Accueil | Tribune par | 31 mars 2020

TRIBUNE. Coronavirus : il n’y aura pas de retour à la normale

Les quelques semaines d’interruption brutale de nos habitudes et de nos routines à cause de la pandémie du Covid-19 laisseront des traces durables dans nos pratiques sociales, y compris pour le meilleur. C’est en tous les cas ce que pense Maxime Cochard, candidat PCF aux élections municipales à Paris, auteur de Nous n’avons pas besoin des riches.

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Le drame actuel le démontre de façon éclatante : les gouvernements successifs ont saccagé l’hôpital public, et aujourd’hui ces politiques néolibérales tuent. Ainsi, cinq milliards d’euros ont été enlevés au budget de la santé dans la loi de financement de la sécurité sociale pour 2020, dont un milliard pour l’hôpital public. 100.000 lits ont été supprimés en vingt ans dont 17.500 au cours des six dernières années.

 

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En réduisant drastiquement le nombre de lits disponibles dans une logique d’ajustement aux flux, ils ont empêché toute réponse sanitaire adaptée à un épisode de crise comme celui que nous traversons. En imposant la tarification à l’activité, ils ont fait primer la logique lucrative sur celle du soin. Comme le disent avec simplicité les soignants en grève depuis plus d’un an pour obtenir des moyens pour l’hôpital public au bord de l’effondrement, « l’État compte les sous, les soignants comptent les morts ».

Bouter le néolibéralisme hors de notre système de santé

Par un retournement significatif, alors qu’il existait un consensus droite-Parti socialiste pour appliquer l’austérité budgétaire à la sécurité sociale et aux infrastructures publiques de soin [1], il y a désormais un quasi-consensus pour regretter cette démolition catastrophique et en déplorer les effets. Les mêmes responsables politiques qui sont coupables du saccage promettent aujourd’hui des plans d’investissements massifs. Et bon nombre de ceux qui ont voté depuis quinze ans pour ces responsables qui ont ravagé notre système de santé applaudissent maintenant les soignants épuisés tous les jours à 20 heures… Combien de médecins, sympathisants de droite et électeurs scrupuleux de François Fillon en 2017, semblent avoir oublié son programme de purge thatchérienne pour faire chœur contre les coupes budgétaires ?

Ce nouveau consensus est un point d’appui précieux pour la suite. D’autant que l’exemple allemand frappe à la porte : chez nos voisins d’outre-Rhin réputés si économes, il existe des centaines de milliers de tests disponibles pour détecter les patients positifs au Covid-19, et 28.000 lits de soins intensifs, c’est-à-dire 6 lits pour 1.000 habitants, soit le double de la France. La casse de l’hôpital et le mépris du gouvernement français pour les soignants, voilà ce qui peut, ce qui doit changer. Et voilà désormais ce sur quoi les Français ne transigeront plus, au grand dam des libéraux au pouvoir, obligés de troquer en quelques jours leurs tirades sur l’absence d’argent magique pour des trémolos compassionnels et de vagues promesses d’investissements.

Adapter notre société aux exigences sanitaires du XXIe siècle

Mais au-delà des moyens pour les soignants, c’est la société toute entière qui est appelée à changer du fait du traumatisme actuel. Sans verser de l’eau au moulin d’une ethnologie de bas étage opposant pays latins fantasques et pays asiatiques disciplinés, il est frappant de constater que le Japon, la Corée du Sud, la Chine ou encore le Vietnam ont montré au cours des dernières semaines un degré de préparation collective incomparablement supérieur à celui de pays européens (Italie, Espagne, France) face à la pandémie. Respect scrupuleux des gestes barrières, de la distanciation sociale et du confinement, stocks massifs de masques… Ces pays semblent dotés d’une discipline sanitaire collective supérieure à la nôtre. Résultat, les courbes de propagation du virus et le taux de mortalité y sont largement inférieurs.

Si l’on peut en identifier des causes évidentes s’agissant de pays autoritaires comme la Chine ou fortement développés comme le Japon, la réussite du Vietnam ­— 47e PIB mondial — à endiguer l’épidémie s’avère plus étonnante. Aussi, cette discipline sanitaire qu’on observe en Asie pourrait demain devenir la norme chez nous. D’autant plus que la crise durera davantage que quelques semaines, obligeant à des transformations réelles de nos modes de vie : une fois le (premier) pic de l’épidémie passé, les risques de résurgence du virus demeureront jusqu’à la campagne de vaccination mondiale, qui prendra nécessairement plusieurs mois voire… plusieurs années.

Vers une réduction générale des contacts physiques interpersonnels

L’apparition du Covid-19 dans nos vies nous a obligé à faire connaissance avec les fameux gestes barrières qui consistent à s’abstenir de tout contact physique interpersonnel. Or, cette mise à distance de l’autre, que d’aucuns ne manqueront pas de décrire comme « une aseptisation » des rapports humains, pourrait devenir demain une règle générale. En l’état de nos connaissances sur la transmission des virus, est-il possible à terme de maintenir l’usage des salutations par bises ou poignées de mains, c’est-à-dire par l’échange de germes, bactéries et autres microgouttelettes potentiellement contaminantes avec d’innombrables personnes tout au long de la journée ?

On avance couramment que l’usage de la poignée de main est un archaïsme, remontant aux temps où montrer sa paume vide à l’interlocuteur visait à prouver l’absence d’arme et donc des intentions pacifiques. Une fois l’épisode pandémique passé, il y a fort à parier que la limitation des contacts interpersonnels gagnera du terrain y compris dans nos pays latins, par exemple par la modification de la façon de se saluer, les contacts physiques cédant du terrain aux inclinaisons de la tête, aux coucous de la main voire aux légères révérences. Les touchers peau à peau se limiteraient davantage aux sphères familiales et intimes, réduisant ainsi également les chaînes de propagation de maladies classiques comme la grippe saisonnière ou la gastro-entérite.

Adopter des comportements d’hygiène collective

Il y a encore peu de temps, la vision d’individus portant des masques dans les transports collectifs, par définition anxiogène, pouvait heurter les usagers. Hors contexte épidémique, le port d’un masque, si courant dans certains pays, relevait en France de l’exception, suscitant immédiatement la méfiance voire la défiance. Posant un acte qu’on pourrait qualifier de passif-agressif, la personne masquée constitue autrui comme vecteur potentiel de maladie. Si elle fait elle-même partie des malades, et qu’elle porte le masque pour ne pas transmettre le mal, cette barrière de tissu devient alors un stigmate qui signale cette possible contagiosité. Bref, l’entrée d’une personne masquée dans le métro intervenait chez nous comme une forme de micro-agression. Cette appréhension est à remiser au placard.

Le port du masque dans les lieux collectifs, que l’on croyait réservé aux mégalopoles d’Asie surdensitaires ou à des personnalités hygiénistes ou paranoïaques, a vocation à se démocratiser et à se banaliser. C’est entendu, l’absence de stocks de masques pour nos soignants en première ligne contre le Covid-19 est un véritable scandale sanitaire révélant l’incurie des gouvernements successifs. Mais c’est désormais dans la vie de tous les jours qu’il faudra veiller à la mise à disposition de masques, non seulement pour les soignants et les malades, mais surtout pour les personnes vulnérables sur leur lieu de travail ou dans les transports collectifs. Il en va de l’adaptation de notre société aux exigences sanitaires du XXIe siècle.

Travailleurs indispensables et actionnaires parasites

Enfin, et c’est le plus important, la pandémie change notre rapport au travail. Elle a révélé une vérité dévastatrice pour les classes dominantes : en période de crise aiguë, les travailleurs indispensables, ceux qui assurent les activités vitales et les plus exposées, sont ceux du bas de l’échelle sociale. Aides-soignants, infirmières, agents des services publics (de transports, de nettoyage, de la poste…), livreurs, hôtes et hôtesses de caisse, salariés de l’industrie agro-alimentaire… Autant de travailleurs maltraités par les réformes successives du code du travail et de la protection sociale, rabaissés et cantonnés à des emplois dévalorisés, précaires et mal payés. La revalorisation de ces professions doit devenir la priorité politique du moment, sans attendre l’après-crise ni les hypothétiques « grands plans » vagues et non-chiffrés.

À l’inverse, la nocivité des marchés financiers et de la petite minorité qui capte les profits financiers apparaît symétriquement en pleine lumière. Le krach boursier lié à l’épidémie va occasionner une crise économique mondiale d’une ampleur jamais vue. Le coronavirus en aura été le déclencheur mais pas la cause réelle. Les vrais coupables en seront les politiques libérales de dérégulation de la finance et de dépeçage des services publics. Autrement dit, en France, le macronisme (après le sarkozysme et le hollandisme). Et cette crise va elle aussi engendrer des morts, par dizaines de milliers, sur toute la planète. Du fait de la hausse mondiale du chômage, de l’exclusion et de la pauvreté suscitée par cette méga-récession. Du fait de l’affaiblissement sans précédent des systèmes de santé et de protection sociale. Est-ce que si ce scénario du pire se met en place, nous allons enfin comprendre que nous n’avons pas besoin des riches et qu’il faut changer de système économique ?

Un vaste mouvement de relocalisation

S’agissant des professions où la présence physique sur le lieu de travail n’est pas indispensable, la mise en place à grande échelle du télétravail ­— qui, d’après le gouvernement, est susceptible de concerner environ un tiers des salariés — va incontestablement s’inscrire dans la durée. Un dessin humoristique circule en ce moment sur les réseaux sociaux, montrant un dirigeant d’entreprise confiné devant son ordinateur et qui s’écrie : « Mais alors, il suffisait en fait d’envoyer un email plutôt que d’organiser une réunion ? ». Les semaines de télétravail forcé prouvent, pour les catégories professionnelles concernées (professions intellectuelles, secteurs de la création, de la communication, encadrement…), que la présence physique n’a rien d’impératif et qu’il est possible de s’organiser différemment. Une évolution qui en entraînera de nombreuses autres, en réduisant les déplacements domicile-travail qui saturent les réseaux de transports et engendrent des externalités négatives (pollutions, surcoûts collectifs…).

Cette mutation apparaît d’ailleurs en phase avec l’exigence de sobriété montante, particulièrement dans les métropoles denses comme Paris où les surfaces manquent, aussi bien en matière de logement qu’en matière de bureaux adaptés. Dans un vaste mouvement de relocalisation, nous allons pour les professions non-vitales vers une organisation sociale où un même site servira à la fois de lieu d’habitation et de lieu de travail, réduisant ainsi les déplacements. De la même façon, les escapades touristiques de courte durée en avion, du type weekends lastminute.com, prisées des catégories urbaines aisées, sont amenées à disparaître. Les déplacements internationaux ont été les vecteurs du coronavirus. Notre responsabilité collective est de les limiter, ici aussi, au nécessaire.

On aurait tort de vivre ces semaines de lutte contre le coronavirus et de confinement général comme un moment d’exception qui appelle un retour à la normale aussi rapidement que possible. Cette expérience qui nous marquera à jamais appelle des modifications profondes de nos comportements. Pour celles et ceux qui luttent depuis longtemps pour sortir des logiques comptables, renforcer les services publics, revaloriser les métiers précaires, économiser l’énergie et réduire les gâchis humains et financiers du capitalisme, cette crise apporte des démonstrations précieuses, malheureusement au prix de milliers de morts. Souhaitons qu’elle agisse comme un révélateur général et qu’elle nous permette d’avancer vers une société meilleure.

Notes

[1Significatif est à ce titre le parcours d’Olivier Véran, député PS spécialiste des questions de santé de 2012 à 2017, devenu ministre de la santé dans le gouvernement de droite d’Édouard Philippe en 2020.

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