Accueil | Par Pablo Vivien-Pillaud | 15 juillet 2021

« La Cerisaie » : chronique d’une vanité bourgeoise

Le Festival d’Avignon, c’est un festival de théâtre. Mais pas que. Du 5 au 25 juillet, on y pense, on y danse, on y joue, on y crie, on y débat. Mais pour quoi faire ? On est allé voir « La Cerisaie » de Tiago Rodrigues dans la Cour d’honneur du Palais des Papes.

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Certains veulent nous faire croire qu’il y a des oeuvres immortelles. D’autres croient que l’ordre des choses d’hier pourra durer jusqu’à demain. C’est ce que révèle la mise en scène d’une classique paresse et d’une extraordinaire justesse de Tiago Rodrigues : les Russes blancs qui voient leur pyramide de valeurs s’écrouler sur elle-même et être supplantée par un monde dont ils ne comprennent rien, c’est nous qui continuons d’aller, malgré un monde que l’on a tant de peine à comprendre, au théâtre. Tout à la fois comme si de rien n’était et pétris par la conviction que nous participons à une futile absurdité, aussi nécessaire et puissante qu’anachronique et problématique.

Fin d’un monde, fin du monde

Sur la scène, s’affrontaient dans la Cour d’Honneur deux visions du monde : d’un côté, Isabelle Huppert qui campait une aristocrate déracinée et éthérée, en dehors du monde de par devers elle, son ethos étant complètement en symbiose avec son statut social. Et de l’autre, Adama Diop, fils de moujik (paysan), arriviste arrivé, entrepreneur de talent, nouveau riche patenté et destructeur de l’idéal nobiliaire s’il en est. Malheureusement (ou non), il est fort à parier que la majorité de la salle s’est plutôt identifiée au premier qu’au deuxième, traduisant par là-même l’un des principaux problèmes de notre théâtre public.

Se délecter de l’obsolescence de formes que l’on considère nobles nonobstant le temps qui passe et l’état de notre société, tel semble être la proposition théâtrale de Tiago Rodrigues. Si elle n’était un divertissement si consubstantiellement bourgeois, on pourrait presque lui donner raison. On pourrait pleurer avec lui sur le remplacement des potentats élitaires au raffinement oppresseur par de nouvelles générations de puissants que les anciens considèrent comme plus vulgaires. Seulement, observer le monde de la sorte revient à s’en extraire sans participer aux dynamiques joyeuses qui la traversent parfois, si tant est qu’on veuille bien s’y intéresser. Il n’est de dilemme qui ne se résolve par un choix terrible et strict entre Charybde et Scylla.

L’art bourgeois

Observer et rendre compte de la poésie d’un monde qu’on chérissait et qui meurt, c’est acter sa propre défaite. Livrer la bataille pour le conserver, c’est s’assumer réactionnaire. L’alternative proposée par Antov Tcheckhov et reprise par Tiago Rodrigues est donc une nécessaire impasse qui ne peut trouver sa résolution que dans un ailleurs, une extériorité et un changement complet de paradigme : on ne peut plus se contenter de centrer l’histoire du monde sur les vainqueurs, ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui. Car leurs désirs comme leur vocabulaire jouissent d’une factice centralité - et ce depuis trop longtemps.

Cette Cerisaie est belle comme un monde déjà mort. Seulement, l’assumer ne résout rien : que le coupable aille confiant à l’échafaud n’apporte aucun début de solution au maelström de volontés contradictoires dans lequel nous errons. Tiago Rodrigues a ainsi cette intelligence de mettre au centre du jeu la question de l’inanité de l’art, trop facilement assimilable à un divertissement bourgeois, victime malgré lui d’un monde profondément fracturé dont on peine à inventer des pensées novatrices structurantes. Mais il est vrai qu’il est difficile de décider ce qui est le plus puissant : les plus belles choses du monde plongées dans un formol éternel ou le grand feu qui résulterait de leur mise à mort. Personnellement, je préférerais toujours la forêt qui pousse.

 

Pablo Pillaud-Vivien

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