Peut-on être libre d’obéir ? Vous avez quatre heures !

Dans Libres d’obéir, l’historien Johann Chapoutot tend à établir une filiation entre la « direction des hommes » par les nazis et le management d’aujourd’hui. Il en ressort pour le moins une certaine gêne.

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Ce pourrait être l’intitulé d’une épreuve de baccalauréat, en philosophie : « Peut-on être libre d’obéir ? », avec un point d’interrogation qui appellerait la recherche d’arguments contradictoires. Comme son sous-titre Le management, du nazisme à aujourd’hui, le titre de l’ouvrage de Johann Chapoutot ne s’embarrasse pas d’un point d’interrogation.

 

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Le prologue précise d’abord que le vocabulaire de la performance utilisé par les nazis est bien antérieur au nazisme et que la conduite de l’action par mission ou par objectif est en termes militaires une conception du travail depuis le 19ème siècle. Mais ensuite, l’auteur glisse : « Le management a une histoire qui commence bien avant le nazisme, mais cette histoire s’est poursuivie et la réflexion s’est enrichie durant les douze ans du IIIeme Reich, moment managérial, mais aussi matrice de la théorie et de la pratique du management pour l’après-guerre ». Si on lit bien, le IIIe Reich est présenté là comme une matrice du management contemporain, c’est-à-dire qu’il en serait à l’origine. L’auteur dit aussi qu’il y aurait eu une « conception nazie du management [qui] a eu des prolongements et une postérité après 1945 »… mais qu’« il ne s’agit pas de dire que le management a des origines nazies – c’est faux, il lui préexiste de quelques décennies – ni qu’il est une activité criminelle par essence. » À ce propos, à la place d’une approche historique internationale de l’essor du management, absente du livre, nous avons l’affirmation selon laquelle « le terme de performance est un terme cardinal, fondamental, dans la pensée nazie » [1], qui pousse dans le sens d’une assimilation entre nazisme et management contemporain.

Chercher l’adhésion et manipuler le peuple n’est pas spécialement nazi

Au cœur du livre, il y a cette idée que les nazis auraient élaboré « une conception du travail non autoritaire, où l’employé et l’ouvrier consentent à leur sort et approuvent leur activité, dans un espace de liberté et d’autonomie a priori bien incompatible avec le caractère illibéral du IIIème Reich ». Pour les nazis, nous dit Chapoutot, les orientations sont données par les plus hautes instances centrales, mais l’individu dispose d’une grande marge de liberté de décision et d’initiative. Et de parler d’une « liberté d’obéir aux ordres reçus et d’accomplir à tout prix la mission confiée ». Là où le bât blesse, c’est que l’auteur ne cesse d’attribuer aux nazis des conceptions qui préexistaient et qu’ils n’ont fait que reprendre à leur compte. Et malheureusement, l’auteur laisse passer des dizaines de pages avant d’écrire – heureusement ! – que cette liberté n’en est pas une, qu’il s’agit d’une imposture, que nous sommes là dans un système d’aliénation, d’oppression, ce qui n’a rien à voir avec une liberté véritable, qui bien sûr supposerait la possibilité de participer à la définition des objectifs. Mais au fait, qu’y aurait-il de spécifique dans le management nazi ? L’auteur nous parle longuement de la volonté des nazis de privilégier la pratique contre la théorie. C’est un peu court : on aurait imaginé qu’il évoque par exemple les conséquences du projet nazi de purification de la race et d’élimination des impurs, qui a pu nécessiter (imagine-t-on) l’invention de rapports managériaux très particulier… pour parvenir à réaliser l’extermination de millions de personnes. Cette dimension est absente du livre.

Un autre aspect concerne la manière dont les nazis mobilisent le peuple. Sur France culture, Johann Chapoutot explique : « On se dit que si les nazis s’intéressent au management, cela va être forcément vertical, autoritaire, et parfaitement oppressif. Or, en fait, pas du tout, pour une raison simple, les nazis ont très bien compris que pour […] produire massivement, il fallait motiver le matériau humain […], qu’on appelle aujourd’hui la ressources humaine […] C’est pour ça qu’il y a une réflexion sur la joie dans le travail. Vous avez un gigantesque comité d’entreprise qui est créé en 1933 à l’échelle du Reich. » Cette fois, on est surpris que l’auteur feigne d’ignorer que les ouvriers ont depuis la deuxième moitié du 19ème siècle été constamment l’objet de politiques d’entreprises visant à assurer un climat social serein, à accompagner le confort des méritants, à soutenir leurs familles pour obtenir des ouvriers plus productifs. La négation de la lutte des classes, la volonté d’obtenir le consentement de chacun, la recherche de productivité à tout prix sont au cœur des conceptions dominantes en Europe et aux États-Unis. L’accès aux loisirs des ouvriers, les politiques sociales pour les familles ne sont nullement des inventions des nazis : elles sont reprises par eux.

Non, les nazis ne sont pas anti-étatistes

L’auteur traite aussi de la critique nazie de l’État. Pour lui, « les nazis se révèlent [être] des anti-étatistes convaincus » : en effet, « l’État, en pratique, apparaît en recul, comme menacé par une profusion d’institutions et d’organismes ad hoc » et par le parti nazi lui-même. Et de rappeler que pour les dirigeants nazis, l’État est synonyme de dégénérescence raciale, une catastrophe pour la race germanique, alors que le « droit originel était pur instinct et pulsion vitale », et non institution statique comme l’État. Et de citer Hitler : « Ce n’est pas l’État qui nous donne des ordres, mais nous qui donnons des ordres à l’État », et face à un État qui serait une fin en soi, il s’agit de faire de l’État un moyen au service du renforcement et de la perpétuation de la race.

Là aussi, on peut voir un biais dans le raisonnement : que les nazis soient hostiles à l’État qui préexiste à leur arrivée au pouvoir, qu’il veuille en changer les objectifs pour en faire l’outil de leur projet, que des théoriciens diabolisent l’État et prétendent l’anéantir, cela implique-t-il qu’ils soient réellement anti-étatistes ? Non, bien sûr, et d’ailleurs il y a une contradiction à dire que les nazis sont hostiles à l’État après avoir souligné que les nazis se sont fortement attachés à développer des politiques étatiques pour fédérer le peuple et obtenir son adhésion. En réalité, les nazis renforcent et utilisent l’État, qu’il s’agisse de protéger les « vrais allemands », de réprimer les ennemis de la race ou de conduire l’effort de guerre. Il est donc absurde d’affirmer que les nazis sont anti-étatistes, même si c’est un État qui se veut non au service d’une classe mais au service d’une race. Au passage, Chapoutot parle d’« émulation social-darwinienne » [2] ou de « darwinisme administratif » [3] pour désigner la forte conflictualité entre les différentes instances de l’État (multiples institutions, ministères, agences, etc.). On se demande bien ce que Charles Darwin vient faire ici, instrumentalisé comme il n’a jamais cessé de l’être de tous côtés, tout particulièrement par l’extrême droite.

Il n’y avait pas de besoin de s’atteler à faire du nazisme la matrice du management d’aujourd’hui pour adresser une critique, fondamentalement juste, au New public management.

Le livre se poursuit sur la présentation du parcours d’après-guerre de Reinhard Höhn, ancien responsable nazi qui, après avoir échappé à des poursuites judiciaires, accomplit une longue et brillante carrière dans le domaine du management. Il contribue à penser l’outil militaire allemand, prend la tête d’une école de commerce destinée aux cadres d’entreprises, dont les enseignements sont inspirés de la Harward Business School. Ainsi, l’Allemagne recycle de nombreux nazis, et en l’occurrence l’école de Höhn accueillera entre 1956 et 2000 environ 600.000 cadres. Cela conforte-t-il la thèse de la filiation entre nazisme et management contemporain ou cela démontre-t-il simplement l’opportunisme et le carriérisme des anciens nazis, dans un domaine où l’érudition et le niveau des élites est – il faut bien le dire – assez médiocre ?

Quelques pages avant son épilogue, Johann Chapoutot écrit à propos du management tel que le conçoit l’ancien nazi Höhn : « La seule liberté résidait dans le choix des moyens, jamais dans celui des fins ». Mais, encore une fois, il écrit lui-même que cette conception était déjà mises en œuvre par l’armée prussienne entre… 1813 et 1891 ! Cependant, il souligne – et c’est important – qu’un management qui dissocie la fin et les moyens « repose sur un mensonge fondamental et fait dévier l’employé, ou le subordonné, d’une liberté promise vers une aliénation certaine ». Du coup, après avoir critiqué l’orientation éditoriale du livre, retenons ceci : « Ne jamais penser les fins, être cantonné au seul calcul des moyens est constitutif d’une aliénation au travail dont on connaît les symptômes psychosociaux : anxiété, épuisement, burn out. » Il n’y avait pas de besoin de s’atteler à faire du nazisme la matrice de la théorie et de la pratique du management d’aujourd’hui pour adresser une critique, fondamentalement juste, au New public management.

 

Gilles Alfonsi

Libres d’obéir – Le management, du nazisme à aujourd’hui, Johann Chapoutot, Gallimard, janvier 2020, 169 pages.

Notes

[1Propos de Chapoutot dans une émission de France culture, le 8 janvier 2020

[2France culture

[3Dans l’ouvrage

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