Accueil | Par Loïc Le Clerc | 14 décembre 2020

Sachez-le, quand la France traduit « human rights », elle écrit « droits de l’homme »

Pourquoi la France est-elle le seul pays à dire « droits de l’homme » ? Pourquoi l’argument du H majuscule est une fumisterie ? On a causé avec Nicolas Rainaud.

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Nicolas Rainaud est membre du collectif Droits humains pour tou·te·s et responsable plaidoyer de l’association Equipop.

 

Regards. Le collectif Droits humains pour tou·te·s a lancé une pétition afin d’interpeller le secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Nicolas Rainaud. En juin 2021, la France va accueillir le Forum Génération Égalité, l’événement le plus important au niveau mondial sur les questions de droits des femmes depuis la conférence de Pékin en 1995 [1]. On s’est dit qu’il fallait profiter de l’occasion pour interpeller Antonio Guterres sur l’idée de faire changer, dans les traductions françaises des documents onusiens, l’appellation droits de l’homme pour droits humains. En fait, il s’agit de faire en sorte que l’exception française ne soit plus, concernant la Déclaration universelle des droits de l’homme, signée à Paris en 1948, pour laquelle il n’y a que la France qui parle de droits de l’homme (sans H majuscule) [2]. Le nom officiel, en anglais, est Universal Declaration of Human Rights, ce que tous les autres pays ont traduit par Déclaration universelle des droits humains. Tous les pays, sauf un...

 

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C’est donc la France qui bloque l’ONU pour que la traduction de « human rights » soit « droits de l’homme » ?

Il faut à la fois confondre et dissocier la France du français. Le Canada, dans sa version francophone, dit droits de la personne humaine. La plupart des pays francophones disent droits de l’homme. Mais, ce qui est important, c’est que le français est la seule langue à le dire comme ça. Antonio Guterres a le pouvoir de d’imposer au niveau des systèmes onusiens une traduction juste de human rights. On pense qu’il y a la possibilité de mettre la pression sur Emmanuel Macron, qui va faire un discours lors de ce Forum Génération Égalité. La dernière fois, à l’ONU, il avait parlé des droits des femmes comme étant « inséparables » des droits de l’homme… Cette fois-ci, il ne pourra pas dire ce genre de choses.

Il faut savoir qu’en 1948, la déclaration devait être celle des men’s rights, mais ça ne l’a pas été parce que des femmes et des féministes se sont mobilisés pour que ce soit human rights. En français, si l’on a gardé droits de l’homme pour le titre, on sent bien qu’il y a eu une prise de conscience. Ainsi l’article 1 : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. » Il est toujours possible de revenir sur cette erreur originelle. En espagnol, en 1948, on parlait aussi de derechos del hombre. Ça a changé dans les années 70 pour derechos humanos. Comme quoi on peut changer un texte, aussi historique soit-il. D’autant que la version anglaise étant la version de base, il ne s’agit donc pas d’une réécriture, mais d’une correction d’une mauvaise traduction.

Quid de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 ?

Je connais des gens qui étaient farouchement contre l’emploi de droits humains et qui sont devenus farouchement pour. Des profs d’histoire, notamment. Car, à force d’entendre les instances internationales ou les associations étrangères utiliser l’expression human rights, sauf quand quelqu’un s’exprime en français, ça fait réfléchir.

Concernant 1789, il n’y a pas de consensus. Mais, dans le bloc de constitutionnalité, il y a le préambule de la Constitution de 1946, lequel dit d’emblée que « le peuple français [...] proclame, en outre, comme particulièrement nécessaires à notre temps, les principes politiques, économiques et sociaux ci-après :

3. La loi garantit à la femme, dans tous les domaines, des droits égaux à ceux de l’homme. »

Cela veut dire que la Constitution actuelle admet que 1789 ne comporte pas les femmes. Quant à l’argument qui voudrait qu’on écrive « Homme avec un H majuscule car c’est l’humanité toute entière », c’est une plaisanterie. Regardez le fameux tableau de Le Barbier. Regardez sur le site de l’Élysée ou celui de l’ONU version française

Je pense qu’il n’est pas nécessaire de réécrire la déclaration de 1789, et qu’il vaut mieux regarder vers l’avenir et systématiser l’emploi de droits humains dans toutes les instances. Il se trouve que les choses bougent un petit peu en France. Jean-Yves Le Drian a dit à plusieurs reprises qu’il était « partisan de dire désormais définitivement "droits humains" ». Il y a une stratégie « Droits humains et développement » au ministère des Affaires étrangères qui est sortie l’année dernière – il y a trois ans, elle se serait appelée « Droits de l’Homme et développement », sans aucun doute. « Droits de l’homme » n’est plus gravé dans le marbre, ça commence à changer.

 

Propos recueillis par Loïc Le Clerc

Notes

[1L’événement devait être organisé pour les 25 ans de la conférence de Pékin, en 2020 donc, mais le Covid est passé par là.

[2Retrouvez ici la version originale et ici la traduction française.

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  • La fumisterie c’est cette polémique et les arguments qui l’alimentent. L’anglais n’est pas la langue officielle de l’ONU, de laquelle tous les textes devraient être traduits vers les diverses langues nationales. L’ONU compte six langues officielles, dans l’ordre alphabétique : l’anglais, l’arabe, le chinois, l’espagnol, le français et le russe. Il n’y a donc pas lieu de faire une traduction d’aucune d’entre elles pour établir les textes officiels, ils sont écrits directement dans ces langues.

    L’expression française ‘Droits de l’Homme’ est parfaitement correcte. Les mots homme et humain ont la même étymologie, homo, hominis, qui désigne l’homme en tant qu’être appartenant au genre homo, et aujourd’hui à l’espèce homo sapiens. A distinguer de vir, viri, l’homme en tant qu’être de sexe masculin. Le latin, comme le grec (ἄνθρωπος, ἀνθρώπου et ἀνήρ, ἀνδρός) a deux mots, le français un seul mais le contexte suffit à dissiper toute ambiguïté.

    Pourquoi s’amuser à jouer sur les mots ? C’est infantile. Ne faisons pas comme ceux qui disent ‘non-voyant’ pour ne pas dire ‘aveugle’.

    Glycère BENOIT Le 15 décembre 2020 à 10:55
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