Accueil > idées/culture | Par Pablo Pillaud-Vivien | 4 mars 2020

Argent du capital versus pureté politique et culturelle : lignes de crêtes et fonds de ravins

Un défilé de mode aux Beaux-Arts de Paris, un spectacle annulé aux Bouffes du Nord pour une fashion messe, une occupation impressionnante du siège du Parti communiste français par Kanye West : peut-on encore dire que l’argent n’a pas d’odeur ?

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Ouvrons les yeux : dans la culture comme ailleurs, rien ne va plus. D’ailleurs, dans la culture, ça ne veut plus rien dire non plus, tant le terme a été galvaudé et a perdu tout son sens – si tant est qu’il n’en ait jamais eu un parfaitement clair. Pourtant, pendant une période l’expression a désigné un champ professionnel échappant aux logiques économiques et promouvant l’accès à toutes et à tous aux arts et à la culture. Mais aujourd’hui, à Paris comme ailleurs, on peine à en donner une définition et un périmètre. Enfin, ça, c’est pour celles et ceux qui essaient de réfléchir sincèrement au sujet. Parce qu’il y a aussi les autres, celles et ceux qui ne font qu’utiliser le concept comme une valise diplomatique pour étendre autant que faire se peut, le royaume du capitalisme et du tout marchand. Trois événements récents viennent parfaitement l’éclairer.

Le premier, c’est la privatisation des Beaux-Arts de Paris pour un défilé du styliste américain Thom Browne. C’est loin d’être la première fois que l’industrie de la mode investit des lieux publics culturels : Opéra de Paris, Grand Palais, Maison de la Radio, Ministère de la Culture… Nombreux sont ces endroits de la culture publique qui répondent positivement aux requêtes des grandes maisons de luxe pour héberger leurs événements. J’écris industrie de la mode et grandes maisons de luxe mais ce n’est pas tout à fait leur rendre hommage : derrière, ces grandes enseignes capitalistes se cachent un savoir faire réel, des artisans et, il faut le dire aussi, parfois, de vrais artistes. La question n’est donc pas là d’essayer de déterminer si oui ou non, Thom Browne et sa marque appartiennent à ces catégories. Seulement, il faut aussi voir les résistances que cela crée, aux premiers rangs desquels les étudiants des Beaux-Arts. Car ces derniers ont revendiqué haut et fort leur droit à participer aux choix quant à l’utilisation de leur école en organisant une manifestation le jour du défilé. Lorsque les étudiants ne peuvent plus avoir accès à leurs ateliers pour travailler, ils prennent la rue.

Le tout marchand dévore insidieusement tous les espaces de la société

De la même manière, la metteuse en scène et plasticienne Phia Ménard s’est insurgée, dimanche dernier, contre le réquisitionnement du Théâtre des Bouffes du Nord – théâtre privé mais largement subventionné par de l’argent public – à son insu. En effet, l’artiste, programmée du 24 février au 1er mars, s’est vue spécifiée, à peine 24 heures avant la représentation, que sa dernière n’aurait pas lieu au profit d’un concert organisé par l’artiste américain Kanye West. Officiellement, ce sont des problématiques techniques qui auraient présidé à ce choix, l’enchaînement des deux événements ayant été considéré comme trop complexe pour advenir. Dans les faits, on a troqué la mise en scène d’une artiste queer d’avant-garde contre « une messe religieuse et du fric » d’un « chanteur pro-Trump », pour reprendre les mots de Phia Ménard qui s’est insurgée contre cette décision dans un post Facebook. Alors, certes, la privatisation ponctuelle d’espaces fait partie du modèle économique de théâtres comme les Bouffes du Nord. Mais lorsque ces locations en viennent à entamer le travail d’artistes programmés, qu’en est-il du projet artistique réel d’un théâtre défendant perpétuer « la tradition d’un lieu de créations » ? Pour Phia Ménard, la réponse est nette : « Je ne peux m’empêcher de penser et de m’associer aux puissants mots de Virginie Despentes dans sa tribune "Désormais on se lève et on se barre" ».

 

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Despentes et des armes

 

Enfin, ce même Kanye West s’est offert le décor du siège du Parti communiste français, place du Colonel Fabien à Paris, pour faire défiler sa marque de prêt-à-porter Yeezy (à noter que le QG du parti centenaire est devenu depuis le début des années 2000 une escale incontournable de la fashion week et des shootings pour ses, je cite, courbes sensuelles et féminines, comme l’expliquait un article de Slate en 2013). Autour du fameux dôme pensé par l’architecte Oscar Niemeyer, le chanteur américain n’a pas hésité à prendre toute la place possible en projetant, sur toute la longueur et la largeur de la façade, des vidéos de ses mannequins. Notons que Kanye West, c’est quand même un type qui n’hésite pas à arborer fièrement une casquette rouge Make America Great Again, un type qui se dit « frère » de Donald Trump et qui, at last but not least, considère que dans la mesure où ça a duré 400 ans, « l’esclavage, ça devait être un choix ». L’argent n’a pas forcément d’odeur, pourrait-on me rétorquer. Voire, plus cyniquement en citant Lénine (sans que l’on sache si la pique vient vraiment de lui), que « les capitalistes nous vendront la corde avec laquelle nous les pendrons ». Seulement, le symbole est puissant.

Rendre les armes dans le combat pour l’hégémonie culturelle ?

Trop puissant, d’ailleurs ? Tout le caractère problématique de ces trois événements distincts réside dans le fait que le capitalisme et le tout marchand sont en train de gagner et qu’ils rongent, plus vite que nous voulons même l’accepter, les espaces que nous avions réussi, jusqu’à présent, à préserver. La culture publique est en repli, soumise à des logiques managériales et contaminée par le néolibéralisme. Les oppositions politiques (au sens de projet de société anticapitaliste) comme a pu le représenter le Parti communiste français, sont en repli. Et d’ailleurs, ces deux dynamiques descendantes sont à rapprocher : elles témoignent de la capitulation des alternatives face au marché. Des voix s’insurgent certes, mais aux Beaux-Arts de Paris, au Théâtre des Bouffes du Nord et au Parti communiste français, on répond logique comptable voire nécessité financière dans une logique de survie. Et si, au lieu de continuer à acquérir des kilomètres de cordes sans nous décider à faire des nœuds coulants, nous cessions de les acheter ?

La « diversification », cache-sexe pathétique pour parler de mise à disposition moyennant finances de pans entiers de notre patrimoine culturel et politique, ruine les âmes de nos gauches – culturelles comme politiques. Vous allez me dire : qu’est-ce que c’est que ce purisme théorique, déconnecté des logiques de la réalité de la direction d’un établissement culturel ou d’un parti politique ? Et pour autant, même si on y participe tous et toutes plus ou moins à la société de consommation, on espère toujours que certains lieux resteront des espaces préservés, des îlots de résistance. Si la révolution post- ou anti-capitaliste doit commencer quelque part, on aurait pu naturellement se dire que ce devait être dans une école d’art, dans un théâtre ou dans un parti politique. Mais on est bien obligé de se rendre à l’évidence : à force de petits renoncements et de légères concessions, c’est plutôt sur les ronds-points et dans les rues qu’elle va commencer (ou a déjà commencé ?), comme en témoignent le mouvement des gilets jaunes, celui des ZAD et celui des mobilisations sociales contre la réforme des retraites du gouvernement ou sur le climat.

 

Pablo Pillaud-Vivien

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