Accueil | Tribune par Mahaut Chaudouët Delmas | 17 novembre 2020

TRIBUNE. Pour un syndicat des femmes

Dans toutes les entreprises, les femmes sont victimes d’une organisation patriarcale du travail qui les désavantage quelque soit leur place dans la chaîne. Si elles semblent victimes du même problème structurel, pourquoi leurs intérêts sont-ils séparément défendus ?

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Dans les années 1970, l’usine mécanique Bianchi se féminise vitesse grand V. Pour défendre leurs droits, les nombreuses femmes salariées s’organisent. Ce faisant, elles bousculent les normes de genre, au travail mais aussi dans l’histoire du militantisme syndical, jusqu’alors – et toujours – majoritairement masculin. Mais, les salariées Bianchi, devenues déléguées syndicales, se voient vite confinées à des assignations genrées et politiquement nettement moins valorisées, fondées sur de puissantes logiques sociales de sauvegarde de l’ordre des sexes. En voulant combattre le plafond de verre, elles tombent sur le deuxième, interne à l’espace syndical de l’usine.

Pourtant, depuis la loi Waldeck-Rousseau (1884) qui les légalise, les syndicats professionnels ont pour rôle d’assurer la défense collective et individuelle des intérêts des salarié.e.s, au niveau national et à l’échelle de l’entreprise. Structurellement victimes d’inégalités sur le marché du travail – qu’elles soient éloignées de l’emploi, précaires, moins bien payées ou mieux harcelées –, les femmes sont pourtant également moins protégées par les syndicats, comme l’usine Bianchi nous le montre.

Dans ce cas, ne faudrait-il pas créer un syndicat des femmes ?

 

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Les inégalités salariales sévères entre les femmes et les hommes au travail stagnent. Un trop grand nombre de femmes subissent ce qu’on appelle le « plancher collant », à savoir qu’elles travaillent pour 30% à temps partiel. Elles occupent encore trop souvent des emplois précaires, petits boulots, ou métiers de sous-traitance aux conditions particulièrement défavorables, dont la lutte des femmes de chambre de l’hôtel Ibis Batignolles, toujours en grève, nous ont fourni un exemple suffisamment éloquent.

Les femmes se heurtent encore aujourd’hui de plein fouet au plafond de verre : elles sont exclues des niveaux hiérarchiques les plus élevés, valorisants, qualifiés et rémunérés, en entreprise. Et lorsqu’elles y accèdent, ce sont souvent dans des secteurs non stratégiques ou de support dans l’administration et la communication principalement : c’est la trop souvent oubliée « paroi de verre ». Bref, que de murs, peu de droits.

Les entreprises sont au cœur du problème : l’ancienne ministre du Travail Muriel Pénicaud révèle, le 28 août 2019, que 16% des entreprises de taille intermédiaire sont en alerte rouge concernant l’égalité salariale. Seulement 10% d’entre elles ayant publié leurs chiffres, au demeurant… Elle révèle par la même occasion que parmi les grands groupes, une entreprise sur quatre avait un problème d’égalité des salaires, « et une sur deux avec la présence des femmes dans le top management ». C’était pourtant cette même ministre qui avait fait la promesse qu’en 2022, les femmes seraient aussi bien payées que les hommes dans les entreprises... vœu pieux réitéré par sa successeure Elisabeth Borne.

Il n’y a pas de femmes dans les instances dirigeantes : les cinq grands syndicats français (CGT, CFDT, FO, CFE-CGC, CFTC), sont tous dirigés par des hommes. Seules deux femmes ont occupé les plus hautes fonctions dans l’histoire. Aucun syndicat ne compte autant d’adhérentes que d’adhérents, alors que 50% des salarié.e.s sont bien des femmes en France.

Les femmes entrepreneures ont elles aussi des difficultés spécifiques, notamment dans leur accès au prêt bancaire. Elles se voient refuser crédit près de deux fois plus souvent que les hommes (4,3% contre 2,3%). Force est donc de constater, truisme affligeant, que les femmes au travail et dans toutes les entreprises sont victimes d’un même problème structurel : une organisation patriarcale du travail qui les désavantage quelque soit leur place dans la chaîne.

Si elles semblent victimes du même problème, pourquoi leurs intérêts sont-ils séparément défendus ? Pourquoi sont-elles représentées de façon éparpillée, illisible, dans une multitude de syndicats, par catégories professionnelles, quand on sait qu’une grande partie des difficultés qu’elles rencontrent au travail est due à un manque d’information sur leurs droits ?

Les femmes au travail sont mal défendues face à des conditions de travail qui leur sont propres. Et ce, même y compris au sein des syndicats existants... Il n’y a pas de femmes dans les instances dirigeantes : les cinq grands syndicats français (CGT, CFDT, FO, CFE-CGC, CFTC), sont tous dirigés par des hommes. Seules deux femmes ont occupé les plus hautes fonctions dans l’histoire. Aucun syndicat ne compte autant d’adhérentes que d’adhérents, alors que 50% des salarié.e.s sont bien des femmes en France. Un manque clair de représentativité donc qui pourrait expliquer en partie le taux de syndicalisation particulièrement bas de la France (10,8% des actifs)...

En créant une commission femmes-mixité, la CGT fait figure d’exception, mais celle-ci semble plus tournée vers la parité dans le fonctionnement interne de la structure militante – combat par ailleurs noble et nécessaire comme nous l’a montré l’exemple Bianchi – que vers la protection de toutes les salariées.

Il faut en conclure que les conditions des femmes au travail restent une question subalterne, au travail comme dans les syndicats. Alors pourquoi ne créerait-on pas un guichet unique, très identifié, vers lequel toutes les travailleuses pourraient se tourner ?

Une structure qui permettrait de porter plus efficacement des mesures déjà bien connues pour améliorer les conditions des femmes, comme : l’allongement du congé paternité au delà de 28 jours ; l’augmentation des moyens du service public de la petite enfance ; la réévaluation des aides financières à la garde des enfants ; l’ouverture de places en crèche ; la revalorisation des métiers majoritairement occupés par des femmes, pour résorber l’écart monstrueux entre les bénéfices sociaux du travail des femmes (métiers du « care » à forte valeur sociale et externalités positives, métiers de service, éducation, travail invisible) et leur niveau de rémunération ; la parité dans les conseils d’administration... Des combats qui ne peuvent qu’être sérieusement défendus si ils sont l’apanage d’une seule et même structure centrale.

Il y a plus d’un an, la CGT lançait sa première action de groupe [1] contre la politique d’inégalité salariale menée par la Caisse d’épargne Île-de-France, qui payait ses salariés 18% de plus que ses salariées. Cette mobilisation, inédite, a montré à quel point le cadre collectif facilite la révélation de discriminations systémiques, que ne permet pas l’action isolée.

De même qu’un premier syndicat écologiste a été créé cette année pour intégrer les salarié.e.s à la transition, un syndicat féministe, ou une intersyndicale dédiée, pourrait voir le jour pour assurer concrètement l’égalisation des conditions de travail [2].

On s’y met ?

 

Mahaut Chaudouët Delmas

Notes

[1« Class action »

[2À défaut, il est déjà possible de monter des syndicats de femmes au sein des entreprises directement : https://lesglorieuses.fr/syndicats-femmes/?v=11aedd0e4327. Ambition au rabais, mais qui a le mérite d’être facile : toute travailleuse a le droit de créer son syndicat, sans craindre de mesure discriminatoire de la part de son employeur. Elle n’a aussi besoin que d’un.e collègue pour se lancer : https://lesautonomessante-ufas.fr/creer-un-syndicat-autonome-ufas/. En espérant, avec le temps, que la multiplication de ce type d’initiative réveille les syndicats existants pour qu’ils se mobilisent plus activement pour une intersyndicale efficace sur cette question, dans une logique « bottom-up ». D’autant que, depuis la loi Travail votée de 2017, qui inverse la hiérarchie des normes en faisant primer l’accord d’entreprise sur la convention de branche et sur la loi, la négociation collective à l’échelle de l’entreprise est plus importante qu’avant.

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