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Accueil | Par Roger Martelli | 8 novembre 2019

30 ans de la chute du Mur de Berlin : les tourments du PCF

À l’occasion du trentième anniversaire de la chute du Mur, nous reproduisons ici l’intervention de Roger Martelli, directeur de la publication de Regards, lors du colloque à ce sujet organisé par Politis le 25 octobre dernier.

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Je n’ai aucune chance de vous surprendre en vous disant ici que la chute du Mur et, au-delà, celle du bloc soviétique européen, furent des séismes majeurs pour le PCF. Pendant quelques décennies, il s’est adossé à la révolution d’Octobre, à l’État soviétique, puis au « socialisme réel ». Il en a fait longtemps une base d’identification et son image publique a été associée à ces trois réalités, positivement ou négativement. La disparition des grands arrières, entre 1989 et 1991, a donc compté pour beaucoup dans son déclin. J’affirme ici pourtant qu’il n’y avait aucune fatalité à ce qu’il en fût ainsi.

 

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À la fin des années 80, le PCF n’est plus le parti de l’obédience mentale à l’URSS et au monde socialiste qu’il avait été naguère. Au milieu des années 70, il s’est lancé avec le PC italien dans l’aventure de l’eurocommunisme, qui l’a opposé violemment au PC soviétique de Leonid Brejnev. Mais à la fin de cette décennie 70, l’eurocommunisme s’est enlisé dans les sables et la détente a laissé après 1975 la place à cette phase de la guerre froide que nous retenons sous le nom de « guerre fraîche ». Dans ce nouveau contexte de tensions internationales, le sommet du PC français a opéré un recentrage politique de fait. Au nom des contraintes de ce qu’il appelait la « guerre idéologique » et compte tenu du bras de fer qu’il a engagé avec le PS de François Mitterrand, il a décidé de mettre en sourdine ses polémiques avec l’URSS. Dans la conscience communiste, tout s’est passé alors comme s’il y avait à nouveau deux « camps » entre lesquels il fallait bien choisir, même si ce n’était plus sous la forme passionnelle de la guerre froide d’hier.

À partir de 1980, un double phénomène s’installe dans l’opinion publique française : d’une part, une dégradation maximale de l’image de l’URSS et de ses alliés et, d’autre part, le sentiment que la dépendance du PCF à l’égard du « grand frère » est restée entière. C’est ce que les politologues ont appelé à l’époque « l’effet Kaboul », dont Georges Marchais fait les frais à l’élection présidentielle de 1981. Par ailleurs, à l’intérieur d’un PCF désormais culturellement très divisé, une sorte de consensus majoritaire s’est formé autour de la conviction que le bloc socialiste va persister, bon an mal an, et qu’il se civilisera progressivement, pour peu que le balancier international revienne à la détente et pour peu que la croissance se relance, une fois allégé le poids des dépenses militaires. Après 1985, le regard de la direction communiste française est ainsi surdéterminé par deux données : d’une part, un optimisme qui la pousse à sous-estimer le poids d’une crise systémique sans commune mesure avec celle qui affecte le monde capitaliste occidental ; d’autre part, des tensions internes qui déchirent le corps militant et qui obsèdent au plus haut point un groupe dirigeant français confronté au poids du déclin.

Ce qui se passe en URSS...

Pour comprendre ce qui se passe en 1989, il faut revenir très brièvement quelques années en arrière, au milieu des années 80, au moment où Mikhaïl Gorbatchev arrive au pouvoir en URSS. Au départ, le PCF ne peut qu’être satisfait de ce qui se passe à Moscou. La bonne image internationale du nouveau numéro un soviétique atténue les effets symboliques désastreux de la période brejnévienne. Et le ton d’ouverture adopté à Moscou n’est pas sans faire écho à ce que disaient les communistes français et italiens au temps pas si lointain de l’eurocommunisme. Mais cette satisfaction des premiers temps ne va pas durer. Tout d’abord, l’accélération des réformes après 1987 et surtout l’affirmation de ce que Gorbatchev appelle la « nouvelle pensée » inquiètent une direction qui redoute que le Kremlin, cette fois, ne s’éloigne des « références de classe » (procès-verbal du secrétariat du PC, le 24 novembre 1988) et qu’il n’altère ainsi l’identité du communisme politique.

De plus, l’œuvre réformatrice du leader soviétique intervient à un moment de profonde crise interne et de crispation de la direction française. Les opposants de l’intérieur se réclament de plus en plus de l’expérience moscovite, et, à partir de l’été 1988, la presse se met à parler des «  gorbatchéviens français  », comme on évoquait les «  khrouchtchéviens  » au début des années 1960. Pour Marchais et ses camarades, il n’est pas question d’admettre que l’évolution soviétique puisse remettre en question les équilibres délicats au sein du PC français. Dès le mois de décembre 1988, le secrétaire général lui-même tempère le soutien : «  Ce qui se passe en Union soviétique ne peut servir de modèle aux autres partis communistes  ». Entendons par là : pas besoin de glasnost et de perestroïka au sein du PCF. Après le temps de l’idylle, s’installe celui de la méfiance, en attendant l’heure du désamour…

Tout cela permet de comprendre que le PCF soit décontenancé quand la crise du bloc s’accentue, au printemps de 1989 en Hongrie, en Pologne, puis en RDA. Jusqu’alors, il a relativisé la crise qui se déployait. À l’été de 1989, la presse communiste continue de minimiser les signaux qui viennent de partout. Officiellement, on se veut optimiste, comme les dirigeants du bloc socialiste. « Les évolutions en cours vont dans le bon sens », affirme le secrétariat le 24 août 1989. En septembre 1989, lors de la Fête de l’Humanité, Georges Marchais déclare encore que «  c’est le socialisme qui fait et continue de faire la preuve de sa supériorité  ». Au début octobre, la situation allemande est toujours « normale » pour les observateurs du PC français et l’exode vers l’Ouest, minimisé, est renvoyé à la « vaste entreprise de débauchage orchestrée par les dirigeants de l’Allemagne de l’Ouest ». Alors que la plupart des PC au pouvoir d’Europe orientale renâclent devant les réformes radicales et se démarquent de Gorbatchev, le parti français les crédite inlassablement d’un état d’esprit porté vers le mouvement.

« L’échec n’est pas celui du socialisme »

Ce parti est donc pris à contrepied au début novembre 1989. Les responsables français, les uns après les autres, se félicitent certes bruyamment de la chute du Mur et expliquent que la brutalité de la rupture ne les étonne pas. « Le PCF était conscient que les problèmes posés étaient graves », affirme avec aplomb Georges Marchais devant le Congrès de l’année suivante. L’essentiel, comme le redit ce Congrès, est de bien comprendre que « l’échec n’est pas celui du socialisme ». Contre tous ceux qui réclament du changement, de la rénovation ou de la refondation, il n’est pas question de bouger d’un pouce.

Un peu moins de deux ans plus tard, alors que le régime soviétique est à l’agonie, c’est la même attitude qui prévaut. Au moment du putsch d’août 1991, le PCF reste passif. Il n’approuve certes pas les putschistes du Kremlin, mais il se garde de condamner ouvertement le coup d’État et, au contraire, il se prépare à composer, fût-ce sans enthousiasme, avec les nouveaux détenteurs du pouvoir. Le 21 août, le responsable aux questions internationales du PCF, Maxime Gremetz, va jusqu’à récuser dans un entretien pour le journal La Croix l’étiquette de «  conservateurs  » appliquée aux hommes du coup d’État, ajoutant que «  le choix des dirigeants est toujours l’affaire des peuples concernés  ». Il faut attendre que l’échec du putsch soit consommé pour que le PCF se décide à le condamner et à féliciter chaudement Gorbatchev, qu’il avait mollement soutenu les jours précédents.

Le PCF pouvait profiter de la crise du soviétisme pour reprendre l’élan réformateur qu’il avait enclenché au temps de l’eurocommunisme. Il pouvait expliquer que la seule manière de maintenir le meilleur du système étatique est-européen était de le subvertir radicalement, en cassant l’ensemble des logiques aliénantes que la « force des choses » avait légitimées après 1917. Pour des raisons internes, le groupe dirigeant de l’après-1978 n’a pas trouvé les ressorts pour faire ce travail d’explication et d’alternative. Dans le parti, la défense intransigeante de « l’identité » a fini par l’emporter sur l’urgence du mouvement, quelque nom qu’on lui donne, rénovation, refondation ou métamorphose. Parce qu’il a tourné le dos pour lui-même à la nécessité de transformation radicale, le PCF a fini par considérer de facto que cette transformation n’était pas la clé de la survie pour les expériences dérivées de l’Octobre russe. Le fait que le bloc soviétique se présentait comme un anticapitalisme lui semblait suffire à justifier sa perpétuation, quand bien même le maintien du système se faisait à l’identique. Alors qu’il avait commencé à en prendre conscience au milieu des années 1970, le PCF occulta donc par la suite la conviction que l’immobilisme était le vecteur principal de la nécrose du communisme du XXe siècle.

L’Histoire n’est pas finie

Entre 1956 et la fin des années 1980, les réformateurs communistes de l’époque khrouchtchévienne ont été marginalisés, dans tous les pays du bloc soviétique et en premier lieu en URSS. La galaxie divisée du mouvement interne étant en sommeil ou désorientée, les forces les plus actives sur la scène publique se sont donc réduites à deux blocs : d’un côté, les libéraux faisant de la libre concurrence le critérium unique de l’efficacité et, de l’autre côté, les conservateurs nostalgiques continuant de croire aux vertus d’un État administratif tout puissant. En 1991, ne restaient plus face-à-face que le camp de Boris Eltsine et celui des putschistes piteux du Kremlin. L’issue de l’affrontement était alors inévitable, alors qu’il ne l’était sans doute pas quelques années plus tôt. Mais l’Histoire ne pardonne pas les prudences excessives : les occasions perdues ne se rattrapent jamais.

En donnant l’impression qu’il était du côté de la conservation de l’existant, le PCF a laissé malgré lui le champ libre à l’idée selon laquelle le seul choix à l’époque était entre la sclérose d’un système à bout de souffle et la potion néolibérale. Or ce choix binaire trop simple était une impasse. Ce qu’appelait la crise du « socialisme réel » était une autre voie, une autre logique conjointement démocratique, écologique et sociale, rompant à la fois avec le libéralisme, l’étatisme et le productivisme. Ce qu’appelait cette crise était une nouvelle espérance, un imaginaire, un récit – là encore peu importent les mots – qui continueraient l’utopie du passé, cette « République démocratique et sociale » du mouvement ouvrier, mais qui la restructureraient de la cave au grenier et ne se contenteraient pas ainsi de la répéter. Le PCF fut par sa faute la première victime de ce choix en forme d’impasse. Mais j’ai la conviction que, au-delà de lui, nous n’avons pas fini, nous tous et pas seulement les membres du Parti communiste, de payer le prix d’un tel aveuglement. Heureusement, nous savons aussi que l’Histoire n’est pas finie, qu’elle ne finit pas et qu’il ne faut surtout pas vouloir qu’elle finisse.

 

Roger Martelli

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