Accueil > idées/culture | Par Caroline Châtelet | 10 janvier 2020

Rosa Luxemburg au présent

Écrit et mis en scène par Viviane Théophilidès, Rosa Luxemburg Kabarett offre une plongée dans la sensibilité autant poétique que politique de Rosa Luxemburg.

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Dans La Recomposition des mondes, bande-dessinée qu’il consacre à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, l’auteur Alessandro Pignocchi raconte avoir eu un éveil politique assez tardif. À tel point que c’est jeune adulte qu’il découvrit qui était Rosa Luxemburg (1871-1919). Alors pour tous les Alessandro Pignocchi de la terre – comme pour ceux connaissant par le menu la vie et le parcours de la cofondatrice de la ligue Spartakiste –, l’on ne saurait que trop conseiller de se rendre aux Déchargeurs. Le théâtre parisien accueille actuellement Rosa Luxemburg Kabarett, traversée amoureuse et joyeusement subjective dans l’œuvre de Luxemburg conçue par la comédienne Viviane Théophilidès. Mais reprenons. Lorsque le spectacle débute, un homme (Bernard Vergne) s’approche à l’avant-scène. Venant au plus près des spectateurs, il les salue, se présente, avant d’introduire ses camarades qui une à une le rejoignent sur scène (la pianiste Géraldine Agostini, la chanteuse Anna Kupfer, les comédiennes Sophie de la Rochefoucauld et Viviane Théophilidès). Avec une telle entrée en matière, l’on saisit que le terme « Kabarett » de l’intitulé n’a rien d’une coquetterie. Et vrai, en mêlant adresses au public, saynètes dialoguées, chansons, ou encore confidences intimes de certains interprètes, le spectacle qui suit en assume tous les codes.

 

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Évoquant d’abord la mort violente de celle qui fut l’une des figures essentielles des luttes révolutionnaires allemandes et du mouvement ouvrier dans son entier – Rosa Luxemburg est assassinée le 15 janvier 1919 par des membres des « Corps francs » et son corps jeté dans un canal à Berlin – le quintet la convoque ensuite pour entamer un dialogue avec elle. Ainsi, tandis que Viviane Théophilidès, Bernard Vergne, Géraldine Agostini et Anna Kupfer jouent leur propre rôle, Sophie de La Rochefoucauld incarne Rosa Luxemburg. Discutant avec elle, le quartet l’interroge sur ses choix et balaie diverses étapes de sa vie, de sa naissance en Pologne à son exil en Suisse pour y suivre des études ; de son engagement très tôt dans la lutte politique à son installation en Allemagne (elle en adopte la nationalité en 1898) ; de ses séjours en prison à la création, en compagnie de Karl Liebknecht et Clara Zetkin en 1916, du mouvement spartakiste (qui devient en 1918 le KPD, parti communiste allemand) et jusqu’à ses histoires d’amour.

À l’économie du dispositif scénique signifiant avec peu d’artifices (outre le clavier de la pianiste Géraldine Agostini, citons un petit banc, quelques gros coussins en kilim, un portant à vêtements) répond la liberté formelle. Écrit avec finesse par Viviane Théophilidès, l’ensemble entremêle aux questions à Luxemburg et à ses réponses des extraits de ses discours et autres écrits (notamment ses nombreuses lettres adressées à Sonia Liebknecht, épouse de Karl Liebknecht, durant ses séjours en prison), des écrits d’autres artistes sur elle (Marguerite Duras, Bertolt Brecht), des chansons, comme des considérations des acteurs sur l’époque contemporaine. Ce faisant, il se dessine progressivement le portrait d’une femme dont la grande sensibilité n’a jamais oblitéré la pensée.

Engagée à tout instant, Rosa Luxemburg a vécu en ne dissociant jamais l’intime du politique, ses convictions innervant toutes ses réflexions, émotions, actions. Tout comme la femme ne fit jamais de hiérarchie entre les plantes, les fleurs, les animaux et les hommes, Rosa Luxemburg Kabarett se balade entre les échappées poétiques et les pensées politiques. Sans pour autant idéaliser le naturalisme de la femme – qui n’avait rien de naïf, mais relevait plutôt d’une empathie pure et d’une exigence d’humanité radicale.

L’ensemble du spectacle se déplie ainsi à l’image du parcours de celle qu’il convoque, en épousant toutes les facettes, revendiquant la même sincérité de parole et n’hésitant pas à jeter des ponts entre les périodes historiques. Interprété avec justesse et dans un bel élan de troupe par l’équipe – notamment Sophie de la Rochefoucauld qui incarne avec une précision délicate une Rosa Luxemburg balançant entre force et douceur – Rosa Luxemburg Kabarett se donne comme une plongée dans la vie de cette femme. À mille lieues de l’hommage compassé ou du didactisme appuyé, le spectacle opte pour une forme libre qui, si elle se teinte parfois de mélancolie ou d’émotion, demeure combative. Et en nous racontant de la sorte Rosa Luxemburg au présent, le quintet d’artistes rappelle la persistance de sa pensée et nous invite, qui que l’on soit, à penser notre monde contemporain avec elle.

 

Caroline Châtelet

Infos pratiques

Rosa Luxemburg Kabarett
Texte, mise en scène Viviane Théophilidès
Lumières Philippe Catalano
Costumes Joan Bich
Arrangements musicaux Géraldine Agostini
Avec Géraldine Agostini, Sophie de la Rochefoucauld, Anna Kupfer, Viviane Théophilidès, Bernard Vergne

Coréalisation La Reine Blanche - Les Déchargeurs & Collectif Ondes sensibles
En partenariat avec Télérama Sorties
Le spectacle a été répété au Théâtre de la Girandole à Montreuil et au Théâtre de l’Atalante à Paris

LES DÉCHARGEURS - PARIS du 7 janvier au 1er février, du mardi au samedi à 19h
Les Déchargeurs, 3 rue des Déchargeurs 75001 PARIS Métro Châtelet
Tarifs de 10€ à 28€
www.lesdechargeurs.fr
01 42 36 00 50
Durée 1h30

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