Accueil > idées/culture | Par Jérôme Latta | 6 janvier 2014

Un loup bien dressé

En épousant le point de vue parfaitement cynique de son personnage, Martin Scorsese décrit dans Le Loup de Wall Street la mutation suicidaire du capitalisme financier.

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Bien que quelques voix l’aient déploré aux États-Unis, on peut difficilement accuser Martin Scorsese d’avoir, avec Le Loup de Wall Street, péché par excès de complaisance avec le personnage de Jordan Belfort, même si son film est totalement centré sur lui, présent dans la quasi-totalité des scènes, dont il est aussi le récitant en voix off. Le parti pris est connu, c’est celui d’une large partie de ses films : suivre un parcours, de l’ascension jusqu’à la chute, de la conquête des autres à la perte de soi. À ceci près que, cette fois, l’empathie pour le Henry Hill des Affranchis ou le Howard Hugues d’Aviator est à peu près aussi impossible pour le réalisateur que pour le spectateur.

Devoir d’avidité

L’ambition est présentée comme un état de transe, une transe artificiellement entretenue : lorsque Belfort déjeune avec son éphémère mentor Mark Hanna – trader de L.F. Rothschild interprété par Matthew McConaughey dans une scène brillante qui donne le ton au film et le voit entonner une sorte de chant tribal –, il est encore un peu embarrassé par le regard des autres clients, décline l’invitation à boire de l’alcool et s’étonne de l’ostensible consommation de cocaïne de son interlocuteur. C’est le début de la ligne blanche que le héros converti va suivre, avec une phénoménale consommation de drogue qui va au-delà de la simple addiction.

Cette ouverture suggère qu’il n’y a pas d’état de nature dans la sauvagerie des appétits de notre animal, même s’il a d’évidentes prédispositions, mais plutôt qu’il a été l’objet consentant d’une sorte de dressage. Hanna explique au jeune Belfort qu’il faut s’adonner aux stupéfiants, avoir une sexualité multi-quotidienne, désirer gagner toujours plus d’argent afin de rester dans un état d’insatisfaction – et donc de conquête – permanent. Au départ, il n’y a pourtant que l’ambition un peu puérile d’un gamin du Queens d’appartenir au monde des courtiers, brisée prématurément avec le Black Monday de 1987 qui le renvoie à la rue, loin de downtown Manhattan. Son surnom ne sera même pas de sa propre initiative, mais résulte d’un article très critique à son encontre dans Forbes Magazine, qu’il prend initialement mal, avant d’en mesurer l’impact lorsque débarquent dans ses bureaux une meute de... jeunes loups attirés par cette paradoxale publicité. "Wolfie" est né.

Le trading, c’est le vol

La leçon inaugurale comporte cependant un autre précepte : le trading, c’est le vol des clients, fondé sur leur propre addiction et leur volonté irraisonnée de devenir encore plus riches. Sa renaissance et sa réussite, Belfort les construit sur une découverte simple : les gens modestes sont tout autant enclins à croire en des gains faciles et immédiats, et ses talents de commercial virtuose (d’abord capable, avec une violence verbale particulièrement bien restituée, de vendre son projet à ses employés) sont aussi efficaces auprès d’eux. Il ne s’agira, ensuite, que de parvenir à ferrer des poissons de plus en plus gros. L’aspect le plus sympathique du film cohabite, à ce moment, avec l’expression du cynisme le plus complet. Devant la bande d’aimables tocards qu’il réunit pour monter sa société et qu’il entraînera dans son ascension, hameçonner un client crédule est une partie de rigolade collective qui doit être exécutée sans l’ombre d’un scrupule.

Le film n’est finalement choquant qu’au travers d’un choix cependant parfaitement cohérent, celui de voir la trajectoire de Belfort depuis son point de vue à lui... qui consiste à littéralement escamoter l’humanité des clients mystifiés. Ses victimes restent invisibles, à l’autre bout du fil qui transmet, parfois, leur voix. Leur existence est maintenue constamment hors-champ, condition indispensable pour endiguer toute résurgence morale chez le héros. Le même principe est à l’œuvre dans la façon dont sa première femme Teresa disparaît de l’intrigue, dès lors qu’il décide du divorce, dans les débats "éthiques" sur les nains qui vont être proposés au lancer au cours d’une fête, ou dans le malaise suscité par la tonte d’une secrétaire contre 10.000 dollars (sans parler du recours frénétique à des prostituées).

Descente d’acide

Sa chute tient alors bien plus de la descente d’acide que de la prise de conscience, à l’image de ce réveil brutal par les agents du FBI et de sa sortie sur le perron de sa demeure, où il découvre la Lamborghini accidentée qu’il pensait avoir ramenée en bon état la veille. Une fois désintoxiqué, il semble victime d’une sorte de castration chimique (sa sublime compagne le laisse lui faire l’amour une dernière fois sans éprouver le moindre plaisir), mais il continuera à animer des séminaires de vente en usant des mêmes ficelles de motivational speaker, devant un public crédule.

Il n’y a pas de propos politique, de critique explicite dans Le Loup de Wall Street, ce qui n’en empêche en rien une lecture de cet ordre, quitte à en trouver les traces à l’arrière-plan : une mention de Lehmann Brothers, la préfiguration (dans l’arnaque légale des petites gens) de la crise des subprimes, l’aveu par le héros de "l’obscénité" de sa vie, le passage insensible des années Reagan-Bush sr aux années Clinton (dont le portrait, flou, apparaît sur le mur des locaux du FBI) [1] Avec la force de l’exemple, fut-il à ce point repoussant, Scorsese dépeint le basculement dans la démence du rêve américain de la réussite individuelle [2] en même temps que le développement d’un capitalisme cannibale dont Jordan Belfort n’est qu’un éphémère passager, vite débarqué.

Notes

[1Une opposition classique s’exprime aussi dans la confrontation entre Belfort et l’agent fédéral Denham (Kyle Chandler), son adversaire qu’il renvoie, avec tout le mépris dont il est capable, à la misère relative de ses revenus de fonctionnaire. Scorsese n’insiste pas, mais joue d’un parallèle muet lorsque Belfort se dirige vers le pénitencier dans un fourgon grillagé, tandis que Denham regagnant son domicile (et peut-être la "femme moche" que lui prête celui qu’il a vaincu), balaye du regard les autres occupants de son wagon de métro.

[2Dans la scène ou Belfort revient sur sa décision de cesser son activité pour échapper aux poursuites, il fait scander "Fuck USA" à ses troupes. Sur un mode plus explicitement ironique, les "clips" qui ponctuent l’ascension du héros en montrant ses acquisitions (Ferrari, villa, yacht...) semblent tout droit extraits de l’émission Lifestyles of the Rich and Famous.

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Vos réactions

  • "The Wolf of Wall Street "
    Un anti-Martin Eden ? et "Où est passé le Scorsese ..." ("Argent, Putains et drogues" —ou de la chute de l’Empire romain ..)

    Si il faut chercher des comparaisons, c’est chez les héros américains qu’on les trouvera : du Martin Eden de Jack London (belfort = anti-martin eden, bien sûr) aux héros pourris de Bret Easton Ellis, qui pataugent dans un monde similaire (ou de McInermey, qui décrit aussi le New York des années 80 et ses débauché/es ---cf. "Bright Lights, Big City" = Les Feux de la nuit.)
    Ces types qui se foutent de vous comme ... et un des discours de Di Caprio sur ces pauvres types minables ( = ceux qui ne sont pas comme lui et ne sont pas riches et avides ) rappellent ce que fait un des héros de Ellis à un clochard ...
    Mais, une chose est sûre, dans ce film magistral, Scorsese décrit un monde —qui va au-delà des pays et des personnages —cf la citation de Di Caprio :

    Di Caprio : "Ce film c’est un peu comme parler de la chute de l’Empire romain au regard du récent krach boursier. Même le seul nom de Wall Street freine les investisseurs. C’est un film qui ausculte le côté sombre de l’humanité, de la nature humaine.
    Alors pour les studios c’est dur de faire sortir de terre un tel film."
    Si martin eden était " le roman du refus catégorique de se conformer à la vision commune de l’élite d’une société qui se gangrène .. " alors The Wolf est son contraire et l’acceptation catégorique et l’appel (de Belfort) à se conformer ...
    Il n’y a pas de place pour autre chose : " Argent, Putains et drogues " (NO)
    Ou pour restituer encore l’époque d’un point de vue cinématographique :

    "Où est passé le Scorsese de Raging Bull ?
     "(Scorsese) Il a disparu avec les valeurs de l’époque "
    interview à NO.

    clara zavadil

    clara zavadil Le 6 janvier 2014 à 14:50
       
    • Merci pour ces références très intéressantes.
      On pourrait, avantageusement, revenir sur les représentations de Wall Street par Hollywood au fil de l’histoire...

      Jérôme Latta Le 6 janvier 2014 à 17:56
  •  
  • La citation exacte :
    "Où est passé le Scorsese de Raging Bull ?

    "Il a disparu avec les valeurs de l’époque. Celles-ci ont changé. Aujourd’hui, tout ce que l’on enseigne aux jeunes, c’est l’idée qu’il faut devenir riche."
    NO 2013, 19 dec

    clara zavadil Le 7 janvier 2014 à 09:05
  •  
  • Il me semble que je ne vois pas ce post pour la première fois.
    Est-ce que vous êtes rédacteur sur d’autres types de support ?
    Dans tous les cas, je pense que votre billet est très bien argumenté. Marvin voyage derniere minute

    Marvin Le 27 juin 2014 à 01:32
  •  
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