Accueil | Par Gildas Le Dem | 27 avril 2018

De l’état de sécurité permanent à la politique du geste

"Comment comprendre, au-delà de la conjoncture actuelle, cette étrange et inextricable entrelacement de la force et de la justice, de la violence et du droit, de l’état d’exception et de l’état de droit dans notre modernité politique ?" Pour y répondre, Gildas Le Dem nous décortique le dernier ouvrage de Giorgio Agamben publié au Seuil, Karman.

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Giorgio Agamben avait fait scandale en publiant dans Le Monde, fin 2015, une tribune s’interrogeant sur la prolongation de l’état d’urgence, décrété par l’Etat français suite aux attentats de novembre 2015. Le philosophe italien, de renommée internationale – qui a consacré nombre de travaux, mondialement reconnus, à l’histoire du droit et de la théologie occidentaux – voyait dans l’instauration et la prorogation de l’état d’urgence les prémisses de l’avènement d’un « état d’exception », plus précisément d’un « état de sécurité ».

Agamben ne rappelait pas seulement que, d’un point de vue historique, des dispositions juridiques de même ordre avaient rendu possible, dans l’Allemagne de Weimar, la dépossession de la légalité démocratique par elle-même au profit de ce qui allait devenir le régime national-socialiste. Il rappelait surtout, après le philosophe juif et marxiste Walter Benjamin, que la violence souveraine de l’Etat n’était pas seulement d’ordre coercitive, « conservatrice de droit », mais également « fondatrice de droit » : autrement dit, qu’elle pouvait suspendre le droit et les libertés existantes, pour faire, produire et légitimer un droit d’exception.

Ce débat, on le sent bien même si l’état d’urgence a depuis été levé, reste latent puisque certaines de ses dispositions ont été incorporées dans le droit commun par les effets de la loi dite antiterrorisme. Et même Emmanuel Macron se montre encore hésitant sur le sujet, invoquant, au Parlement européen, une autorité démocratique contre une démocratie de type autoritaire, mais invoquant aussi, devant les Français-es, l’autorité d’un « Etat fort » – au point de se voir, dans les dispositions prises contre les migrants, félicité par Donald Trump pour son « autorité ».

Aux origines du droit dans l’action et la responsabilité

Comment comprendre, au-delà de la conjoncture actuelle, cette étrange et inextricable entrelacement de la force et de la justice, de la violence et du droit, de l’état d’exception et de l’état de droit dans notre modernité politique ? C’est précisément l’objet d’un court traité de Giorgio Agamben, paru récemment aux éditions du Seuil et intitulé Karman et sous-titré Court traité sur l’action, la faute et le geste . Foisonnante, touffue, confondante d’érudition (mais il faut le dire, parfois aussi confuse et imprécise), cette réflexion sur les origines du droit s’articule à une histoire du concept d’action et de responsabilité.

Le travail de Giorgio Agamben tend en effet à montrer que si, dans notre conception de la politique, l’action tient une place si centrale, c’est qu’elle est le lieu d’une construction juridique qui l’attribue à un sujet, et dont l’ordre du droit le tient, par conséquent, pour responsable. Et, en effet, pour qu’on puisse imputer une action et ses conséquences à un sujet, encore faut-il que ce sujet ait une capacité d’agir sanctionnable, c’est-à-dire une libre volonté que la loi puisse incriminer. Si l’action est pour autant construite juridiquement, c’est que ce n’est pas tant l’intention d’un sujet, et son éventuel écart par rapport à la loi, qui appellent une sanction, mais au contraire la loi qui produit la volonté du sujet comme litigieuse, problématique, toujours déjà suspecte de crime. On reconnaît là le paradoxe moderne des romans de Kafka, où le sujet est a priori coupable, et où l’affaire de la loi est moins un cas litigieux mais circonscrit, que l’incrimination, toujours possible, du sujet, sans que celui-ci puisse même savoir ou imaginer ce qui, de ses actes, est répréhensible.

Bien plus, cette construction juridique de nous mêmes comme sujet d’une action libre et sanctionnable par la loi, loin d’être évidente, est, en son fond, de part en part historique et contingente. Cette histoire a en effet pour lieu d’élaboration toute une réflexion d’inspiration théologique, notamment chrétienne, sur le péché, la faute, la culpabilité et le commandement divin. Il serait trop long de retracer ici la lente émergence des notions de volonté, de libre arbitre, de responsabilité, qui se font jour à travers les écrits chrétiens qui de, Saint Augustin à Grégoire de Rémini, vont rompre avec la tradition de l’antiquité grecque, et dont Giorgio Agamben parcourt minutieusement le détail. Il faut et il suffit, pour mesurer ce qui nous sépare historiquement des Grecs, de rappeler l’étrangeté, pour nous modernes, de la maxime socratique : « nul n’est méchant volontairement ». Dire, en effet, que nul n’agit mal par volonté maligne, c’est affirmer qu’agir mal, c’est toujours, en définitive, agir en méconnaissance de cause. Autrement dit, le paradigme grec platonicien situerait l’essence de l’être humain et le lieu propre de la politique et de l’éthique dans la connaissance et la contemplation, là où nous, modernes, le placerions dans l’action et la pratique.

Substituer une politique de l’action à une politique du geste

Bien entendu, Agamben se garde de marquer des césures historiques aussi nettes (il étudie notamment la manière dont les théologiens chrétiens vont longuement réinterpréter la notion aristotélicienne de « puissance » dans les termes juridiques d’une « capacité d’agir », ouvrant l’espace d’une réflexion sur ce que nous appelons la liberté). Mais cette précaution de méthode ne manque pas d’enfermer Agamben dans certaines impasses (notamment sur le XVIIème siècle), comme dans certaines affirmations téméraires. C’est surtout qu’Agamben semble vouloir comme ouvrir, préparer une autre époque de la politique où celle-ci se départirait de la place centrale accordée à l’action et à l’ordre du droit et de la loi.

Agamben, revenant une fois de plus sur les écrits sur la violence de Benjamin, se propose en effet de substituer à une politique de l’action une politique du geste. Benjamin lui-même, en effet, se proposait de penser ce que pourrait être une « violence pure », une violence qui ne serait plus celle d’une action en vue d’une fin, que celle-ci soit conservatrice ou fondatrice de droit. Il convoquait ainsi l’idée de moyen pur. Que serait cette politique du moyen, du geste pur ? Ce serait celle, écrit Agamben, d’un jeu avec soi-même et les autres qui s’épuiserait, comme la danse, l’art du mime, l’art de la conversation pour la conversation, dans sa pure exhibition. On pressent, tout de suite, bien sûr, ce qu’il peut y avoir d’esthétique, et disons-le, d’esthétisant, dans une telle conception de la politique. Et l’on ne peut pas ne pas penser non plus à des expériences comme Nuit Debout ou Occupy Wall Street, expériences politiques trop « amoureuses d’elles-mêmes », selon un mot célèbre, pour être des expériences politiques effectives.

S’il est certain que de telles expériences, qui rejouent et parfois réinventent les modalités de la démocratie à l’état pur peuvent avoir quelque chose de fécond, il est difficile, pour autant, de ne pas considérer que, n’étant pas réarticulées et retraduites dans les termes de l’action, elles puissent, à proprement parler, déstabiliser l’ordre juridique auquel elle prétendent pourtant échapper. Et de fait, elles laissent les forces dominantes et les appareils politiques en place tout à fait intacts, quand elles ne leur abandonnent pas le terrain de la contestation politique elle-même. Après tout, Benjamin le rappelait : toute geste artistique, si révolutionnaire qu’il s’affirme, n’est rien, s’il vient approvisionner en proposition subversive une institution ou un cadre politique sans, en même temps, le transformer et le déconstruire radicalement.

Enfin, lorsque Benjamin évoquait une violence politique pure, il l’articulait, de fait, à des actions politiques comme la grève générale insurrectionnelle. De même, lorsque Arendt ou Kant, célébraient l’une le « bonheur politique », l’autre « l’enthousiasme » et « le libre jeu des affects », c’était pour les associer à l’action révolutionnaire. Bref, si le livre d’Agamben est sans doute un grand livre critique sur nos catégories politiques, il est aussi un livre qui témoigne d’une humeur qu’il faut bien qualifier de post-politique. Il n’est sans doute pas de politique – digne de ce nom – sans création esthétique ni même, au fond, sans une forme de fête (et peut-être le 5 mai nous en livrera-t-il une belle illustration). Mais politiser l’esthétique et la fête, ce n’est pas exactement esthétiser la politique.

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  • Agamben est intéressant mais effectivement confus. l’histoire grecque montre que depuis les origines l’instauration du "droit" n’est que la légalisation d’un rapport de forces. Se voit reconnaître tous les droits celui qui est le plus fort ou le "premier", c’est-à-dire le groupe dominant.
    Rien à voir avec la maxime de Socrate comme quoi "nul n’est méchant volontairement" : elle signifie simplement que le "méchant" méconnaît ses intérêts véritables, qui consistent en la reconnaissance d’un "intérêt général" sans lequel il n’est rien lui-même, soit socialement, soit humainement.

    Autrement Le 28 avril à 09:50
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