CC photo Jeanne Menjoulet
Accueil | Par Roger Martelli | 7 octobre 2019

Immigration : l’analyse qui va les rendre fous (1/2)

Ce lundi 7 octobre, l’Assemblée nationale va débattre, sans vote, le thème de l’immigration. Un débat voulu par Emmanuel Macron. Loin de polémiques, Roger Martelli dresse un constat factuel de la situation.

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Plus d’un an après la loi « Asile et immigration », l’Assemblée nationale reprend le débat, sur la base des orientations énoncées récemment par Emmanuel Macron et précisées par une note du ministère de l’Intérieur. Les maîtres-mots : limitation des entrées, répression accrue et restriction du volet social. La France est trop attractive, nous dit le Président : de quoi faire rêver !

Le Président et son gouvernement ne brillent pas par leur originalité. Ils ont décidé de se mettre à la remorque d’une Europe qui, un peu partout, vire vers sa droite extrême, au nom de l’identité perdue.

Les principales données chiffrées du problème se trouvent juste ici. Les lignes qui suivent s’en tiendront donc au débat de fond, moins une polémique de chiffres et d’experts qu’un débat de société.

 

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1. Nous n’accueillons pas toute la misère du monde, loin de là. Des pays comme la France – un pays riche quand bien même l’immense majorité de sa population ne l’est pas – enregistrent des migrations de travail importantes, qui lui apportent la contribution efficace d’une population en âge de travailler et dotée souvent de compétences immédiatement utilisables. On note ainsi que, à l’exception des jeunes, le taux d’emploi des travailleurs immigrés est à peine inférieur (-2,4%) à ceux des ressortissants nationaux dans les pays de l’OCDE. Ces migrations de travail ne sont en aucun cas un coût : elles contribuent directement à la richesse d’un pays.

La crainte de l’invasion des miséreux est quant à elle une chimère. Les déplacements sur de longues distances sont trop coûteux pour les plus pauvres : ceux-là se déplacent à l’intérieur de leurs frontières ou dans les États les plus proches. Sur les près de 26 millions de réfugiés, 13% seulement se dirigent vers un pays du « Nord », alors que 20% vont vers les pays les plus pauvres parmi les pauvres. Nous aspirons à notre profit une part de l’intelligence du Sud et nous lui laissons la gestion de la détresse persistante. Ce faisant, nous risquons d’attiser le ressentiment du plus grand nombre. Est-ce un bon calcul ?

2. L’insistance sur les « soi-disant demandeurs d’asile » est une infamie et une absurdité. C’est une infamie pour un pays de fibre humaniste et républicaine qui a fait depuis longtemps de l’asile une spécificité et un titre de gloire. C’est une infamie au regard d’une législation internationale qui, depuis 1951, fait de l’accueil et de la protection des persécutés un devoir des États. C’est une absurdité dans un monde instable, où les violences, les discriminations et les crispations menacent l’existence de millions d’individus, pour des raisons de race, de religion, de mode de vie ou d’opinion. Laisser entendre qu’il faudrait restreindre l’accueil de ces populations fragilisées et menacées revient à les abandonner à leur sort, au nom d’un égoïsme ravageur. C’est cet égoïsme qui poussa, en France dans les années trente, à renvoyer des dizaines de milliers d’immigrés vers leur pays d’origine, souvent des dictatures, au risque de leur liberté et de leur vie. C’est cet égoïsme qui, à cette époque-là, conduisit bien des démocraties à restreindre l’accueil des Juifs d’Allemagne et d’Autriche, au nom du sacro-saint équilibre des « quotas » légitimés par la sinistre conférence internationale d’Évian de juillet 1938. Le prix de ces petitesses s’est payé bien cher naguère. Honte à ceux qui, une fois de plus, proposent de mettre la tête sous terre pour ne pas voir les dangers.

Il en est de la liberté de circulation, comme de tout autre domaine : ce n’est pas en limitant la liberté, même à titre provisoire, que l’on avancera dans le sens de l’émancipation.

3. Faut-il et peut-on restreindre durablement voire tarir les migrations ? Les déplacements des individus ont été une dimension constitutive de l’humanisation, qu’ils aient été volontaires ou contraints. Ils se sont faits en permanence, à toutes les échelles, des plus grandes aux plus petites. Ce fut une chance, pour l’essor des capacités humaines, que les individus n’aient pas été tenus de rester dans un horizon restreint, par obligation ou par peur. Il fut un temps où les limitations des moyens de déplacement réservaient le grand large aux puissants et aux riches, et la quasi-immobilité aux plus modestes. Voudrait-on aujourd’hui promouvoir légalement cet ordre des choses qui permet aux nantis de se déplacer à leur guise et aux pauvres de rester « chez eux » ?

Il faut certes aujourd’hui limiter les gaspillages des transports inutiles ou peu utiles, relocaliser ce qui peut l’être, rendre pour une part moins fluides les circulations de marchandises qui ne s’imposent pas, réguler les mouvements erratiques de marchés financiers omnipotents. Mais peut-on s’accommoder de ce paradoxe d’une « mondialisation » qui pratique sans limites la liberté des marchandises et des produits financiers, tout en désignant à la vindicte les « dangers » provoqués par la libre circulation des personnes ?

Mieux vaut partir de l’idée que les migrations internationales s’étendront, en même temps que les migrations internes. Que l’on doive tendre à limiter au maximum les dégâts naturels et humains qui repoussent les êtres est une chose. Mais, ce n’est pas aller dans la bonne direction que d’expliquer que cela passe dans l’immédiat par la réduction des possibilités données à chacun d’exercer son droit légal et universel à la liberté de circulation et d’installation sur une planète qui est le bien commun de tous et n’est la propriété de personne. Il en est de la liberté de circulation, comme de tout autre domaine : ce n’est pas en limitant la liberté, même à titre provisoire, que l’on avancera dans le sens de l’émancipation.

4. L’aide au développement permettra-t-elle de réduire les flux migratoires en direction des sociétés les mieux dotées ? Il serait plus raisonnable de ne pas le croire. L’accroissement du bien-vivre devrait limiter à terme une part des déplacements liées à la détresse matérielle et il est de notre responsabilité d’y contribuer – à plus forte raison quand on fut à la tête d’un vaste empire colonial. Mais l’expérience montre que les déplacements lointains en notre direction ne concernent pas d’abord les plus pauvres, mais les élites à la recherche de gros revenus et une part des classes moyennes et populaires les mieux dotées en capital culturel et en ressources de départ. Les pays émergents comme la Chine et l’Inde font partie des réservoirs actuels d’une main d’œuvre qui, chez elle, combine aujourd’hui la compétence et les rémunérations relativement modestes. Comment pourrions-nous leur interdire de venir chez nous valoriser ces compétences, alors tant de nos propres ressortissants font le même raisonnement en se tournant vers les migrations les plus rémunératrices ? L’aide au développement est un devoir en elle-même, pas un moyen de maintenir loin de chez nous ceux qui aspirent à nous rejoindre, parce que le mouvement est un moteur de leur motivation.

Le mur est meurtrier : depuis janvier 2014, l’ONU a dénombré près de 35.000 morts ou disparus dans le franchissement des frontières soigneusement closes, dont 18.000 dans la seule Méditerranée.

5. Faut-il sacraliser la frontière ? Il est absurde d’enfermer le débat public dans un dilemme opposant la construction des murs et la disparition des frontières. La frontière que nous connaissons est une invention récente, comme la carte d’identité. Sous sa forme linéaire, elle s’est imposée à partir du XIXe siècle, en même temps que la société et l’État moderne. Elle s’est voulue et elle fut un espace garantissant l’exercice plus ou moins large d’une libre souveraineté populaire, permettant théoriquement à tous les ressortissants d’un État de disposer librement de tout ce qui conditionnait leur existence présente et à venir. Mais cette frontière par définition ouverte s’est très – trop – vite transformé en moyen de clôture. En principe, il s’agissait de protéger ; mais on prit aussi l’habitude de penser que, pour protéger, il fallait exclure. C’est ainsi que l’on a sacralisé la distinction du national et de l’étranger et que l’on s’est habitué à l’idée que le trop grand nombre d’étrangers menaçait « l’identité » d’un territoire. Ce n’est pas un hasard si le passeport est né de la Grande Guerre de 1914-1918. Comme s’il existait un seul territoire dans le monde qui ne s’est pas déployé par le brassage des présumés natifs et des allogènes.

Alors que les marchés et les outils financiers se moquent de la frontière, celle-ci devient de plus en plus un mur, bien concret – à la mode Orban ou Trump – ou plus technologique. Or, par rapport à son objectif même, le mur est une chimère, tout comme le fut le mur d’Hadrien pour l’Empire romain. Il n’empêche pas le passage : il oblige simplement à trouver d’autres moyens de passer. Ses seuls résultats concrets sont négatifs. Le mur, tout d’abord, est meurtrier : depuis janvier 2014, l’ONU a dénombré près de 35.000 morts ou disparus dans le franchissement des frontières soigneusement closes, dont 18.000 dans la seule Méditerranée qui tue les hommes quand elle devrait avant tout les relier. Par ailleurs, si le mur sert à quelque chose, c’est à produire des clandestins, des sans-droits qui par définition ne peuvent que perturber l’équilibre de ce qui se veut un État de droit.

Il en est de la frontière comme jadis de la prohibition de l’alcool : elle ne freine pas la consommation, mais attise le désir de transgresser la loi ; elle ne produit pas de la sobriété, mais multiplie les trafiquants. On peut toujours, dès lors, clamer à cor et à cri que l’on veut traquer les filières de passeurs ; la promesse est aussi efficace que celle qui jurait d’anéantir les bootleggers. La frontière délimite l’espace dans lequel un État dispose de prérogatives lui permettant d’agir au service du plus grand nombre. Il ne conviendrait pas qu’il aille au-delà de cette mission. On ne comprendrait pas qu’un État s’arroge le droit de choisir parmi les naissances survenues sur son territoire. De la même manière, mieux vaut se dire que la responsabilité d’un État est de contribuer à une société pacifiée par ses ambitions sociales, par ses politiques de redistribution, par ses services publics et par son droit. Ce n’est pas de trier parmi ceux qui expriment le désir de partager le destin d’une autre population et demandent que l’on respecte leur droit de franchir la porte d’entrée.

Prenons de la frontière ce qu’elle a de meilleur : la délimitation d’un cadre où l’on peut débattre et décider, sans que nulle force puisse s’y opposer. Laissons ce qu’elle a de dépassé : un prétexte, au nom de la protection, pour écarter ou pour exclure quand il faut au contraire partager. Le respect des histoires particulières doit plus que jamais se marier avec la conscience que l’humanité à un destin commun et que celui-ci pourrait conduire au pire si les égoïsmes de puissants ou de présumés puissants l’emportaient sur l’idée que nous n’avons qu’un seul monde et qu’il est de plus en plus fragile. Se protéger du malheur est un réflexe respectable, pour peu que l’on n’oublie jamais que c’est en s’accoutumant au malheur des autres que l’on risque de s’y précipiter. Laisser la pauvreté s’accumuler chez les plus pauvres est peu justifiable d’un point de vue éthique ; c’est franchement irréaliste au sens d’un intérêt bien compris.

La capacité de s’intégrer dans un groupe ne dépend pas d’abord de la volonté de celui qui le rejoint ; elle résulte bien plutôt d’un environnement global qui repose sur le partage et pas sur la séparation, sur la solidarité et pas sur la méfiance.

6. On ne réduira pas les migrations et il ne sert à rien de le vouloir. L’immigration, en fait, n’est ni une chance ni une malédiction. Tout dépend de l’écologie sociale générale dans laquelle elle s’insère. Quand la concurrence règne, quand la redistribution est en panne, quand le sens de la solidarité s’émousse, le migrant et l’étranger peuvent être perçus comme des menaces, comme le fut autrefois le paysan déraciné de l’exode rural. Le monde ouvrier ne fut pas absolument imperméable à cette tentation du refus de l’autre mais, par bonheur, le mouvement ouvrier, lui, ne se laissa pas aller à cette propension et majoritairement la combattit. Mais ce mouvement ne se contenta pas d’accueillir : il sut expliquer que l’avancée des droits pour tous était la condition d’une amélioration de la vie de chacun, quelle que soit son origine. Dans les formes de notre temps, c’est cette méthode qu’il convient de cultiver et pas son contraire qui repose sur la méfiance et sur l’idée pernicieuse que, pour les plus modestes surtout, l’obtention de droits est conditionnée par le respect de présumés devoirs d’intégration. La capacité de s’intégrer dans un groupe ne dépend pas d’abord de la volonté de celui qui le rejoint ; elle résulte bien plutôt d’un environnement global qui repose sur le partage et pas sur la séparation, sur la solidarité et pas sur la méfiance.

7. Limiter l’emprise des droits des êtres humains, quel qu’en soit le domaine, est contre-productif. Railler les « touristes médicaux » que seraient les « soi-disant demandeurs d’asile » est une abomination. Voilà des décennies que l’on privatise le système hospitalier français, pour permettre à une étroite frange fortunée, native ou étrangère, de bénéficier des technologies de pointe et voilà que l’on se fixe aujourd’hui pour objectif de rendre la couverture médicale moins attractive ! On s’accommode de ce que les mieux lotis aillent dans les pays de l’Est pour économiser sur les frais dentaires et on voudrait empêcher les plus démunis d’accéder ne fût-ce qu’à une couverture déjà minimale et pourtant jugée trop dispendieuse. On veut rogner sur le milliard de l’AME, au risque de désastres sanitaires ultérieurs et de dépenses à venir bien plus importantes encore. Au jeu du contrôle drastique des dépenses sociales – appliquée au demeurant à toutes les couches de la société et pas seulement aux plus démunis – on gagnera quelques miettes, qui ne suffiront bien sûr pas à apaiser les fringales de demain. Quand préfèrera-t-on, plutôt que ce jeu dérisoire, apprendre à considérer que, quelle que soit la population bénéficiaire, le plus rentable est d’envisager la dépense de santé comme un placement éthique et responsable, et non pas comme un coût. Quelle est cette société dans laquelle tant de grosses fortunes contournent les règles pour s’enrichir sans utilité commune en retour, tandis que, par paresse et cynisme, on va désigner du doigt une population fragile, au nom d’une poignée d’habiles au petit pied ?

8. Tout cela pourquoi ? Parce que, si l’on en croit les sondages, l’extrême droite a imposé son idée que « l’on n’est plus chez soi ». Une récente enquête d’Ipsos sur « les fractures françaises » laissait entendre la propension forte et persistante à penser que la France avait « besoin d’un vrai chef » (79%), que l’autorité est « trop souvent critiquée » (83%), qu’il faut « se protéger davantage du monde d’aujourd’hui » (61%) et que « l’on ne se sent plus chez soi comme avant » (64%). Ce n’est pas faire preuve d’on ne sait quel mépris de classe que de dire que ces idées ne sont pas justes et qu’elles ne sont rien d’autre aujourd’hui que le reflet d’une victoire par défaut des idées de l’extrême droite.

Il ne convient pas de laisser la liberté et l’ouverture aux libéraux, pas plus que la paix sociale aux autoritaristes ou le pouvoir de décider souverainement aux souverainistes.

Les idées reçues fleurent le bon sens et précipitent la plupart du temps dans l’impasse. Ce n’est pas parce que l’obsession de la protection et de la clôture est partagée qu’elle est juste et recevable. En général, ce qui la nourrit est moins la conscience de la réalité que la conviction résignée selon laquelle la justice et l’égalité n’étant pas possibles, il reste le recours à l’ordre imposé, qui évite que la société dispersée ne devienne la jungle sociale qui ne profite qu’aux puissants. C’est cette résignation qui nourrit la peur, le repli sur soi et, quasi inévitablement, le ressentiment qui dresse les individus contre les boucs émissaires et pas contre les logiques discriminantes de la puissance et de l’argent.

9. À société fermée, frontière fermée… Mais ce couple s’impose à quel prix ? Historiquement, il promet la paix, mais la plupart du temps il conduit à la guerre, interne ou externe. La fermeture est une protection illusoire. Il ne sert toutefois à rien de vanter l’ouverture et la fluidité, si leur exercice aboutit à plus d’inégalités, de discriminations, de dépossessions et de frustrations. Il ne convient pas de laisser la liberté et l’ouverture aux libéraux, pas plus que la paix sociale aux autoritaristes ou le pouvoir de décider souverainement aux souverainistes.

L’ouverture que l’on doit promouvoir n’a rien à voir avec la concurrence, ou avec le pouvoir des technostructures mondialisées. Elle ne repose pas sur la marchandise et le contrat, mais sur la mise en commun et sur le droit. La question migratoire ne peut pas échapper à cette logique alternative : la migration n’est ni une chance ni une malédiction, le migrant n’est pas un problème mais une personne qui doit disposer de la plénitude d’un droit commun et pas de législations spéciales. Et dans le corps de ces droits devrait figurer, comme un principe inaliénable, le droit pour chaque être humain de se déplacer et de s’installer là où il estime qu’il pourra le mieux se réaliser et, en le faisant, contribuer au bien-vivre de tous. Les États ont pour responsabilité de faire vivre ce droit, pas de le corseter, de le réduire ou de l’éradiquer.

 

Roger Martelli

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  • Si l’opinion commune confond volontiers les migrants, les réfugiés et les demandeurs d’asile, c’est à cause des journalistes (français) qui ont cru voir dans l’obligation morale (idée que je partage) d’accueillir les personnes fuyant leur pays où ils sont en danger (les réfugiés) une manière, en ne précisant pas s’il s’agissait de réfugiés ou de migrants économiques, de faire en sorte que l’on accepte tout le monde. Donc, dans ces conditions même si vos chiffres montrent qu’il n’y a jamais eu aussi peu de migrants arrivant en France et aucun pour des raisons relatives telles que celle de simplement vouloir vivre mieux, le simple fait qu’il y ait eu une tromperie volontaire de la part des journalistes et de leurs amis fait que désormais tout ce que vous pourrez dire n’a plus aucune importance.

    Jy2m Le 7 octobre à 20:22
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