Accueil | Par Pablo Vivien-Pillaud | 14 juillet 2021

« Liebestod » : au théâtre aussi, choisir son camp

Le Festival d’Avignon, c’est un festival de théâtre. Mais pas que. Du 5 au 25 juillet, on y pense, on y danse, on y joue, on y crie, on y débat. Mais pour quoi faire ? On est allé voir « Liebestod » d’Angelica Liddell à l’Opéra-Confluence.

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Pourquoi Angelica Liddell n’est-elle pas déjà morte ? Depuis une dizaine d’années qu’elle arpente les scènes mondiales à déverser sa bile volubile sur un public qui en redemande, il n’est pas un spectacle où sa misanthropie ne lui fait souhaiter sa mort dans les plus atroces souffrances. Seulement, la revoilà à chaque fois avec une nouvelle proposition théâtrale, remettant à chaque fois dans une machine bien huilée. Il est donc assez naturel de commencer à s’interroger sur la vérité de sa proposition, de la vérité de ses mots, de la vérité de ses actions.

La vérité de sa proposition, c’est avec cela que joue Angelica Liddell : elle parle à la première personne, narre ses expériences, raconte ses désirs et ses souffrances (qui convergent souvent), nous livre sa vision du monde et ses fantasmes. Pour que l’on soit sûr de croire que ce qu’elle dit est vrai, elle multiplie les effets de réel : elle a ainsi recours à la scarification, elle fait intervenir de vrais bébés et de vrais chats sur scène, elle nous rappelle des histoires liées à ses spectacles précédents et elle prend à parti son public « de Parisiens » qu’elle conchie avec la plus grande des haines.

L’art comme prétexte

Seulement, sous prétexte d’art - car c’est cela que revendique Angelica Liddell à longueurs de spectacle, se plaçant explicitement dans le sillage des plus grands noms de l’histoire officielle de l’art en convoquant sans cesse Artaud, Baudelaire, Genet ou encore Fassbinder -, peut-on accepter n’importe quel récit ou projet politique ? Paradoxalement, en acceptant le spectacle comme étant un parmi tous les autres, on prend le risque de renvoyer la notion d’art à sa dimension la plus formelle : la performeuse pop qui parle et crie comme on danse le flamenco, qui maitrise parfaitement la dramaturgie des émotions et des couleurs, qui convoque par un regard tout ce que l’humanité fait de plus puissant, devient le décor éblouissant d’une proposition jamais prise dans sa profondeur et sa globalité.

Angelica Liddell est en dehors du monde. Elle croit y être, elle le regarde et croit le comprendre mais elle est complètement à côté de la plaque. Elle se désole de la déréliction de la société, revendiquant, contre l’ordre de l’Etat, l’ordre du beau voire l’ordre de dieu, appelant même de ses voeux l’évènement d’une théocratie. Mais l’on est sur une scène de théâtre et pour peu qu’il en ait plein la vue et que la musique de fond soit entrainante, le public ne prête pas souvent attention à la direction vers laquelle un spectacle l’entraine. Peut-on reprocher à un spectacle son projet politique, même s’il est enrobé dans une forme d’une rare puissante et beauté ? Oui, assurément.

Le bourgeois est mort, vive le bourgeois

D’autant que, dans sa grande intelligence, Angelica Liddell va aux devants des critiques qui pourraient lui être faites en les énonçant de façon explicite, habile stratagème pour les désamorcer : vous me détestez ? Tant mieux. Vous m’adorez ? Vous êtes des minables. Mais c’est précisément parce que je dis que vous êtes des minables que vous m’aimez. La dialectique est bien rodée : elle choque le bourgeois avec une constance de mitrailleuse mais de façon tellement en phase avec les codes du théâtre contemporain que ce même bourgeois choisit d’en rire plutôt que de hurler.

Ce n’est pas la première fois que des anarchistes réactionnaires au talent indéniable viennent interroger l’espace de l’art. Michel Houellebecq en est une des manifestations récentes les plus éclatantes. Ne nous y trompons donc pas : quand Angelica Liddell insulte les fonctionnaires (des bons-à-rien), les actrices (toutes des putes) ou les jeunes qui manifestent (des gros cons qui pensent à leur retraite à 16 ans au lieu de vouloir faire la guerre), si vous choisissez d’en rire, c’est que vous avez choisi votre camp.

 

Pablo Pillaud-Vivien

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