Accueil | Par Rokhaya Diallo | 6 avril 2020

Pourquoi les corps subalternes sont-ils toujours déshumanisés ?

Qu’une épidémie puisse frapper le monde, sans que l’Afrique ne prenne sa part, parait donc invraisemblable tant la souffrance des Africain.e.s est devenue une évidence. Analyse d’une polémique qui s’inscrit dans le droit fil de la violence coloniale et patriarcale historique.

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Jeudi 2 avril, une séquence de débat met littéralement le feu aux réseaux sociaux. On y voit deux hommes : Jean-Paul Mira et Camille Locht, respectivement directeur de recherche à l’Inserm et chef de la réanimation à l’hôpital Cochin de Paris, échanger au sujet de l’élaboration d’une riposte scientifique contre le Covid-19. « Si je peux être provocateur, est-ce qu’on ne devrait pas faire cette étude en Afrique, où il n’y a pas de masques, pas de traitements, pas de réanimation ? Un peu comme c’est fait d’ailleurs pour certaines études sur le SIDA ou chez les prostituées, on essaye des choses parce qu’on sait qu’elles sont hautement exposées et qu’elles ne se protègent pas », affirme Jean-Paul Mira tandis que Camille Locht acquiesce doctement en lui donnant raison.

 

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Autrement dit, puisque les corps des Africain.e.s et des « prostituées » semblent voués à être exposés à un danger certain, autant les mobiliser d’une manière qui soit utile à d’autres corps, plus précieux. Pas une seule fois, l’idée de la sollicitation d’un consentement de la part des propriétaires de ces corps réduits à des supports expérimentaux, n’émerge durant cette conversation.

Si ces propos ont suscité une large vague de condamnations, totalement justifiées, c’est parce qu’ils font écho à une déconsidération historique des corps subalternes.

Depuis le début de l’épidémie, l’on entend régulièrement des commentaires inquiets quant à la catastrophe que pourrait constituer l’épidémie du coronavirus si elle s’amplifiait sur le sol africain dans les proportions de ce qui se produit en Chine, en Europe ou aux États-Unis. En effet, les structures hospitalières des 54 pays du continent ne seraient probablement pas en mesure de prendre en charge l’intégralité des patients, faute de moyens suffisants. Toutefois, ces anticipations inquiétantes et catastrophistes semblent aussi traduire un étonnement malsain – peut-être inconscient – quant au caractère inéluctable du destin tragique, forcément, d’un continent qui ne pouvait pas être épargné. Comme s’il était inconcevable qu’il ne soit pas effroyablement touché. Les précédentes décennies ont malheureusement fait de l’Afrique le théâtre d’un nombre affolant de malheurs et de tragédies, si bien que l’on semble désormais habitué à voir ses habitant.e.s en proie aux plus atroces souffrances. Les famines d’enfants, les guerres ou génocides, les pandémies, naufrages de réfugié.e.s et autres catastrophes ont fini par être inconsciemment associées au continent africain, comme s’il s’agissait d’une sorte de malédiction intrinsèque à ce territoire. Qu’une épidémie puisse frapper le monde, sans que l’Afrique ne prenne sa part, parait donc invraisemblable tant la souffrance des Africain.e.s est devenue une évidence.

La souffrance des corps africains, celle des corps afro-descendants de manière plus générale, filmée, photographiée et multidiffusée est devenue une banalité médiatique, à laquelle l’œil occidental ne semble plus guère sensible. Lors du dramatique séisme qui avait anéanti une grande partie de la population haïtienne, le journaliste Christian Eboulé avait d’ailleurs dénoncé cette « absence d’égards » qui avait conduit tant de médias à montrer « de manière quasiment ininterrompue, ces centaines de cadavres haïtiens » mettant en scène un « funeste "spectacle" de corps meurtris, écrasés, déchiquetés » alors même qu’un tremblement de terre ayant eu lieu la même année en Italie n’avait pas donné lieu à un tel étalement de corps.

Cette faculté à montrer, ou à évoquer les corps subalternes comme des événements secondaires ou comme de potentiels cobayes n’est pas sans lien avec l’histoire coloniale.

Les corps colonisés et réduits à l’esclavage ont été exploités par la science occidentale moderne, qui à travers d’atroces souffrances infligées à des personnes déshumanisées a posé les fondements de nombreuses pratiques médicales dont l’héritage est encore palpable aujourd’hui. C’est le cas par exemple de la gynécologie dont le « père », le Dr James Marion Sims, était un réalité un tortionnaire auteur des pires sévices infligés à des femmes noires réduites à l’esclavage, afin de créer les outils qu’il estimait nécessaires à l’exercice de la gynécologie.

Alors que les mesures sanitaires de confinement ont fragilisé les travailleuses du sexe, qui pour beaucoup sont privées de ressources économiques, l’idée d’imposer des expérimentations à leur corps qui serait mis au service du plus grand nombre parait particulièrement odieuse. Ces dernières années, la législation n’a cessé de criminaliser leurs activités, ce qui les expose non seulement à des violences mais accroît le possible pouvoir d’intimidation des clients à leur égard. Or l’idée de les soutenir ou de les aider n’apparaît aucunement dans l’échange polémique, alors que nombre d’entre elles, vivant dans la précarité sont probablement surexposées au danger du virus. [1] Elles sont ici présentées comme des corps dénués de volonté, dont on peut disposer à l’envi.

Les corps des Africain.e.s, et des travailleuses sont traités comme des corps indésirables, dont la souffrance est normale. Rejetés lorsqu’ils sont migrants, rendus délinquants lorsqu’ils choisissent de vivre du travail sexuel, ils doivent être utiles au sens de l’utilité sociale au profit des corps dominants.

La désinvolture avec laquelle l’hypothèse de ces expérimentations a été évoquée rappelle combien la suprématie occidentale et le patriarcat ont depuis des siècles inscrit leur volonté sur des corps contraints et niés dans leur humanité. Jean-Paul Mira annonçait un propos « provocateur », il s’agit en réalité d’une déclaration empreinte d’un racisme et d’un sexisme qui s’inscrivent dans le droit fil de la violence coloniale et patriarcale historique.

 

Rokhaya Diallo

Notes

[1Le FAST, fonds d’aide aux personnes transgenre précaires, a d’ailleurs été lancé dernièrement, sachant que parmi elles se trouvent un nombre significatif de travailleurs et travailleuses du sexe.

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Vos réactions

  • Les sociétés africaines précoloniales étaient esclavagistes. C’est la colonisation qui a mis fin à l’esclavage.

    Glycère Benoît Le 6 avril à 09:57
       
    • Glycène Benoît, le problème avec le monde est que les gens les plus stupides comme vous sont plein de certitudes alors que les plus intelligents sont plein de doutes. Réfléchissez de temps en temps si vous en êtes capable le vocable esclavage vient de slavus c’est 100% européen.
      Éduquez mieux ( pas avec l’histoire de l’éducation nationale ou plus exactement la propagande nationale, la vraie histoire)

      Flam Le 6 avril à 11:53
    •  
    • Le problème avec l’occidental lambda c’est qu’il ne fait pas l’effort intellectuel de chercher l’histoire chez le premier concerné. Il n’existe dans aucune langue negro africaine un mot qui signifierait "esclave" au même titre que les langues des peuples esclavagistes connues.
      Vos historiens sont en grande partie des idéologues, eurocentristes, qui croient que l’histoire de l’Afrique se résume à l’esclavage et à la colonisation. Les plus rusés ont recours à la falsification tout simplement

      Doumbi Le 6 avril à 20:17
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  • Au vu du précédent message : l’esprit colonial n’est pas mort !
    Merci à Rokhaya Diallo pour cette dénonciation forte de l’utilisation des corps "subalternes".

    POUL Dominique Le 6 avril à 11:23
  •  
  • @POUL Dominique.
    Ce n’est pas l’esprit colonial, c’est le souci de la vérité historique. L’histoire n’est pas fondée sur le déni de réalité. C’est ce qui la différencie du discours politique, qui l’instrumentalise souvent afin de promouvoir un parti ou satisfaire une ambition.

    L’esclavage est une pratique économique que la morale condamne car elle objective l’être humain. Pourtant tous les peuples y ont recouru. Les peuples africains ne font pas exception. La traite négrière en est un des aspects. Elle occupe dans l’imaginaire collectif une place éminemment répulsive, symbole à juste titre du pire affairisme, de l’immonde. À côté des traites océaniques, dont les centres les plus importants, du moins les plus connus, étaient Dakar et Zanzibar, il existait une traite continentale, intra-africaine, qui les alimentait.

    Les puissances européennes mirent fin à la traite au cours du XIXème siècle puis, après avoir assuré leur tutelle sur les pays africains, combattirent, dans les territoires colonisés, les esclavagistes pour les réduire peu à peu et finir par les faire disparaitre. Le dire ne revient ni à défendre le colonialisme dans son principe ni à manifester un esprit colonial. Cela vise à rappeler une vérité historique et à dénoncer ceux qui, en la déformant ou en l’extrapolant, cherchent à répandre la haine dans le corps social par un discours racialiste, voire raciste, selon lequel il y aurait, par essence, la race victime et la race coupable.

    Glycère Benoît Le 6 avril à 12:16
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  • @POUL Dominique. Ce n’est pas l’esprit colonial, c’est le souci de la vérité historique. L’histoire n’est pas fondée sur le déni de réalité. C’est ce qui la différencie du discours politique, qui l’instrumentalise souvent afin de promouvoir un parti ou satisfaire une ambition.

    L’esclavage est une pratique économique que la morale condamne car elle objective l’être humain. Pourtant tous les peuples y ont recouru. Les peuples africains ne font pas exception. La traite négrière en est un des aspects. Elle occupe dans l’imaginaire collectif une place éminemment répulsive, symbole à juste titre du pire affairisme, de l’immonde. À côté des traites océaniques, dont les centres les plus importants, du moins les plus connus, étaient Dakar et Zanzibar, il existait une traite continentale, intra-africaine, qui les alimentait.

    Les puissances européennes mirent fin à la traite au cours du XIXème siècle puis, après avoir assuré leur tutelle sur les pays africains, combattirent, dans les territoires colonisés, les esclavagistes pour les réduire peu à peu et finir par les faire disparaitre. Le dire ne revient ni à défendre le colonialisme dans son principe ni à manifester un esprit colonial. Cela vise à rappeler une vérité historique et à dénoncer ceux qui, en la déformant ou en l’extrapolant, cherchent à répandre la haine dans le corps social par un discours racialiste, voire raciste, selon lequel il y aurait, par essence, la race victime et la race coupable.

    Glycère Benoît Le 6 avril à 12:18
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  • Je ne pense pas que la "délocalisation" des recherches thérapeutiques soit un phénomène nouveau...

    Oriol Le 7 avril à 15:44
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