Accueil | Par Guillaume Mazeau, Mathilde Larrère | 19 juin 2020

Déboulonnages : l’histoire et l’espace public en partage

Depuis plusieurs jours, les images de manifestants déboulonnant des statues liées à la colonisation se multiplient à travers le monde. Les historiens Mathilde Larrère et Guillaume Mazeau explorent les origines de ce geste, tant spectaculaire que récurrent, et analysent les réactions qu’il a toujours suscité.

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« La République n’effacera aucune trace ni aucun nom de son histoire. Elle n’oubliera aucune de ses œuvres. Elle ne déboulonnera pas de statue » : alors qu’un puissant mouvement contre le racisme et les violences policières se lève dans le monde depuis l’assassinat de George Floyd, Emmanuel Macron choisit, droit dans ses bottes, de s’exprimer sur les statues déboulonnées. En quelques jours, les images des manifestants en colère renversant les monuments associés au racisme et à la colonisation se sont en effet diffusées dans le monde entier. Et ont provoqué des débats acharnés, au risque – ne pourrait-on parfois dire dans le but ? – de masquer les enjeux politiques profonds de ce mouvement antiraciste d’ampleur inédite.

 

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Dans l’histoire, les gestes d’iconoclasme, consistant à porter atteinte aux signes et aux messages qu’ils véhiculent, ont souvent été perpétrés pour exprimer une colère, dénoncer les injustices, alerter ou rassembler l’opinion par une action spectaculaire. Les historiennes et les historiens les connaissent bien : de nombreux travaux, et notamment en France ceux d’Emmanuel Fureix [1], signalent leur présence dans tous les grandes moments de crise politique. Or le rôle de ces historiennes et de ces historiens n’est ni de condamner ni de saluer ces gestes, commis pour provoquer l’émotion, mais de les étudier comme des éléments du répertoire d’action des mouvements sociaux, qui se compose de gestes légaux comme illégaux, pacifiques comme violents. Leur fonction est aussi de veiller à inscrire ces gestes dans leurs temporalités les plus longues comme les plus courtes et éphémères, qui sont celles de la mise à bas, de la brisure, du détournement et/ou du graffitage.

Ces bris de statue ne témoignent en rien d’une réalité nouvelle : dans l’histoire des mouvements collectifs, ils font partie des gestes qui accompagnent ou inaugurent les soulèvements. On l’a récemment constaté : il y a bientôt dix ans, les portraits des dictateurs Moubarak ou Ben Ali furent attaqués dès les premiers jours des révolutions « arabes ». Toutes les révolutions des 18e, 19e 20e et 21e siècle ont connu des gestes similaires. Faut-il le rappeler ? Les bris, dégradations et destructions de signes ne sont pas l’apanage des mouvements de gauche. Ils font partie du répertoire d’action de tous les groupes politiques et scandent tous les moments de crise. En 1793, pendant la Révolution française, les contre-révolutionnaires arrachaient les arbres de la liberté. Au XIXe siècle, les royalistes s’attaquèrent régulièrement aux symboles républicains. Aujourd’hui, ce n’est pas fini. À Marseille, la stèle commémorant le résistant Missak Manouchian est régulièrement profanée. Ces derniers jours, le buste de la statue de Jules Durand, docker et syndicaliste victime d’une erreur judiciaire au début du XXe siècle, a été dégradé. Les rares monuments érigés en mémoire de l’abolition de l’esclavage ont également récemment été pris pour cible : en 2016, le monument de Pau représentant un esclave noir a ainsi été recouvert de peinture blanche. Constitutifs des contextes de crise et de conflictualité, ces destructions ou effacements sanctionnent aussi les moments de transition, de crise et de fins de régime. Lorsque l’émotion est passée, ils peuvent prendre la forme de véritables campagnes organisées, voire collectivement négociées.

Car depuis la Révolution française, si l’espace extérieur des villes est défini comme « public », c’est justement qu’il est mis en partage : son organisation, ses usages et son marquage symbolique résultent en théorie de décisions collectives. Alors que sous l’Ancien Régime les villes étaient constellées de marques d’appropriation nobiliaire, en 1790, une première grande campagne d’enlèvement des signes de féodalité fut organisée à l’échelle des municipalités, dans un souci de discussion et de tri raisonné. Rue par rue, dans Paris, les inspecteurs de la voirie décidèrent d’ôter ou de recouvrir tout ce qui était visible à pied depuis la rue : notre espace public est littéralement né de cette première campagne de laïcisation de la vie quotidienne, visant à limiter les marques d’appropriation dans la ville. Après 1792, une seconde phase visa à ôter les signes de royauté et, parfois, à les remplacer par une symbolique républicaine. Les révolutionnaires s’inspiraient alors des théories sensualistes des Lumières, qui faisaient dériver les connaissances des sensations. Le milieu était donc réputé influencer les opinions : les symboles nobiliaires, monarchiques et même les signes religieux durent s’effacer des rues et céder la place au nouveau paysage sensible de la République, censé émanciper les citoyens.

Ensauvager les soulèvements

On feint aujourd’hui de s’indigner des demandes de remplacement et de déboulonnage. On brandit immédiatement les clichés de la « table rase » révolutionnaire, le Premier Ministre parle d’« épuration ». Les réactions horrifiées qui se sont multipliées ces dernières semaines devant la main brisée de la statue de Louis XVI à Louisville (Kentucky), devant les décapitations ou les renversements de statues de Christophe Colomb aux États-Unis ou, enfin, devant le jet dans le port de Bristol de la statue d’un marchand d’esclaves, ne sont pas plus nouvelles que les déboulonnages : elles s’inscrivent dans une histoire de long terme, consistant à ensauvager les soulèvements – et à éviter les questions qui fâchent. Depuis qu’en 1794, l’abbé Grégoire a employé le mot de « vandalisme », le terme s’est imposé pour réduire toutes les atteintes aux signes à la soif destructrice des foules insurgées. Le mot fait aujourd’hui encore écran au geste : il en efface le sens politique et en conteste toute forme de légitimité. Certains réveillent même le « spectre de la révolution noire » qui, déjà, au XVIIIe siècle, selon l’historien Alejandro E. Gomez, avait été brandi pour bloquer les demandes d’émancipation des esclaves [2].

Commis dans des moments de colère et de défiance, ces gestes sont difficiles à comprendre en dehors de leurs contextes très précis : en Martinique, deux statues de Victor Schoelcher, pourtant connu comme étant l’artisan de l’abolition de l’esclavage dans l’empire français (1848), ont ainsi été détruites, prouvant, pour certains, l’aveuglement destructeur ou la stratégie sécessionniste des déboulonneurs. Pour expliquer ce geste, il faut pourtant prendre la mesure des conflits de mémoire qui divisent la société martiniquaise, comprendre que le « schoelcherisme », consistant à célébrer l’abolition par l’héroïsation exclusive de l’abolitionniste métropolitain, a pour conséquence évidente l’invisibilisation des autres acteurs, en premier lieu desquels les esclaves, et particulièrement les « marrons » (esclavisés en fuite). Intitulé « Lanmounité », le communiqué publié par les auteurs de l’abattage de la statue de Shoelcher est sans ambiguïtés : en écrivant « Schoelcher n’est pas notre sauveur », il s’agit pour eux de dénoncer l’oubli de Romain, ouvrier de l’habitation Duchamp à Sainte-Philomène, dont l’arrestation fut un des détonateurs du soulèvement des esclaves de 1848 – et qui ne fut jamais honoré par la République. Il faut aussi saisir que, plus que Schoelcher lui-même, ce sont les limites politiques de l’abolition qui sont visées : une abolition qui se solda par l’indemnisation des planteurs en 1848 et par le maintien des dominations sociales, économiques et raciales issues de l’économie de plantation. La statue vandalisée de Fort de France représente qui plus est Schoelcher guidant une jeune esclave vers la liberté, représentation paternaliste qui depuis longtemps suscite l’ire d’une partie des Martiniquais [3].

Et puis, parfois, on se trompe quand on s’en prend aux statues. Pourquoi marquer « colonialiste » sur la statue de l’abolitionniste Mathias Baldwin à Philadelphie le 12 juin dernier ? Rien de très nouveau, cependant. En 1793, les vingt-huit statues des rois de Juda de la façade de Notre-Dame furent déposées et en partie détruites : elles avaient été confondues avec les galeries de statues des rois de France. Parfois non dénués de raisons (la symbolique royale de l’Ancien Régime recourait explicitement au parallèle entre les rois de France et ceux de Juda), ces amalgames et ces destructions doivent être interrogés pour ce qu’ils révèlent du degré de défiance qui s’installe, dans certains moments de l’histoire, entre une partie de la société civile et les dispositifs de mise à l’honneur dans l’espace public.

Une histoire très sélective

Les statues vont et viennent, au rythme des changements de régimes. La statue de Napoléon en empereur romain qui coiffait la colonne Vendôme sous le premier Empire est descendue sous la Restauration (1814), remplacée par une statue de Napoléon en petit caporal sous la Monarchie de Juillet (1833), puis à nouveau en empereur romain sous le Second empire, avant que de tomber avec toute la colonne sous les coups des communards le 16 mai 1871, pour être réédifiée entre 1873 et 1875 ! En 1904, dans un contexte de tensions exacerbées autour de la question de la séparation des Églises et de l’État, le Conseil municipal de Paris, farouchement laïc, décide d’ériger, sur le parvis même de la Basilique du Sacré Coeur, une statue du chevalier de la Barre figuré en martyr. En 1926, en signe d’apaisement de la municipalité vis-à-vis du monde catholique (autre temps, autre mœurs, Paris était passé à droite, l’Église s’était réconciliée avec la République sur les champs de bataille), la statue est déplacée non loin, square Nadar. Elle est enlevée et fondue sous Vichy en 1941. Pourtant en 2001 une nouvelle statue, plus neutre toutefois que la première car le Chevalier y est représenté en habit de ville et non pas supplicié, a été réinstallée dans le square. Après la Seconde guerre mondiale, la plupart des municipalités ont procédé à de vastes remplacements de noms de rue. La célébration de la Résistance ne put alors se faire qu’au prix d’un vaste tri des références au passé, qui renvoyaient à des valeurs désormais périmées ou insupportables.

Ces actes ne sauraient donc être uniquement assimilés à une soif gratuite de destruction du patrimoine ou de la culture. Ils témoignent aussi du désir de figurer, c’est-à-dire d’être représenté, dans l’espace public d’une République qui ne met à l’honneur qu’une petite partie seulement de la population. Car de quoi les paysages symboliques de nos villes sont-ils le résultat ? D’une histoire très sélective, qui, au gré des périodes de ce que l’historien Maurice Agulhon a appelé la « statuomanie » républicaine [4], a dessiné un panthéon de bronze excessivement masculin et blanc, valorisant les figures de l’ordre et du consensus – excluant de ce fait les minorités politiques, sociales, sexuelles et racialisées de l’honneur public. À peine 7% des statues de nos rues représentent des femmes. On se focalise sur eux comme des points d’origine, mais ces gestes de déboulonnage surviennent souvent au terme d’années et d’années de discussions achoppées, voire refusées, à propos de la juste représentation des minorités dans l’espace public démocratique.

« Déboulonnons le récit officiel », pouvait-on ainsi lire sur la statue de l’administrateur colonial Gallieni, connu pour la brutalité de ses méthodes, responsable du massacre de Menalamba à Madagascar, des mots graffités en marge de la manifestation des soignants du 16 juin 2020. Derrière ce qui est dénoncé comme une violence contre des êtres de pierre, il faut comprendre que ce qui se joue est le refus de la patrimonalisation de dominations passées, mais souvent aussi encore intensément présentes et vécues contre des êtres de chair et de sang. Comment s’étonner que la présence silencieuse de ces grands hommes, la plupart du temps vécue dans l’indifférence par ceux qui les croisent au quotidien, irrite ou indigne lorsqu’un événement ne vienne soudain rappeler qu’ils occupent une place disproportionnée voire injuste dans un espace public qui pourrait être mis en partage, et ne révèle un aspect de leur trajectoire qui, au fil des nouvelles sensibilités, rend leur célébration intolérable ? Pour celles et ceux qui subissent aujourd’hui des discriminations, des stigmatisations et des inégalités issues du passé colonial, la mise à l’honneur des colonialistes est une violence. L’effacement de celles et ceux qui, au contraire, ont lutté contre l’esclavage et la domination coloniale est, quant à lui, ressenti comme une injustice. La rue ne fonctionne pas comme un livre et les dispositifs parfois imaginés pour faire œuvre de pédagogie auprès des passants s’avèrent souvent impuissants face à l’aura de ces figures de pierre : ceux qui en appellent au respect de la complexité oublient généralement que les statues sont précisément érigées pour figer le temps. La célébration publique de la mémoire se moque des trajectoires sinueuses. Sa fonction est de réduire et de simplifier.

Après 1789, un vaste tri a touché les marques de la société d’ordres et de l’Ancien Régime. Après 1945, ce fut le tour du régime de Vichy. N’est-il pas temps de limiter et d’expliquer la présence du passé colonial dans nos rues ?

Comment dès lors expliquer l’attachement à ces signes d’un passé qui n’est ni tout-à-fait du passé, ni du patrimoine pour tout le monde ? Pourquoi s’arc-bouter sur la conservation des noms des rues, des traces de la colonisation ? Qu’il y aurait-il de si inacceptable à ce que les statues des esclavagistes et des colonialistes quittent les places ? Pourquoi tant tenir à Bugeaud, le bourreau de la conquête d’Algérie, le massacreur des ouvriers de la rue Transnonain (1834) qui a pourtant sa statue à Périgueux, son avenue à Paris ? Ces réactions de rejet font partie des « émotions patrimoniales », ainsi qualifiées par l’anthropologue Daniel Fabre pour désigner l’hypersensibilité de nos contemporains envers toute forme de trace du passé [5]. Disproportionnée au regard des faits commis, très médiatisés mais ponctuels, cette désapprobation doit sans doute aussi être placée dans la recharge actuelle de discours identitaires et du roman national, sacralisant les grandes figures de la nation – et dénonçant la culture de la « repentance » coloniale. Mais elle renvoie aussi à la nouvelle pénalisation qui touche depuis 2003 les atteintes aux symboles nationaux comme le drapeau tricolore et la Marseillaise.

Relativisons pour finir. Les historiens et les historiennes ont mieux à faire que de débattre des heures durant sur le bien-fondé de telle ou telle statue. Ils ne sont surtout pas nécessairement les plus légitimes pour le faire. En revanche, ces choix pourraient être soumis à la consultation et à la discussion citoyenne : après avoir commandé un audit des marqueurs du passé dans la ville, le maire de New York a mis en place une commission d’experts et consulté les habitants au sujet de statues renvoyant à la colonisation et à l’esclavage et d’une plaque en l’honneur du maréchal Pétain [6]. Après 1789, un vaste tri a touché les marques de la société d’ordres et de l’Ancien Régime. Après 1945, ce fut le tour du régime de Vichy. N’est-il pas temps de limiter et d’expliquer la présence du passé colonial dans nos rues ? Plutôt que de protéger les statues, Macron ferait mieux de ré-ouvrir les archives de la guerre d’Algérie qui sont depuis cette année inaccessibles alors qu’elles avaient été ouvertes en 1990, comme le dénonce un collectif de jeunes chercheurs et chercheuses « privés d’archives » [7].

Enfin, rappelons peut-être l’essentiel : ces gestes et ces demandes n’existent que pour révéler, au sens visuel et politique, les graves lacunes des politiques de justice sociale et d’égalité qui font obstacle à la vie démocratique et dont les paysages symboliques constituent le reflet. Tenir à tout prix à ces grands hommes de pierre, c’est aussi préférer continuer à détourner le regard de ces tristes réalités.

 

Mathilde Larrère et Guillaume Mazeau

Notes

[1Emmanuel Fureix, L’œil blessé, politiques de l’iconoclasme après la Révolution Française, Champ Vallon, mai 2019

[2Alejandro E. Gomez, Le spectre de la révolution noire. L’impact de la révolution haïtienne dans le monde atlantique, 1790-1886, Presses Universitaires de Rennes, 2013

[3Silyane Larcher, Déboulonné, ce passé que je ne saurai voir, Mediapart, 31 mai 2020

[4Maurice Agulhon, « La "statuomanie" et l’histoire », Ethnologie française, Nouvelle série, t. VIII, n° 2-3, 1978, p. 145-172

[5Daniel Fabre (dir.), Emotions patrimoniales, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, Ministère de la Culture, 2013

[7L’étrange défaite des historien.ne., par un collectif de jeunes chercheur.se.s privé.e.s d’archives, 16 juin 2020, Mediapart

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