Accueil | Entretien par Loïc Le Clerc | 3 décembre 2019

L’antisionisme est une opinion, pas un délit

En février 2019, Emmanuel Macron affirmait au dîner du Crif que « l’antisionisme est une des formes modernes de l’antisémitisme ». Un message bien reçu par sa majorité. Ce mardi 3 décembre, les députés examinent une proposition de résolution visant à assimiler antisionisme et antisémitisme.

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Jean-Christophe Attias est professeur et titulaire de la chaire de pensée juive médiévale, Ecole pratique des hautes études, université de Paris Sciences Lettres. Il est signataire de l’appel de 127 intellectuels juifs aux députés français, publié lundi 2 décembre dans Le Monde.

 

Regards. En quelques mots, pourquoi est-il faux – voire dangereux – de confondre antisionisme et antisémitisme ?

Jean-Christophe Attias. C’est une grave erreur de confondre les deux, cela brouille les cartes et entretient la confusion. Qu’il y ait des antisionistes antisémites, c’est une évidence. Mais assimiler l’antisémitisme à l’antisionisme, c’est en revanche juger antisémite à peu près toute critique un peu vive du gouvernement israélien et de sa politique. J’ai l’impression que c’est l’intention qui préside cette résolution, avec l’approbation du gouvernement français. Il s’agit de criminaliser, de transformer en délit, la critique d’une politique. Il y a une instrumentalisation de l’antisémitisme pour protéger l’État d’Israël de toute critique. Cette assimilation rend aveugle à d’autres formes d’antisémitismes, qui n’empruntent pas les oripeaux de l’antisionisme. Il faut être capable d’analyser le phénomène dans toute sa complexité pour pouvoir l’affronter. Il faut savoir qu’il y a des amis d’Israël et de sa politique qui ne sont qu’en apparence des amis des juifs. Dans les milieux de droite dure et d’extrême droite, il y a des admirateurs d’Israël qui baignent depuis des générations dans un bain antisémite. C’est de l’opportunisme politique : pour eux, il y a pire que les juifs, c’est les arabes.

 

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L’antisionisme est-il une opinion ?

Oui, l’antisionisme peut être une opinion. Personnellement, je ne me qualifierais pas comme antisioniste. L’antisionisme a une histoire, une tradition, y compris dans le monde juif. À la fin du XIXème, si vous cherchiez des juifs sionistes en France… vous alliez plutôt trouver le contraire, des gens qui rejetaient cette « utopie » qui remettait en cause leurs efforts d’intégration, d’accession à la citoyenneté, etc. Vous aviez aussi une tradition d’opposition au principe même de l’existence d’un État juif dans le monde juif ultra-orthodoxe, qui d’ailleurs perdure encore. Il y a aussi eu des intellectuels juifs qui théorisaient un État binational. Cette tradition antisioniste, si elle est présente dans le monde juif, historiquement, je ne vois pas pourquoi on la criminaliserait. Dans l’esprit de beaucoup de ceux qui sont favorables à cette résolution, est taxé d’antisionisme toute critique de l’État d’Israël tel qu’il est. Quand je critique avec vigueur le gouvernement israélien, ça ne fait pas de moi, a priori, un antisioniste. Mais quand on veut purement et simplement détruire l’État d’Israël, cela n’est plus de l’antisionisme, c’est autre chose.

« La France a tout ce qu’il faut pour réprimer l’antisémitisme. Sur le plan de la pratique de la lutte contre l’antisémitisme, je ne vois pas l’intérêt de cette résolution. »

Que pensez-vous du fait que les députés débattent de cela aujourd’hui à l’Assemblée nationale ?

Une résolution n’est pas une loi, elle n’est pas contraignante. Mais elle a une valeur symbolique, forte, et peut influer sur la manière dont les juges apprécieront l’antisémitisme et l’antisionisme. La France a tout ce qu’il faut pour réprimer l’antisémitisme. Sur le plan de la pratique de la lutte contre l’antisémitisme, je ne vois pas l’intérêt de cette résolution.

Comment faire pour lutter contre les antisémites notoires qui se parent des atours de l’antisionisme ?

Alain Soral a bien fini par être condamné pour antisémitisme ! Tout cela prend du temps, celui de la justice. En revanche, quand on a attaqué Edgar Morin pour antisémitisme, c’est de l’ordre du délire. Ça n’a pas abouti et il a été lavé de tout soupçon. La justice fonctionne. On peut regretter qu’elle n’aille pas plus vite pour brimer l’antisémitisme, mais on est dans un État de droit.

 

Propos recueillis par Loïc Le Clerc

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