Accueil | Par Roger Martelli | 16 septembre 2015

Le choc du XXe Congrès du PC soviétique

L’historien Jean-Jacques Marie, spécialiste de l’histoire soviétique, publie pour la première fois une traduction à partir du russe du rapport contre Staline que le numéro un soviétique, Nikita Khrouchtchev, prononça au début de 1956.

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Le samedi 25 février 1956, au matin, le secrétaire général du PC soviétique, Nikita Khrouchtchev, lit aux délégués du XXe Congrès réunis à huis clos, sans journalistes ni délégués étrangers, un rapport dans lequel il se livre à un réquisitoire féroce contre Staline. Il ne sera jamais publié officiellement avant 1989 – c’est pourquoi on l’a retenu comme le "rapport secret".

Sous le manteau

Mais la direction soviétique décide que ce rapport sera communiqué oralement aux membres du PC et aux Jeunesses communistes (les Komsomols), soit théoriquement vingt-cinq millions de Soviétiques. À cet effet, dans la semaine qui suit le Congrès, on rédige une version officielle du texte prononcé par Khrouchtchev, que les membres du Bureau politique eux-mêmes avaient eu à peine l’occasion de parcourir avant qu’il ne soit lu aux délégués. C’est cette version qui est aujourd’hui traduite en français.

En fait, elle ne diffère que dans le détail du texte qui circulera dans le monde à partir de juin 1956. La version jusqu’alors connue, traduite du polonais puis de l’anglais, n’a été publiée que le 4 juin 1956 par le New York Times et par Le Monde à partir du surlendemain. Plusieurs milliers de petits livres rouges circulent en URSS pour faire connaître le rapport aux militants soviétiques, mais il faut attendre la fin mai pour qu’une version polonaise – qui se vend sous le manteau à Varsovie pour 500 zlotys – soit récupérée par la CIA et diffusée dans le monde occidental !

Depuis le printemps, les PC du monde entier savent plus ou moins que les communistes soviétiques discutent d’un rapport non public. Le 19 mars par exemple, L’Humanité l’évoque dans un entrefilet en page intérieure. Mais partout, les directions font le silence, même quand leurs principaux responsables ont pu lire le "rapport secret", comme ce fut le cas du Français Maurice Thorez et de l’Italien Palmiro Togliatti. Il est vrai que, pour des communistes habitués depuis 1929 à la louange délirante du "camarade Staline", le contenu du rapport est une véritable bombe.

Séisme culturel

La publication du rapport Khrouchtchev constituera de fait un choc politique et moral qui prend l’aspect d’un séisme culturel. Le dirigeant communiste italien Pietro Ingrao parlera justement de « l’inoubliable 1956 ». Pour l’essentiel, à l’exception d’une poignée de partis (dont le PC italien), le mouvement communiste international choisira de bouder les révélations du numéro un soviétique, à l’image de Mao Zedong et de Maurice Thorez. Le prix payé sera lourd. La prudence extrême débouche sur le drame en Hongrie, à l’automne de 1956. Elle précipite la planète communiste dans une crise qui trouvera son point d’orgue dans l’effondrement du soviétisme et dans l’essoufflement de ce que l’on peut bien désigner comme le communisme du XXe siècle, construit autour de l’expérience russe.

Le texte proposé par Jean-Jacques Marie (celui qui a été lu aux membres du PC soviétique) n’est pas le texte exact prononcé par Khrouchtchev le 25 février 1956 (il n’y a pas eu de sténogramme de ce discours). Mais la traduction ici fournie sera tenue désormais comme la nouvelle référence en France, qui se substitue ainsi aux versions déjà publiées depuis 1956. Jean-Jacques Marie, excellent spécialiste de l’histoire soviétique, l’a accompagnée d’une synthèse bien utile. Sans doute n’apporte-t-elle pas de bouleversements par rapport à ce que l’on savait déjà, notamment depuis l’exhumation de passionnantes archives depuis 1989. Mais l’historien la nourrit d’une bibliographie à jour, en s’appuyant notamment sur une masse de témoignages pour l’instant non disponibles en français.

Ceux qui ne connaissent pas ce texte – malgré ses limites, un monument de l’histoire contemporaine – et tous ceux qui sont friands d’exactitude historique ne manqueront donc pas de se procurer le livre de Jean-Jacques Marie.

Le rapport Khrouchtchev, Éditions du Seuil, 2015, 188 pages, 18 euros.

On notera aussi que les Éditions Tallandier ont eu la bonne idée de rééditer la synthèse nourrie que Jean-Jacques Marie avait publiée en 2005, sous le titre Histoire de la guerre civile russe 1917-1922 (428 pages, 10,50 euros).

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