Accueil > idées/culture | Par Thomas Bauder | 7 mai 2013

Dans l’atelier de Miguel Gomes

À l’occasion de la sortie en DVD du film "Tabou" de Miguel Gomez, nous vous proposons de rencontrer le cinéaste, son univers, ses inspirations, à travers un article publié dans le trimestriel Regards (hiver 2012-2013).

Où est l’atelier du cinéaste ? Chez lui face à sa page blanche ? Sur
le plateau de tournage ? Devant le banc de montage ? Ou partout où se porte son regard et s’exprime sa vision du monde ? Pour Miguel Gomes, cinéaste portugais en phase de reconnaissance internationale, il est aussi et peut-être avant tout dans les rencontres qui jalonnent son quotidien et desquelles surgira (ou pas) un projet de film. Récit d’une journée singulière.

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PARIS

Rendez-vous avait été pris du côté du square du Temple, dans les bureaux de Chloé L. attachée de presse de films singuliers. Le ciel était dégagé, l’air particulièrement vif et les mouettes de Paris semblaient débarquées tout droit de l’embouchure du Tage. Peu de jours auparavant, on était tombé en admiration devant un film en noir et blanc, doté d’une narration à cheval sur deux époques, tantôt parlant – mais pas trop – la langue de Pessoa, tantôt muet – quoique sonore. Un film avec un titre en forme de référence cinéphile : Tabou. Donc non pas le film iconique de Murnau inscrit au panthéon cinématographique mondial, mais le troisième opus d’un jeune et talentueux réalisateur portugais, Miguel Gomes. Jeune parce qu’à peine plus âgé que la démocratie lusitanienne, talentueux pour avoir en peu de temps exprimé un style reconnaissable entre tous, empreint tout autant de gravité que de malice, jouant joyeusement avec les codes et les genres du cinéma, les bandes images et les bandes sonores, comme l’aurait fait un gamin avec un mécano, un crayon ou un chapeau.

LISBON STORY

Depuis le concert de louanges suscité par la présentation de son Tabou lors du dernier festival de Berlin, Miguel Gomes passe une grande partie de sa vie dans les avions. Son film ayant été acheté dans près de 45 pays, de l’Irlande à l’Australie en passant par le Japon, le cinéaste a endossé son costume de Vasco de Gama de la pellicule pour l’accompagner jusqu’au bout du monde. Il y a peu, il était à Sao Paulo. Il y a moins de temps encore, à La Roche-sur-Yon, une bourgade certes moins exotique que la capitale économique et culturelle du Brésil, mais dotée d’un festival de cinéma prometteur, quoiqu’encore assez confidentiel. Entre deux voyages, Miguel Gomes fait escale chez lui, à Lisbonne. Chaque fois plus inquiet de voir son pays subir les effets de plus en plus pernicieux de la politique d’austérité mise en place par le gouvernement libéral de Pedro Coelho, il prépare avec deux de ses collaborateurs un film qui racontera, en temps réel, le Portugal en période de crise. Un film ni documentaire ni fiction au sens strict, mais une sorte de conte des mille et une nuits qui sera tourné in vivo, au fil de l’eau des histoires individuelles, de gens riches, de gens pauvres, de gens riches devenus pauvres…

L’ATELIER DU CINÉASTE

Mais pour l’heure, Miguel est en promo. On le rencontre alors qu’il termine son premier entretien de la journée. Nonchalant, le jeune homme de quarante ans salue avec le même flegme le critique qui attend son tour dans un canapé, le photographe qui vient d’arriver pour un magazine culturel et le reporter avec lequel il vient d’apprendre qu’il va passer la journée… Pas plus étonné que cela, Miguel. De fait, pour lui les rencontres sont toujours une bonne manière, voire une bonne matière pour du cinéma à venir. Il faut dire que lorsqu’on l’interroge
sur la genèse de ses films, Miguel Gomes exprime son péché mignon, celui de la collection. : «  Ça me dépasse. Sans que je le sache je commence toujours par faire une collection : ça peut être des histoires, des chansons, des images, des rencontres avec des gens qui vont devenir des personnages. Mais cette collection n’a pas au départ pour objectif de faire un film. J’accumule et il y a un moment où les choses commencent à avoir un rapport entre elles au point que je me dis que je peux peut-être en faire un film.  » Et c’est là que réside la force créative de Miguel Gomes. À partir de la vie ordinaire et d’anecdotes rapportées par une de ses parentes âgées, Gomes a imaginé une sorte de paradis perdu. Un eden que l’ironie du metteur en scène tient à distance. En effet, derrière les effets d’une nostalgie enfantine, il s’agit, dans Tabou, de brosser le portrait d’une société et d’un monde effondré : celui de la société coloniale portugaise à l’avant-veille de la Révolution des œillets.

CINÉMA ESCUDOS

Dans le taxi qui nous emmène vers Belleville, Miguel Gomes sourit. Il vient d’apprendre par sms qu’au Portugal le secrétaire d’État à la culture vient de démissionner. «  Comme il ne faisait rien, et qu’il n’avait aucun budget, ça ne va pas changer grand-chose.  » Il faut dire que la situation du cinéma portugais est particulière. Économiquement le secteur est un nain. Mais cette taille ridicule l’a toujours protégé des pressions trop importantes des politiques. Dans ce système minuscule, des auteurs comme Joao Cesar Monteiro, Pedro Costa et même le patriarche Oliveira, qui, a 104 ans continue de tourner, ont pu réaliser des films personnels, très peu onéreux, encensés hors du Portugal dans la plupart des festivals de cinéma. Ironie : cette équation d’un faible engagement financier de l’État et d’une forte notoriété internationale pourrait bien caractériser la liberté dont Miguel Gomes a lui-même bénéficié. Lorsqu’autour d’un savoureux poulet au combawa on l’interroge sur ses débuts, le cinéaste revient sur sa brève carrière de critique de cinéma dans les pages de Publico, le Libé lisboète. À l’époque, Gomes n’a pas de problème à placer dix-huit pages d’analyse esthétique sur Hana-Bi de Takeshi Kitano ! Sans compter que Gomes n’en fait qu’à sa tête. Facétieux, il raconte : «  On devait voter à la rédaction pour savoir quel était le meilleur film de l’année, et c’est moi qui devais récolter les votes. Malheureusement, je suis très mauvais en mathématiques, ce qui fait que La Comédie de Dieu, de Joao César Monteiro, est arrivé en tête, devant Crash de David Cronenberg !  » Cela ne l’empêche pas de se faire tancer plus d’une fois par Paolo Branco, producteur ombrageux, qui lui reproche d’écrire n’importe quoi. «  En fait, j’étais très sévère dans mes articles. Finalement, je crois que les membres de la commission ont financé mon premier film pour que j’arrête d’être critique de cinéma.  » Aussitôt dit aussitôt fait. «  De toute façon à ce moment-là, le travail de critique a changé. Tout ce qui intéressait les patrons de presse c’était de juger un film sur son nombre d’entrées en salle, alors…  »

BING BANG BOUM

Alors qu’arrive l’équipe d’une boîte de production travaillant pour la télé publique, Miguel Gomes s’éclipse une fois encore. Cigarette au bec, il arpente la rue piétonne et tombe sur Éloïse, rencontrée trois mois plus tôt à Venise. Cette musicienne a participé au film de Bertrand Bonello, l’Apollonide, au début duquel elle chantait. «  Ça, il faut que tu le marques dans ton reportage. Il n’y a pas qu’à Lisbonne qu’on peut retrouver des gens rencontrés ailleurs. Est-ce que cela veut dire quelque chose ? Je ne sais pas, mais c’est le genre de petit évènement qui me plaît.  » Dont acte. L’aventure au coin de la rue, les carambolages de personnes et de personnages… Le cinéma de Miguel Gomes semble coller à l’axiome «  on aurait dit que…  ». Des collisions minuscules aux effets surprenants que Gomes organise aussi entre le son et l’image de ses films. «  Les sons, ce sont les paroles, la musique, les bruits. Comme matière, le son ne doit pas aller toujours avec l’image. Depuis Godard c’est une question presque dépassée. Moi, j’utilise ça de manière ludique. Dans chaque film, j’essaie d’organiser ces éléments de manière différente, d’avoir des rapports différents entre ces choses-là.  »

SILENCE ON TOURNE

À ceci près que le décalage image/son chez Godard consiste à créer une situation dialectique, à partir de laquelle peut surgir une délibération politique sur le monde représenté. Chez Gomes, il s’agit plus d’un style, d’une manière, d’un geste poétique. «  J’envisage toujours le cinéma comme quelque chose qui appartient au registre musical. C’est pour cela que je choisis de mettre ou d’enlever tel ou tel bruit de la bande-son. Pour renforcer le côté musical. Si j’enlève des sons c’est aussi pour que le spectateur les entende dans sa tête alors qu’ils ne sont pas sur la piste, qu’ils ont été effacés.  » Un effet qui peut s’avérer comique, comme dans ce Cher Mois d’Août, son deuxième film, à la fin duquel une discussion s’engage avec le réalisateur du film et son ingénieur du son qui n’a cessé d’enregistrer des sons sans rapport avec la source de l’image. Mais aussi dans Tabou, dont la seconde partie est entièrement muette, bien que musicale et bénéficiant d’une voix off. «  Dans certaines scènes, les acteurs faisaient semblant de parler en disant ce qui leur plaisait, ce qui fait de Tabou un film très intéressant pour le public sourd et muet qui peut lire sur les lèvres…  »

PROMO BOY

Cette façon très consciente de ne pas se prendre au sérieux, Miguel Gomes la développe tout au long des entretiens qui rythment sa journée de promotion parisienne pour désamorcer les tentatives d’interprétations trop pesantes sur son film, et évacuer les références cinéphiles trop précises qui ne manquent jamais de surgir. «  L’énorme défaut du cinéma cinéphile, c’est d’être un cinéma de références. Moi, neurologiquement, j’ai une sorte d’avantage parce que même si j’ai vu beaucoup de films, tout se mélange dans ma tête. Je n’arrive pas à me souvenir d’où sortent les scènes qui m’ont marqué.  » Alors qu’on lui demande si l’échange avec les journalistes lui apporte quelque chose il concède : «  Je ne me dis pas chouette je vais passer la journée à faire des interviews, parfois je suis frustré de ne pas plus travailler sur mon nouveau projet. Mais il m’arrive quand même d’apprendre après des discussions avec les critiques, ça me permet de parler mieux
de mes films. Mais c’est dur de renouveler l’énergie nécessaire au discours sur le film. Je me demande parfois si ce n’est pas plus simple de faire comme Léos Carax et de choisir de ne faire qu’un seul entretien par internet.  »

Alors que la journée s’achève, on aimerait savoir où il en est de l’écriture du scénario de son prochain film ; on n’en saura pas vraiment plus : «  Faire un film, maintenant que le cinéma est plein de technocrates et de bureaucrates, c’est parler du concept du film. Mais moi sur le concept d’un film je n’ai rien à dire. Les choses vivantes ne partent pas d’un concept, d’un thème. Je ne suis pas dans l’illustration. Je ne cherche pas à ce que tout dans le film soit décidé à l’avance. Le scénario, c’est seulement pour avoir un peu d’argent. Après pour faire un film, il faut le vivre, ce qui signifie que le film va changer au fur et mesure. Donc pas de concept prédéfini, pas de look, mais de la disponibilité, les yeux et les oreilles ouverts pour essayer d’attraper les éléments vivants.  » Une leçon de cinéma comme une leçon de vie. Et vice versa.

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