Accueil | Tribune par Lucas Aloyse Fritz | 26 juin 2021

TRIBUNE. Ce que la marche radicale raconte

Dimanche dernier s’est tenue la marche des fiertés radicale, anti-raciste et anti-capitaliste. Cette marche a pour objectif d’appuyer les enjeux politiques liés aux inégalités au sein de la trame narrative des luttes LGBTQI+, en veillant à l’inclusion des corps peu, voire pas, représentés par la marche des fiertés : les corps précaires, racisés, handicapés. Au cœur de cette marche se trouve un cortège calme...

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Le cortège en question est sans musique. Il est ouvert à l’arrière et fermé à l’avant par deux camionnettes. Il circonscrit un espace-temps où l’on peut s’écouter parler, où l’on peut voir nos lèvres bouger, où l’on peut lire l’écriture des corps qui n’ont pas la capacité, la force ou l’envie de faire du bruit. Du reste la marche a été pensée dans son accessibilité : un parcours sans pavé, des fauteuils pour toutes et tous, des masques inclusifs et une communication en amont et pendant la marche pour respecter la zone de silence. Au centre, le bruit dans le cortège calme était d’autant plus fort que le vide acoustique était rempli du soutien politique et de la solidarité silencieuse des autres cortèges.

 

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Cette frontière symbolique, facilement franchissable, ces deux segments imaginaires marquant l’avant et l’arrière du cortège calme par deux points uniques, deux camionnettes, fut le message le plus radical de cette marche. À aucun moment la Nature qui a, soi-disant, horreur du vide, n’a pourtant cherché à le remplir. Le cortège calme est resté calme. Et pourtant rien, ni cordon de police, ni système punitif, ni surmoi freudien, ni grand algorithme n’empêchaient cette Nature de reprendre sa place de dominante absolue que les bons mots de la pensée des Lumières lui attribue. Deux camions, 30 handi et la fable de l’humanité est réécrite : il est possible de laisser du vide, du temps, du calme sans que l’humain ne l’envahisse, ne cherche à le capitaliser, l’exploiter, l’envahir. Le Père ne serait pas mort, il n’aurait peut-être jamais existé. Si cette histoire a été rendue possible, c’est d’une part l’écoute, l’organisation et la communication entre les associations présentes, et, le jour même, la confiance et le respect des quelque 30.000 personnes présentes à cette marche que l’on entendait dans le quasi-silence du cortège. Cette confiance ne reposait sur rien d’autres que sur une fable. C’est une fable qui a garanti le calme de cortège. Une fable logistique et politique bien sûr, avec ses associations, ses communiqués et ses équipes. Mais une fable. Une histoire dont on dira qu’elle est impossible. Une histoire de stim toys, de chiens-guides et de fauteuils, d’écriture et d’écoute.

C’est cela que raconte la marche radicale : la radicalité ne se déroule pas dans une violence acoustique ou dans une agitation politique au ton péremptoire. Elle ne suivra pas les codes de surenchère rhétorique des débats parlementaires, ni la course à la saturation des sphères d’information, ni cette passion étrange, renouvelée par les récentes réformes du bac pour le grand oral, l’éloquence, l’occupation de l’espace par un corps droit et au regard dur. Au contraire, elle prendra le temps d’écouter, de s’arrêter et d’écrire. Elle s’attaquera à la racine mathématique, au radical même, du capitalisme : à l’idéal du corps compétitif, sans repos et sans sommeil, et à la course à l’armement sensoriel, au mental d’acier, course à l’écrasement de la complexité et à la contraction du temps long, sur laquelle tournent toutes les machines d’accumulation du capital. Elle s’attaquera au manque d’énergie et au manque de temps. Elle en fera le ciment de la marche.

Cette marche est radicale car elle est revenue à la puissance politique du corps qui marche contre la logique capitaliste de la course.

Ainsi, le changement d’un tout petit nombre de paramètres logistiques, la présence de calme et la possibilité de s’arrêter, peut radicalement changer la façon dont on construit notre récit politique et la façon dont il se déroule. Néanmoins ce simple re-paramétrage a apporté des changements complexes. Derrière les paroles de celles et ceux qui peuvent et qui doivent parler, il y a les mains de celles et ceux qui signent pour les sourd.e.s et les malentendant.e.s, il y a les déplacements furtifs de l’équipe dite de « soutien émotionnel » qui vient soutenir les vulnérabilités de passage, il y a l’équipe d’ordre et l’équipe médicale pour assurer la maintenance des corps vivants. Un ralentissement général et c’est un millier de récits à emboîtements qui s’écrivent, se signent, se montrent et s’organisent.

En travaillant le sous-texte moteur et émotionnel du vivant, la marche radicale a révélé un impensé politique majeur des parties de gauche : le texte des inégalités ne s’écrit pas uniquement sur les ondes radiophoniques, les feuilles d’un livre ou les données audiovisuelles des débats de l’Assemblée nationale. Il s’écrit de façon plus volatile dans l’architecture de la ville, la trajectoire des corps et des regards qui se posent sur certains corps, à certains endroits de ces corps, le silence qui s’installe soudain comme on lève la plume avant de l’abattre sur la page et qui s’abat sur certains corps. L’inaccessibilité des rues pavées pour les fauteuils, l’impossible promiscuité des rues pour les immunodéprimés, la violence sensorielle des transports en commun, l’insécurité des grands axes pour les corps non hommes et non blancs racontent des histoires tragiques dont on connaît trop bien l’issue. Non seulement les handi, les trans, les femmes, les racisés sont poussés à organiser leur déplacement, à changer de trottoirs voire de rue pour éviter la narration d’une menace, d’une crise, d’une agression, d’un viol mais la ville et ses impensés politiques répètent en fond la même histoire, désagréable et inconfortable, de corps appropriés, d’espaces pris et de parole volée, dont il n’est plus possible d’être le héros.

Ce que fait le cortège calme c’est justement rappeler à quel point le bruit, qu’on aime à qualifier de non-message ou d’absence d’information est en réalité chargée d’informations socio-politiques et économiques. Le bruit, partout, est devenu le héros du capitalisme. Et c’est sur lui qu’il faut agir. Les riches PDG qui se murent dans des villas silencieuses pendant que tournent, à 130db les moteurs des machines à coudre dans les usines de Chine méridionale, les classes populaires vivant aux abords des aéroports et des autoroutes pendant qu’y roulent des berlines ultra silencieuses. L’espace sonore n’est pas seulement partagé entre ceux qui produisent du bruit et ont le droit de le produire et ceux qui le subissent tout en devant rester silencieux ; il n’est pas seulement l’objet d’une lutte socio-économique. Il en est aussi le sujet. Le son est le résultat de la rencontre entre deux corps. Le maintien d’un espace calme est aussi une revendication d’une façon de faire se rencontrer les corps. Une rencontre entre corps qui n’est pas dominé par l’idée d’un choc, d’une pénétration, d’une poigne entre deux corps humains qui se tiennent droits les yeux dans les trous et le sexe dans la braguette. Ce silence rappelle qu’il y a d’autres façons de rencontrer des humains en dehors du choc manuel et bucco-génital du cri et de l’attaque, et qu’il est possible de faire varier les niveaux de rencontres de la main, de la bouche, par la langue des signes, par le coup de la canne, par l’élancement de la roue du fauteuil, par le stim, par l’écoute des corps. Il nous rappelle que ces a-coups peuvent marquer la ponctuation d’une acoustique queer, une fable politique des niveaux de bruit dans la rencontre des corps.

En effet, peut-on uniquement lutter contre les inégalités sur le plan du discours tout en reproduisant ces mêmes inégalités par le mouvement de nos corps et le cadre logistique qui permet la mise en mouvement de nos membres ? La marche des fiertés, mais aussi, toute autre marche qui se veut progressiste doit progresser dans sa façon de marcher. Sans cela elle confesse une forme de pacte tacite avec le corps capitaliste en omettant inconsciemment ou sciemment la question des diversités fonctionnelles, des diversités de mobilités, de sensorialités et de cognitions.

De façon plus générale il ne s’agit plus de se demander si la question de l’accessibilité doit intéresser la marche des fiertés mais si une marche politique progressiste, qu’elle soit celle des fiertés ou une autre, n’a jamais été, en fin de compte, qu’une affaire d’accessibilité.

Ne s’agit-il pas, en amont des discours, de donner accès aux espaces communs, et à la rue notamment, à certains corps qui en sont habituellement exclus ? Historiquement il s’agissait pour la marche des fiertés d’offrir un espace temporaire de réunions publiques, d’imaginations politiques et de concertation sécurisée à des performances de genre et d’attirance que la rue et les communs rejettent. Il fallait montrer des corps qui racontent d’autres histoires, d’autres histoires sur eux-mêmes, sur l’humain et sur le désir, avant de traduire ces histoires en lois. Aujourd’hui les codes sont légèrement différents : la question des identifications visibles de classe, genre, de races et de sexe s’est étendue à la question des identifications plus ou moins visibles de capacités corporelles. Néanmoins l’enjeu reste le même pour toute marche qui se dit progressiste : quelles façons de bouger le corps humain et quelles façons d’habiter l’espace partagé par ces corps humains sont exclues par notre système politique, économique et culturel actuel ? Et comment faire en sorte que l’écosystème de corps et de discours que constitue la marche soit un prélude à la société qu’on a envie de construire ?

Ce que la marche radicale raconte, avec ces corps précaires, ces chiens-guides, ces fauteuils électriques, et ces sensorialités neuro-différentes, n’est pas l’avènement d’une gauche particulière, celle des minorités fabuleuses, et qui s’opposerait à la majorité vraie. Elle poursuit la seule histoire possible pour la gauche, celle d’accompagner le devenir minoritaire. « Être de gauche, nous dit Gilles Deleuze, c’est penser d’abord l’horizon, le monde, puis les proches, puis moi […] La majorité est un étalon vide. La majorité c’est personne, la minorité c’est tout le monde. Être de gauche c’est savoir que la minorité c’est tout le monde et que c’est là que se passent les phénomènes de devenir ». Il serait peut-être utile que les partis actuels de gauche prennent le temps de comprendre le rôle qu’ils peuvent jouer au sein d’une histoire de gauche qui commence à s’écrire sans eux. Il est possible qu’ils n’y voient pas seulement des opportunités d’agencements politiques, mais que ce soit leur propre devenir et leur propre histoire, l’histoire d’une lutte contre le bruit déguisé en majorité, qu’ils redécouvrent au contact de ces corps.

 

Lucas Aloyse Fritz, chercheur en sociologie et sciences de la communication, membre de l’association Cle Autiste

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