"φ France insoumise" by Jeanne Menjoulet is licensed under CC BY 2.0
Accueil | Par Gildas Le Dem | 12 août 2019

Comment refonder les clivages politiques ?

L’écrasante majorité législative du président Macron cautionne la thèse de l’effacement du clivage gauche/droite, alors qu’elle marque surtout de nouvelles alliances et occulte la recomposition « populiste de gauche » incarnée par La France insoumise.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

On aura pu s’en apercevoir durant les législatives de 2017 : c’est le refus de la loi Travail qui a conduit Benoît Hamon (PS) à appeler à voter, à Évry, contre Manuel Valls et pour Farida Amrani (LFI). Inversement, et pour les mêmes raisons, Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise ont appelé à voter pour les rares députés socialistes qui avaient déposé une motion de censure contre un gouvernement qui avait fait passer – par les voies du 49.3 – cette même loi Travail. Un renouveau de la vie politique passe par une refondation idéologique, mais il trouve son sens dernier dans la recomposition des groupes qui y concourent et l’animent.

Cliver, c’est regrouper

C’est encore plus vrai en temps de crise. On ne peut, pour comprendre les clivages qui organisent et structurent la vie politique, s’en tenir à leur seule signification idéologique. Il faut également prendre en compte leur fonction, leur sens pratique. Des philosophes, des théoriciens aussi peu opportunistes qu’un Louis Althusser, qu’une Chantal Mouffe, le disent : faire de la politique, c’est d’abord tracer « une ligne de démarcation », une « frontière ». Mais précisément, encore faut-il savoir entre quoi et quoi, ou mieux, entre qui et qui passe la ligne démarcation ou la frontière.

 

LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR
>>
La gauche peut-elle encore convertir la tristesse en colère ?

 

Un clivage politique, surtout s’il est nouveau et prétend imposer de nouvelles perceptions, tend en effet à rassembler ce qui apparaissait dispersé et à l’inverse, à différencier ou dissocier ce qui apparaissait semblable ou proche. Quels sont donc, aujourd’hui, ces nouveaux clivages ? Comment s’articulent-ils avec les clivages traditionnels, notamment le clivage « gauche/droite » ? Et surtout, comment fonctionnent-ils, quelle est leur fonction ?

Les clivages politiques tendent à opérer, en premier lieu, des regroupements d’acteurs plus ou moins inédits. Prenons, pour exemple, le clivage « ouvert/fermé », que La République en marche a mis en avant. Une note du CEVIPOF réalisée par Luc Rouban révèle que le profil sociologique des 529 candidats investis par LREM, loin d’incarner un renouvellement social, révèle plutôt une « fermeture sociale », caractérisée par une « appartenance majoritaire à une bourgeoisie moderniste, diplômée, libérale sur le plan culturel comme sur le plan économique ». En fait, les éditorialistes et les candidats, qui parlent sans cesse d’ouverture au monde (c’est-à-dire en fait à leurs semblables de par le monde), apparaissent fermés à toute ouverture à d’autres que leurs semblables, c’est-à-dire aux déclassés de la mondialisation, qu’ils soient d’ici ou d’ailleurs.

Ralliement de la classe moyenne au « bloc bourgeois »

De la même façon, une fois dit que le profil sociologique des candidats LREM relève de catégories socioprofessionnelles situées (des avocats, des médecins, etc.), on comprend mieux que le clivage « société civile/politiques partisans » relève bien plus, en vérité, d’une promotion de ce que Hegel appelait, avec plus de franchise, la « société civile bourgeoise ». C’est-à-dire aussi le retour au pouvoir de grandes corporations contre des organisations politiques, syndicales et en général militantes qui, si elles ont échoué dans leur fonction d’éducation et de recrutement de cadres issus des catégories populaires, étaient du moins portées par un souci sinon d’égalité, au moins de pluralisme social.

Ainsi peut-on parler, avec les économistes Bruno Amable et Stefano Palombarini, de l’avènement d’un « bloc bourgeois » : au nom de l’Europe et de la « modernisation », celui-ci fonde sur le « dépassement » du « clivage gauche/droite » le rapprochement, et finalement l’alliance de la classe moyenne supérieure et de la haute bourgeoisie, « auparavant ralliées autant au bloc de gauche qu’au bloc de droite ».

Tout se passe donc comme si les clivages idéologiques fonctionnaient à la manière des classifications pratiques chères à Pierre Bourdieu expliquant les stratégies matrimoniales. Ils remplissent la même fonction : « Ils tendent à séparer ce qui était uni ou à unir ce qui était séparé, à manifester et tenir des distances contre les risques de mésalliance ou, au contraire, à rapprocher, à se rapprocher, à s’unir et à établir des alliances ». Faut-il en conclure que les groupes politiques sont homogènes, et ne rapprochent que ce qui était déjà semblable ou similaire ? Non, mais c’est aussi la promesse ou la menace que porte toute nouvelle alliance.

« Populisme de gauche » et émancipation partagée

Un monde où les algorithmes feraient disparaître le hasard, la spontanéité mais aussi le libre choix concernant notre vie sociale, notre santé, notre environnement est-il souhaitable ? Éric Sadin dénonce une « économie de l’accompagnement algorithmique de la vie » et une marchandisation intégrale de l’existence. Cette « organisation automatisée du monde » aurait pour conséquences « un dessaisissement de l’autonomie de notre jugement », « une dissolution des responsabilités » et, au fond, « une décomposition du monde commun ». Plus qu’un projet politique, c’est un projet de civilisation d’où le politique est évincé – Éric Sadin nomme cela le « technolibertarisme ». De fait, les empereurs du numérique rejettent l’intervention de l’État et toute limitation de la « liberté d’entreprendre ». Cela se traduit notamment par l’évasion fiscale systématique, le mépris de la propriété intellectuelle et du droit du travail.

 

LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR
>>
Populisme de gauche : un avenir bouché ?

 

L’organisation de la production repose sur des castes distinctes. En haut, les « rois du code » (king coders) qui conçoivent des algorithmes complexes, « élite mondiale que les entrepreneurs s’arrachent », puis les autres métiers (marketing, design, programmation, finance...). Dans la Silicon Valley, on bichonne ces salariés qui mangent bio dans des cantines gratuites, se détendent avec des séances de yoga ou de massage, envoient leur progéniture dans des écoles alternatives qui bannissent les écrans et développent des projets personnels sur leur temps de travail. La catégorie en-dessous est celle des « individus prestataires » des plateformes numériques (Uber, par exemple) dont l’activité est continuellement guidée par des algorithmes. Et tout en bas, les « invisibles » : les travailleurs de l’ombre qui fabriquent les composants du matériel informatique, dans des usines le plus souvent situées en Asie. Ils forment un lumpenprolétariat dont les droits et la santé sont sacrifiés.

Souveraineté populaire contre souveraineté nationale

Bien plus, c’est en ce sens que ce qu’on appelle le populisme de gauche pourrait constituer une chance de repenser la gauche, mais aussi la souveraineté. Comme le fait remarquer Paolo Gerbaudo, sociologue au King’s College, la différence passe moins aujourd’hui entre gauche et droite, internationalistes et souverainistes d’une part, qu’entre gauche et droite, souveraineté populaire et souveraineté nationale d’autre part. Les populistes de gauche réinvestiraient prioritairement la valeur de la première, là où les populistes de droite réinvestiraient d’abord la valeur de la seconde.

Pour le dire d’une autre manière : alors qu’à droite, la souveraineté nationale constituerait une valeur en soi, la souveraineté nationale ne vaudrait, à gauche, que ce que vaut un cadre d’expression et d’affirmation de la souveraineté populaire – que ce cadre soit du reste local, national ou même transnational. Si bien qu’on peut rejeter d’une même main un traité comme le CETA (qui contrevient aux normes de la souveraineté environnementale), comme souscrire, au contraire, aux accords de Paris consécutifs à la COP 21.

Bref, l’une des manières de rétablir le clivage gauche/droite pourrait bien être de jouer, demain, « la souveraineté populaire contre la souveraineté nationale ». Jean-Luc Mélenchon, le soir du 9 avril 2017 sur France 2, traçait une frontière nette, en refusant d’engager toute discussion que ce soit avec Nicolas Dupont-Aignan.

 

Gildas Le Dem

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.