Accueil | Par Pablo Vivien-Pillaud | 6 septembre 2021

Mort de Belmondo : forces et puissance d’un héros moderne

L’acteur français vient de décéder à l’âge de 88 ans. Hommage au magnifique.

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Belmondo était une impertinence. Dans son rire tonitruant qui renvoyait au monde entier l’ironie de sa condition, dans ses bonjours lancés à la cantonade comme des gifles à tous les bourgeois de la Terre, dans ses révérences irrévérencieuses qui étaient tout sauf des marques de considération à l’égard des puissants, Belmondo disait dans son corps et dans son verbe la puissance de ceux qui veulent tout et qui le prennent alors qu’ils ne l’ont pas.

De la glaise dans les poils, de la peinture sur le visage, une cigarette presque complètement fumée accrochée aux lèvres, Belmondo était ce Terrien au pied lourd qui avait dans le regard l’impudeur des acculés. Et c’est plein de cette force d’une humanité rare qu’il affrontait, film après film, les destins emmêlés qu’on lui réservait systématiquement.

Belmondo, c’était pourtant celui qu’on pensait pouvoir prendre au piège. Mais qui, dans une pirouette dont lui seul avait la grâce et là où tous les autres auraient chu, arrivait à trouver l’équilibre si fragile qui faisait de son existence même une incongruité que les spectateurs avaient du mal à cerner.

Mais comment donc ? En s’épuisant dans d’infinies courses en avant. Une sorte de motricité permanente qui lui permettait d’affronter tout – ou presque. Quitte à en perdre parfois le sens ou la direction. Mais toujours avec une certitude qui lui conférait une majesté que beaucoup lui enviaient.

Pour certains, Belmondo incarnait une certaine idée de la France. Je le vois bien dans les hommages qui fleurissent, lapidaires et homogènes, ici ou là. Mais pas tant parce qu’il était un héros populaire qui refusait que l’on fasse ses cascades à sa place mais plutôt parce qu’il était une fulgurance d’élégance. Il l’était, c’est à n’en point douter : personne ne porte mieux que lui le pantalon en lin blanc. Mais il était aussi voire surtout celui qui n’avait pas peur de se salir de terre ou de sang.

Dire merde avec classe à ceux qui l’avaient invité à se repaître des menus bonheurs du monde sur des tapis persans : là résidait le génie du magnifique. Et là était aussi l’une des sources intarissable de la force du Belmondo, homme-tempête du présent sempiternel du cinéma français.

 

Pablo Pillaud-Vivien

 

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[BELMONDO Jean-Paul [1]->https://maitron.fr/spip.php?article16181]

Notes

[1Né le 9 avril 1933 à Neuilly-sur-Seine (Seine, Hauts-de-Seine), mort le 6 septembre 2021 ; comédien ; président du syndicat français des acteurs (CGT).

Fils du sculpteur Paul Belmondo, Jean-Paul Belmondo fut scolarisé à l’École alsacienne, une des meilleures écoles privées de Paris, dont il fut renvoyé pour indiscipline. Il réussit le concours d’entrée au Conservatoire national d’art dramatique dont il suivit les cours jusqu’en 1956.

Encore étudiant, il fut découvert par Henri Aisner, à la recherche d’un jeune comédien qui ne parût pas issu de milieux bourgeois, pour un film commandé par la CGT. Les Copains du dimanche fut ainsi tourné en 1956, au lendemain de l’invasion de la Hongrie par les chars soviétiques et du rapport Khrouchtchev dénonçant les crimes de Staline. Confrontée à une forte baisse de ses adhérents, la CGT voulait que ce film constitue une propagande en faveur des comités d’entreprise, encore peu développés dix ans après leur création. Jean-Paul Belmondo incarna un ouvrier métallurgiste de dix-huit ans, ayant perdu son père à la guerre, travaillant 55 heures par semaine et habitant avec sa mère en banlieue ; son seul luxe : une guitare. Entraîné par un camarade dans la création d’un aéroclub ouvrier, le personnage se range du côté d’une jeunesse ouvrière honnête, laborieuse, solidaire, opposé à une jeunesse dorée, oisive et immorale. Le film décrit le double piège de division syndicale et de récupération patronale pour conclure en exaltant la force de l’union des syndicats et des générations.

Le film ne fut pas projeté en salles, car le syndicat des producteurs fit pression sur celui des distributeurs pour empêcher sa diffusion ; irrités par son plaidoyer en faveur de l’ouverture vers les autres syndicats, certains militants de la CGT n’en furent pas mécontents. Cependant le réalisateur Marcel Carné vit le film, y remarqua le comédien et le fit tourner dans Les Tricheurs, film sur la jeunesse dorée sorti en 1958. Rapidement, Jean-Paul Belmondo devint l’acteur fétiche des jeunes réalisateurs de la Nouvelle Vague en train d’émerger et qui devait marquer fortement l’histoire du cinéma français. En 1960, avec A bout de souffle de Jean-Luc Godard, il acquit une célébrité durable.

Comptant sur cette aura de modernité pour servir sa cause, le Syndicat français des acteurs (SFA) l’élut le 5 novembre 1963 à sa présidence pour remplacer Michel Etcheverry, qui assuma désormais avec Michel Piccoli la vice-présidence. Le syndicat espérait renouveler l’aventure menée en 1957 avec Gérard Philipe qui, sollicité presque par hasard, s’était beaucoup investi dans ce rôle, son prestige rejaillissant sur la lutte syndicale. Or, quatre ans après le décès prématuré de Gérard Philipe, il s’adressait à celui-là même dont le tempérament et le style marquaient une rupture avec l’acteur culte de l’après-guerre. En effet, critiques aux Cahiers du cinéma dans les années cinquante, les réalisateurs de la Nouvelle Vague avaient été les seules voix discordantes, acerbes même, à l’égard de Gérard Philipe, de son jeu, du mythe qu’il devenait ; en utilisant Jean-Paul Belmondo pour incarner un héros voyou et désinvolte, beau gosse sans pathétisme, ils imposaient un style d’acteur différent. Les deux comédiens divergeaient également sur le plan politique. Engagé dans le combat pour la paix, Gérard Philipe avait été un compagnon de route du Parti communiste jusqu’à l’entrée des chars russes dans Budapest. Jean-Paul Belmondo se défiait du communisme et accepta, mais non sans réticence la présidence du SFA, affilié à la CGT. Néanmoins, à l’occasion de sa ré-élection en septembre 1965, il confia : « Si nous faisons tous partie de la CGT, c’est parce que c’est le seul syndicat qui nous soutienne. »

Il se révéla peu disponible. Aussi Robert Sandrey, le délégué général, le tenait-il scrupuleusement au courant de la vie interne et externe du SFA, et lui soumettait-il lettres et documents à signer, insistant pour que le comédien ne soit présent qu’en cas de nécessité extrême — et n’y réussissant pas toujours. Malgré tout, dans ces limites-là, Jean-Paul Belmondo se plia au jeu, défendant publiquement le syndicat, le mentionnant dans ses interviews. Ainsi s’exprimait-il en décembre 1964 dans La Vie ouvrière, l’hebdomadaire de la CGT : « C’est un syndicat comme les autres. Je sais que vous allez penser aux vedettes, aux gros cachets... Nous sommes quoi, une dizaine peut-être ? N’en parlons pas, car là il ne s’agit plus à proprement parler de notre métier d’acteur. Nous sommes traités à ce niveau non pas comme des comédiens, mais comme des marques de pâte dentifrice. Ce n’est pas ça le spectacle. Le spectacle, ce sont les quelque vingt mille comédiens, acteurs de cinéma, de théâtre, de télé, qui travaillent quand on veut bien leur en donner l’occasion et dont beaucoup ont bien du mal à vivre de leur métier, ce métier qu’ils ont choisi et qu’ils aiment. Et ceux-là, je vous assure, ils ont besoin d’être syndiqués et de se battre pour la vie. J’ai des tas d’amis qui travaillent trois mois par an et moins parfois. Mais il faut manger pendant douze mois. Les sources d’emploi, voilà le problème. » Car, en ces années, le souci majeur du syndicat était l’exploitation des comédiens par la télévision, qui n’était pas encore astreinte à la législation du travail en vigueur dans le cinéma et le théâtre ; aussi, des pourparlers furent-ils engagés pour assurer aux acteurs un paiement en cas de rediffusion. Le déclin du théâtre, concurrencé par le cinéma et la télévision, constitua une autre préoccupation du syndicat qui, pour y remédier, apporta son soutien au Comité de sauvegarde du théâtre.

En 1965, Jean-Paul Belmondo fut reconduit à la présidence du SFA tout en demeurant très sollicité par le cinéma et par son propre vedettariat. Son absentéisme chronique finit par générer une certaine amertume. En particulier, il fut critiqué — sur la forme plus que sur le fond, lui précisa Robert Sandrey — à la suite d’un entretien avec Michel Cournot dans Le Nouvel Observateur, où il se montrait caustique à l’égard du Conservatoire d’art dramatique. Le syndicat lui demandant un rectificatif, il refusa ; peu après il annonçait sa démission, rendue officielle en septembre 1966 : « La profession dans la période de trouble si grave qu’elle traverse, disait-il, avait besoin d’un président plus actif, et surtout plus présent. » Dès lors il poursuivit une carrière de premier plan.

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