Accueil > Culture | Par Laura Raim | 27 avril 2015

Howard Zinn, une histoire populaire au cinéma

Daniel Mermet et Olivier Azam portent à l’écran Une histoire populaire des États-Unis, l’ouvrage majeur de l’historien engagé. Un travail remarquable de démystification des grands récits fondateurs de la nation américaine, qui assume ses partis-pris politiques.

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Les Souscripteurs Modestes et Généreux (SMG) commençaient à devenir Impatients et Sceptiques. Il y a de ça trois ans déjà, ils avaient précommandé, en guise de financement participatif, le DVD d’un documentaire à venir fort prometteur : une adaptation libre par Olivier Azam et Daniel Mermet de Une histoire populaire des États-Unis de Howard Zinn. Ils n’y croyaient donc presque plus lorsque, par une belle matinée du mois de mars, ils ont trouvé le film tout neuf dans leur boîte à lettre.

À la décharge des auteurs, porter à l’écran l’ouvrage de huit-cents pages (éditions Agone) parcourant l’histoire des États-Unis de Christophe Colomb à nos jours tout en y entremêlant l’histoire personnelle de Howard Zinn, décédé en 2010, est un projet ambitieux qu’il aurait été dommage de bâcler. Si ambitieux, d’ailleurs, que le film a fini par muter en trilogie. C’est donc la première partie, intitulée “Du pain et des roses”, couvrant la période entre la guerre d’indépendance et la fin de la première guerre mondiale, et relatant les origines de l’engagement politique de Zinn, que l’on peut désormais découvrir.

Ouvrier, soldat, historien

« Tant que les lapins n’auront pas d’historiens, l’histoire sera racontée par les chasseurs. » La formule programmatique, prononcée par la voix familière de Daniel Mermet, ex-animateur de l’émission Là bas si j’y suis sur France Inter, ouvre le film. Des images en noir et blanc montrent un avion américain larguant des bombes au dessus de la ville de Royan. Nous sommes le 15 avril 1945, la guerre est quasiment terminée. A bord du B-17, le bombardier n’est autre que le lieutenant Howard Zinn, vingt-trois ans.

Né de parents immigrés juifs, qui avaient débarqué, comme des millions de migrants au XIXe siècle d’Europe de l’Est, à Ellis Island, Howard Zinn acquiert sa conscience de classe dans les rues du New York de la grande dépression des années 30. Frappé par des policiers lors de sa toute première manifestation, il comprend que la police est du côté de “l’establishment” et que la liberté d’expression est toute formelle. C’est par conviction antifasciste que le jeune ouvrier s’engage en 1943 dans l’US Air Force. Celui qui est persuadé d’appartenir au camp du bien apprendra par la suite que les bombes qu’il a larguées ce 15 avril, notamment sur des civils français, sont les toutes nouvelles bombes au napalm, utilisées pour la première fois en Europe. Bouleversé par cet épisode personnel, qu’il lie à la tragédie d’Hiroshima, il ne prendra plus jamais pour argent comptant les récits officiels qui enrobent les expéditions militaires les plus meurtrières des justifications les plus nobles.

Dans l’ambiance du maccarthysme d’après-guerre, il se lance dans des études d’histoire, auxquelles il a accès gratuitement en tant que vétéran. Il obtient son premier poste de professeur au Spelman College, une université d’étudiantes afro-américaines du sud des États-Unis et s’engage dans les mouvements pour les droits civiques des noirs américains, prenant part à la résistance non-violente des étudiants, aux sit-in, aux freedom rides et aux procès. Convaincu qu’il n’existe pas de “guerre juste”, ce chevronné de la désobéissance civile, qui se décrivait comme « à mi-chemin entre un anarchiste et un socialiste », militera jusqu’à la fin de sa vie contre toutes les guerres américaines.

Les oubliés de l’Amérique

Son ouvrage majeur, Une histoire populaire des États-Unis, publié en 1980, s’écoule à plus de deux millions d’exemplaires, ce qui en fait le livre d’histoire américaine le plus vendu. Zinn y fait parler ceux qui n’ont pas la parole dans l’histoire officielle : les esclaves, les Indiens, les paysans, les déserteurs, les ouvrières du textile, les syndicalistes et les pacifistes – ceux qui ont remporté des victoires parfois, essuyé des défaites souvent, mais qui, dans tous les cas, ont été soigneusement effacés des manuels scolaires. Son objectif, écrit Zinn dans le Monde diplomatique en 2005, est de montrer que « l’histoire des changements sociaux est faite de millions d’actions, petites ou grandes, qui se cumulent à un certain moment de l’histoire. Jusqu’à constituer une puissance que nul gouvernement ne peut réprimer. »

S’inspirant de ses travaux, Mermet et Azam racontent des histoires passionnantes qui demeurent peu connues du grand public : les mutins fusillés de la guerre d’indépendance, les origines du 1er mai et de la journée de huit heures, la création en 1905 du syndicat IWW par des anarcho-syndicalistes et le rôle légendaire de la militante Mother Jones dans la lutte contre le travail des enfants et la grève des mineurs du Colorado de 1913-14, les milices privées employées par les Barons voleurs pour briser les grèves et tuer les manifestants, l’entrée des États-Unis dans la première guerre mondiale et l’enrôlement de Hollywood pour tourner des films de propagande, y compris avec un certain Charlie Chaplin qui promeut les “liberty bonds” pour soutenir l’effort de guerre... Le film brosse également le portrait d’Emma Goldman, syndicaliste, féministe et anarchiste emprisonnée puis déportée en Russie pour s’être opposée à la guerre.

Naturellement, les réalisateurs se sont rendus aux États-Unis pour interroger Howard Zinn en personne ainsi que d’autres figures de la pensée critique américaine, tels que Noam Chomsky et Chris Hedges, mais aussi pour rencontrer des syndicalistes ou professeurs d’histoire qui continuent encore aujourd’hui de faire vivre l’héritage de l’historien. Des images ont ainsi été tournées, notamment sur les lieux de mémoire nationale, où se jouent pour un public de patriotes ravis des reconstitutions costumées des grandes dates du pays.

Une histoire pavée de (trop) bonnes intentions ?

Mais les images les plus saisissantes sont celles issues d’un remarquable travail d’archives, dévoilant les enfants travaillant dans les usines textiles ou encore les policiers à cheval frappant les manifestants. On découvre également des images tournées en cachette, défiant l’interdiction de photographier les tranchées pendant la première guerre mondiale, montrant des soldats chargeant des cadavres sur une charrette.

Les critiques qui pourront être adressées au film seront sans doute les mêmes que celles qui ont été formulées à l’encontre du livre. « Quoique pavée de bonnes intentions, l’Histoire populaire est un mauvais travail d’historien, écrit l’historien Michael Kazin. Zinn réduit l’histoire à une fable manichéenne et ne tente jamais sérieusement de se confronter à la plus importante question qu’un membre de la gauche devrait se poser sur l’histoire des États-Unis : pourquoi la plupart des Américains ont-ils accepté la légitimité de la république capitaliste dans laquelle ils vivent. » Son confrère Eric Foner, pourtant admirateur de Zinn, reconnaît que « parfois, c’est certain, sa façon de rendre compte des faits confine à un récit caricatural de la bataille entre les forces de la lumières et celles de l’obscurité. »

Reste que ni l’historien ni les réalisateurs n’ont jamais prétendu rechercher ni “l’objectivité” ni la “neutralité”, assumant au contraire le caractère engagé et militant de leur travail. « Ce fut pour moi un grand soulagement d’arriver à la conclusion qu’il est impossible d’exclure ses jugements du récit historique, car j’avais déjà décidé de ne jamais le faire. J’avais grandi dans la pauvreté, vécu une guerre, observé l’ignominie de la haine raciale : je n’allais pas faire semblant d’être neutre », écrit Zinn dans son introduction au recueil de textes et discours Se révolter si nécessaire. « Le monde avance déjà dans certaines directions – dont beaucoup atroces. Des enfants souffrent de faim. On livre des guerres meurtrières. Rester neutre dans une telle situation, c’est collaborer. »


Une histoire populaire américaine, de Olivier Azam et Daniel Mermet, produit par les Mutins de Pangée, en salle mercredi 29 avril.

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